Lance-flammes

Anne Sexton 2025

Dame de poésie, tu ne trouves pas le sommeil et tu veux mettre des bouts de poèmes dans une boîte comme dans un cercueil : l’oiseau qui est dans ton cœur, veux-tu le laisser s’échapper ?

Tu associes la neige et la mort comme dans un test projectif ; tu peins les étoiles en noir pour mieux dénoncer la violence masculine ou la violence d’état et tu morcelles les corps dans ton langage de corde tendue, pour demander à ton double si elle est folle.

Tu montes le son de mon appareil auditif pour y faire entrer la sirène – es-tu la sirène ?

Tu as treize ans pour l’éternité car tu es l’élue, élue reine des neiges responsable du mal qu’on t’a fait. Dans ta poésie au lance-flammes, tu te souviens des seins de ta mère et des souliers rouges tremblement de terre ; tu ne peux accepter le silence blanc et tu lances des mots boomerang ; tu creuses les mots à défaut du ciel, ton corps comme mort t’autorise à proclamer la fin des pères ton langage est vivant, tu ne crois plus au père Noël, tu ne crois plus au père.

Pourtant tu parles aux anges mais c’est pour mieux évoquer les sécrétions de ton corps ; tu écris depuis l’un des cercles de l’Enfer de Dante, sans doute dans le premier avec Penthésilée et tu cherches les dieux et les trouves dans les abysses communs.

Tu te demandes qui tu es et cela fait fondre ton corps et tu voudrais néanmoins apprendre à cuire une patate au four.

Tu as froid et tu as, comme Virginia, la tentation de l’eau ; le mot oxygène revient souvent dans ton texte mais tu t’enfermeras dans ton garage pour rejoindre Sylvia ; tu penses que ta cuisine manque d’air, je me demande si je peux être un lecteur à la hauteur de ta poésie.

Tu écris des psaumes et tu pries pour que tes vêtements ne rétrécissent pas, tu cites Thoreau et Kierkegaard ; qu’est-ce qui se brise en te lisant ?


« et l’homme est en train de dévorer la planète
comme une barre chocolatée
et l’on ne peut laisser aucun d’entre eux seul avec l’océan
car on sait bien qu’ils l’avaleront d’un seul coup.
 »

Tu te nommes Anne Sexton et tu écris une poésie première, jamais vue auparavant ; Sylvia Plath était ton amie. Le nom de ta traductrice en français est Sabine Huynh, elle aussi écrit de la poésie. Tes livres sont magnifiquement édités en France par des femmes.



Anne Sexton – Folie, fureur et ferveur – Œuvres poétiques (1972-1975) – Traduction Sabine Huynh – Éditions des femmes 2025


Voir aussi :

Anne Sexton – Tu vis ou tu meurs – Œuvres poétiques (1960-1969) – Traduction Sabine Huynh – Éditions des femmes 2022

Anne Sexton – Transformations – Traduction Sabine Huynh – Éditions des femmes 2023


 

Sexton, Huynh & Godi

Patricia Godi
Anne Sexton
Patricia Godi
Anne Sexton

Patricia Godi nous offre ici des études documentées sur la poésie de Anne Sexton (1928-1974), dont elle avait préfacé le recueil « Tu vis où tu meurs » traduit par Sabine Huynh, recueil qu’il faut avoir à proximité pour lire ce livre.
C’est un outil remarquable pour approfondir la lecture de cette œuvre originale commencée comme une psychothérapie, continuée comme une lutte et contenant les prémisses des combats féministes à venir.
Godi explore ainsi les liens de cette écriture avec l’expérience psychiatrique et psychanalytique de Sexton, les liens de l’œuvre avec l’expérience de la dépression suicidaire mais aussi avec la place que pouvait tenir une femme rebelle dans la société américaine des années cinquante. L’écriture devient ainsi un contenant psychique de la folie, mais aussi un lieu langagier de lutte pour la vie et de reconstruction de soi.
Il est montré dans ce livre que la poésie de Sexton n’est pas que l’écriture de la pathologie et de la vulnérabilité et des mises à l’épreuve du corps féminin, mais qu’elle est aussi exploration d’un « être-femme » progressivement redécouvert, préfigurant les mouvement de libération des femmes des années 70. (p. 194)
La poésie de Sexton est puissante et fascinante, les commentaires et études de Patricia Godi sont instructifs et passionnants.

Un prochain volume de poésies de Anne Sexton va bientôt paraître aux éditions des femmes, d’autres suivront en 2024.


