L’eau de la rivière Pruth

Aharon Appelfeld. La Stupeur. Points Seuil 2023
Aharon Appelfeld. La Stupeur. Points Seuil 2023

Le traitement stylistique donné par Appelfeld à la situation de départ – celle de la maltraitance et du massacre d’une famille juive – ressemble un peu à une pièce de Samuel Beckett : cela rend encore plus absurdes et tragiques les comportements des persécuteurs et les idées reçues qui les sous-tendent.
Le livre traite de l’antisémitisme, mais aussi des violences liées à la domination masculine.
Lorsque le pire arrive, il est d’abord inconcevable, irreprésentable, les mots manquent, le déni est le premier mécanisme de défense.
La fuite suit et constitue la deuxième partie du roman. L’héroïne, comme dans les contes, y trouve des alliés dans cette contrée au sud de Crzernowitz (Tchernivtsi), non loin du point reliant les frontières de la Moldavie, de la Roumanie et de l’Ukraine, une région qui a encore le souvenir de son ancien nom : la Bucovine. Sa fuite est un parcours d’illumination et de prédication, à la rencontre de l’humanisme de la sororité, à moins qu’il ne soit un chemin vers la folie, le long d’une rivière qui est aussi une frontière. 

Voilà : antisémitisme, violence masculine, c’était en Ukraine dans les années 30…

Ce livre est le dernier écrit par Appelfeld (1932-2018) : ce dernier est mon premier lu de cet auteur, il ne sera pas le dernier. 

Aharon Appelfeld. La Stupeur. Points Seuil 2023 

 

Tout ici hurle en silence

Vladimir Nabokov. Lolita. nrf Gallimard
Vladimir Nabokov. Lolita. nrf Gallimard

L’écrivain et le photographe entendant « Circulez, il n’y a rien à voir !  » continuent obstinément de circuler sur les lieux maintenant nettoyés et arasés de massacres anciens (Massacres de Babi Yar 1941) ou contemporains (Tueries de Boutcha 2021). Le texte de Jonathan Littell (dont on avait apprécié « Les bienveillantes » en 2006) décrit les errances de l’écrivain dans les lieux de mémoire, dans les rues de la banlieue de Kiev (la rue Yablonska notamment), dans les carrefours urbains ou la rase campagne, de manière détaillée et respectueuse.  Les 329 images du photographe (et d’archives) sont à l’opposé du voyeurisme et du spectaculaire journalistique, plutôt dans les marges et la précision sans éluder l’horreur. De manière décalée, ils nous proposent ainsi un témoignage original et documenté sur le passé et l’aujourd’hui des drames ukrainiens, une errance dans l’espace qui est aussi un voyage dans le temps. 

Il s’agit donc d’un grand livre humaniste avec lequel le lecteur n’est pas un voyeur mais un promeneur effaré et bouleversé. C’est là, juste à côté, mais sait-on le voir ? À leur manière, Littell et D’Agata répondent à la question  : « Que peut la littérature ? ». 


 À lire le poème Babi Yar (1961) de Evtouchenko à l’adresse : 
https://www.monde-diplomatique.fr/mav/100/EVTOUCHENKO/17947 

Jonathan Littell. Antoine d’Agata. Un endroit inconvénient. Gallimard 2023  

Récits ukrainiens

Oleg Sentsov est un cinéaste ukrainien de Crimée, arrêté en 2014 par le
FSB (le nouveau KGB), condamné par les russes à 20 ans de bagne en
Sibérie. Libéré en septembre 2019 grâce à la pression internalionale, il
combat depuis peu au sein de la défense territoriale de Kiev.
Les courts récits proposés dans ce livre ont un caractère biographique :
leur intérêt littéraire est limité, le style de l’auteur étant celui
d’un débutant en écriture, mais certains fragments de vie attirent
l’attention (le harcèlement scolaire, le testament…) et donnent une
idée de la vie en Crimée d’un personnage contemporain actuellement situé
au coeur d’une histoire tragique. A lire donc pour compléter une
approche de la littérature ukrainienne nécessaire pour comprendre
l’actualité. Sentsov, Oleg – Récits – L’Harmattan 2017
  
 

Folie sociale, Ukraine 1999-2004

« Chaque
pouvoir a ça dans le sang, anéantir un journaliste, étrangler un
écrivain, se saisir de tous ceux qui le démasquent. »
Sous le signe de Nicolas Gogol évoqué par le titre du livre, le
narrateur croit décrire sa propre folie, mais c’est bien celle de la
société ukrainienne dont il s’agit. Les mécanismes du désordre décrit
ici nous font peur parce qu’on en reconnaît les signes dans nos fragiles
démocraties occidentales.
Lina Kostenko, connue d’abord pour sa poésie, nous entraîne avec ce
premier roman dans le chaos d’une société insensée pas si différente de
la nôtre, à travers le journal saisissant de son narrateur, dans un
style d’écriture dense et de qualité. Teinté d’un humour désespéré, le
récit laisse place à l’amour et aux lumières de la révolution de la
place Maïdan.
Et ce beau livre donne envie de relire « Le journal d’un fou » de Gogol :
allez, c’est parti… Kostenko, Lina – Journal d’un fou ukrainien – L’Harmattan 2022 
 
 

Éclaircies en zone grise

Voici le dernier livre de l’ukrainien Andreï Kourkov, une histoire d’amitié et aussi un road-movie, un beau récit d’abord à la limite de la guerre du Donbas, à l’ouest de Donetsk, puis vers l’ouest en Ukraine et vers le sud en Crimée. 

Cette lecture semble confirmer la théorie selon laquelle la littérature peut être un outil de connaissance (Broch) et constitue un complément indispensable à tout ce qu’on peut lire en ces temps de détresse sur la guerre actuelle en Ukraine, afin de mieux « voir » le pays. 

Une recension du roman sur le site « En attendant Nadeau« 

Kourkov, Andreï – Les abeilles grises – Éditions Levi 2022


 

Sonneurs ukrainiens

On découvre dans cette belle anthologie des auteurs contemporains du Donbas, région de l’est de l’Ukraine au cœur de l’actualité mondiale depuis 2004. On y trouve de courts textes sous forme de nouvelles qui témoignent, souvent de manière décalée, du destin tragique de cette région, cela sans manichéisme et avec toute la complexité de la réalité. On y lit aussi de très beaux poèmes, comme par exemple ce texte mettant en scène deux enfants jouant à la guerre. L’ensemble permet d’aborder une vraie et belle production littéraire peu connue dans une expérience de lecture émouvante et passionnante. Il y a même une histoire de sonneur (de cloches), c’est peu dire…

Collectif – Anthologie du Donbas, textes rassemblés par Iryna Dmytrychyn – L’Harmattan 2018


 

Seigneur, que cela ne me soit pas égal

Seigneur, que cela ne me soit pas égal

L’Ukrainien Stanislav Asseyev a été détenu pendant deux ans, en 2017 et 2018, au camp d’internement d’Isolatsia à Donetsk, à l’ouest de l’Ukraine dans le Donbass.
Il raconte dans ce livre ce qui se passe dans ce camp, les tortures physiques et psychologiques, le désespoir, la tentation du suicide, les violences faites aux femmes et aux hommes, dans une institution carcérale officieuse régie par un « code » absurde et insensé. Cet écrit est plus qu’une description de l’horreur, il constitue aussi une vraie réflexion sur les limites de l’humain, pensée s’appuyant sur les compétences en philosophie de l’auteur. Les mécanismes de défense (clivage, rationalisation, déni psychotique,…) mis en place par les détenus sont bien décrits, ainsi que l’effrayante performance de l’imagination des bourreaux mettant en œuvre des tortures auxquelles même Sade n’avait pas pensé.
Ce livre, même s’il n’est pas un classique du genre parce que trop récent, est à ranger sur l’étagère à côté de « Si c’est une homme » de Primo Levi, de « L’espèce humaine » de Robert Anthelme ou les « Récits de la Kolyma » de Varlman Chalamov.
Parce qu’en tous temps et tous lieux, l’homme reste un loup pour l’homme.
Ça se passe de nos jours, dans le Donbass, à l’est de l’Ukraine…
Nous prenons donc à notre compte, en lisant ce livre, la prière de l’athée rédigée par Asseyev à la fin de son récit : « Seigneur, que cela ne me soit pas égal ».

Asseyev, Stanislas – Donbass, un journaliste en camp raconte – Atlande 2021