A DIT LA POÉTESSE À SON ANALYSTE

Mon affaire, ce sont les mots. Les mots sont comme des étiquettes,
ou des pièces de monnaie, ou mieux, un essaim d’abeilles.
J’avoue que seules les sources des choses arrivent à me briser ;
comme si les mots étaient comptés telles des abeilles mortes dans le grenier,
détachées de leurs yeux jaunes et de leurs ailes sèches.
Je dois toujours oublier comment un mot est capable d’en choisir
un autre, d’en façonner un autre, jusqu’à ce que j’aie
quelque chose que j’aurais pu dire…
mais sans l’avoir fait.

Votre affaire, c’est de surveiller mes mots. Mais moi
je n’admets rien. Je travaille avec ce que j’ai de mieux, par exemple,
quand je parviens à écrire l’éloge d’une machine à sous,
cette nuit-là dans le Nevada : en racontant comment le jackpot magique
est arrivé alors que trois cloches claquetaient sur l’écran de la chance.
Mais si vous disiez de cette chose qu’elle n’existe pas,
alors je perdrais mes moyens, en me rappelant la drôle de sensation
dans mes mains, ridicules et encombrées par tout
l’argent de la crédulité.

Traduction Sabine Huynh

Un prochain volume de poésies de Anne Sexton va bientôt paraître aux éditions des femmes, d’autres suivront en 2024.   


  
 

Ce sont les mots

« L’eau était si claire que l’on pouvait y lire un livre » 

La poésie puissante de Anne Sexton (1928-1974) n’est pas sans rappeler celle de Sylvia Plath, et pas seulement parce que les deux femmes se connaissaient et avaient des similitudes biographiques (lutte contre la dépression, lutte autour de leur condition féminine de l’époque, suicide), mais surtout parce que ces textes sont forts, impressionnent le lecteur par l’intrication du quotidien commun et du tragique, par la volonté de vivre grâce aux mots. 

« Mon affaire, ce sont les mots » écrit-elle. Cela devient aussi l’affaire du lecteur, dans le vertige des phrases d’Anne comme dans celles de Sylvia. Bien sûr, on ne doit pas oublier de dire que ces textes précurseurs permettent de mieux comprendre les luttes féministes contemporaines, mais on ne peut pas les réduire à cette seule dimension : c’est avant tout pour leur impressionnante force poétique qu’on les met en valeur ici. 

Sabine Huynh est la traductrice de ces textes : on peut, sur l’internet, l’entendre lire l’un des poèmes essentiels de ce livre, celui écrit par Anne à propos de la mort de Sylvia. 

——————— LA MORT DE SYLVIA pour Sylvia Plath 

Sylvia, Sylvia, avec une boîte terne de pierres et de cuillères, avec deux gamins, deux météores errant dans la petite salle de jeux, avec tes dents mordant le drap, mordant la poutre et la prière muette, (Sylvia, Sylvia où es-tu partie après m’avoir écrit du Devonshire sur la culture des patates et l’élevage des abeilles?) en quoi croyais-tu, comment diable t’es-tu mise là-dedans? Voleuse! – comment as-tu pu ramper, y ramper seule jusqu’à la mort que je désirais tant depuis des lustres, la mort que nous avions dit avoir surmonté toutes les deux celle que nous portions sur nos seins maigres, celle dont nous parlions si souvent après avoir bu trois vermouths de trop à Boston, la mort qui parlait de psys et de cures, la mort qui parlait comme des épouses complotent, la mort à laquelle nous trinquions, les raisons puis les actes discrets? (À Boston la mortelle course en taxi, oui encore la mort, cette course pour rentrer avec notre mec.) Ô Sylvia, je me souviens du batteur endormi qui scandait sa vieille histoire sur nos yeux, combien nous voulions qu’il vienne, ce sadique, cet efféminé new-yorkais, faire son travail nécessaire, une fenêtre dans un mur ou une piaule, et depuis cette fois-là il attendait sous notre cœur, notre placard, et je vois maintenant que nous l’avons rangé année après année, vieilles suicidées, et je sais en apprenant ta mort, quel goût terrible elle a, un goût de sel. (Et moi, moi aussi. Et maintenant, Sylvia, toi encore avec la mort encore, cette course pour rentrer avec notre mec.) Et je dirai juste, mes bras tendus vers ce lieu de pierre, qu’est-ce que ta mort sinon une vieillerie qui nous appartient, un grain de beauté tombé de l’un de tes poèmes? (Ô mon amie, quand la lune est mauvaise, et que le roi est parti, et que la reine est à bout, l’ivrogne se doit de chanter!) Ô ma toute petite mère, toi aussi! Ô ma drôle de duchesse! Ô ma chose blonde! 17 février 1963

Sexton, Anne – Tu vis ou tu meurs : Œuvres poétiques 1960-1969 –  Éditions des femmes 2022