Monique et les toréadors

Monique Wittig – Dans l’arène ennemie – Les Éditions de Minuit 2024

Wittig 2024

Monique Wittig s’intéresse au cinéma de Godard et à celui de Straub pour les réunir par le terme « lacunaire » ; elle évoque la modernité de « Bouvard et Pécuchet » de Flaubert sous les signes de la répétition et de la discontinuité ; elle donne à Virginia Woolf un rôle précurseur du mouvement de libération des femmes ; elle met aussi en avant les textes de Nathalie Sarraute dont l’oeuvre est lue comme une transformation totale de la matière romanesque (son texte « Le lieu de l’action » de 1982 est une remarquable introduction à la lecture de l’œuvre de Sarraute) et elle invente un féminin pour le moi (moie). 

Mais surtout, dans ces différents articles et textes produits pendant plus de trente ans, on peut retrouver la radicalité et l’originalité de sa pensée découverte dans son œuvre littéraire (« L’opoponax » 1964, « Les Guérillères » 1969, « Le corps lesbien » 1973, « Virgile, non » 1985) et dans ses essais (« La pensée Straight », « Le chantier littéraire »), une pensée construite et développée en héritage d’Olympe de Gouges, de Flora Tristan et de Friedrich Engels, entre autres. 

Wittig ne se contente pas de décrire les relations hommes/femmes selon le registre dominants/dominées, elle fait aussi entrer le lesbianisme dans la littérature, c’est-à-dire l’écriture de textes rédigés par des femmes pour des femmes, dans une démarche littéraire interrogeant et sculptant le langage, plus précisément en créant un langage nouveau critiquant et détruisant celui de la domination patriarcale hétérosexuelle. Les différents textes et entretiens réunis dans ce livre constituent donc un complément passionnant à la lecture de son œuvre littéraire et politique, et contiennent un beau témoignage des luttes féministes des années 60-70.


 

Les moulins de son coeur

Monique Wittig. Le voyage sans fin. L'Imaginaire Gallimard. 
Monique Wittig. Le voyage sans fin. L’Imaginaire Gallimard. 

Après avoir voyagé avec Dante dans « Virgile, non », Monique Wittig continue sa remise en cause du langage dominant en transformant Don Quichotte et Sancho Pança en deux femmes errantes, et en choisissant cette fois-ci la forme théâtrale.

La fable est plaisante et émouvante, le combat est douloureux, les moulins à vent sont nombreux.

C’est le combat pour la liberté jusqu’au risque de la folie qui est défendu ici et Wittig réussit à universaliser ainsi une lutte particulière pour l’altérité, un combat qui – semble-t-il – reste d’actualité même en Europe de nos jours.

C’est encore un très beau texte que nous offre ici Wittig, élément d’une œuvre majeure de la fin du XXe siècle. 

Monique Wittig. Le voyage sans fin. L’Imaginaire Gallimard.  


 

Littérature et pouvoir

« … car c’est ainsi que m’apparaissent les écrivains, comme des fabricateurs de chevaux de Troie. » 

Monique Wittig. Le chantier littéraire. PU Lyon 2010

Entre littérature, politique et réflexion critique, ces textes sont d’abord un travail somptueux d’écrivain, un chantier sur les mots et les phrases, le vocabulaire et la syntaxe, autrement dit sur le pouvoir et la domination : une mise en forme du langage se prenant elle même pour cible critique afin de mieux faire la critique des forces dominant le langage et les structures sociales. 

 « Tout travail littéraire important est au moment de sa production comme un cheval de Troie, toujours il s’effectue en territoire hostile… » 

C’est donc avec Nathalie Sarraute, Virgile, Proust, Benveniste et quelques autres que Wittig explore le chaos de l’écriture d’un livre et comment le langage littéraire impacte la réalité autant qu’il est impacté par les structures sociales dans lequel il se déploie. Le dernier texte se présente comme l’aboutissement des précédents, avec un sommet vers la page 138 : Wittig y analyse le concept de genre comme catégorie politique et comme « un instrument qui sert à constituer le discours du contrat social », en rappelant l’évidence qu’aussitôt qu’un locuteur actualise un discours, il y a manifestation du genre, et que cette manifestation est une mesure de domination et de contrôle. 

Ce livre peut donc se lire comme un complément subtil ou une introduction à la lecture des romans de Monique Wittig ainsi qu’à son ouvrage majeur – « La pensée Straight » -, mais aussi comme un texte central de sa réflexion. Ce texte difficile est bien édité, avec préface, notes, notices et index.

Monique Wittig. Le chantier littéraire. PU Lyon 2010


 

Monique en enfer

Monique Wittig. Virgile, non. Éditions de Minuit.

Après ses trois premiers livres promouvant les pronoms on, elle et je, (œuvres que j’ai déjà évoquées sur sonneur.fr), Wittig prend ici pour modèle la Divine Comédie de Dante.

S’apprêtant à découvrir l’enfer, elle ne sera pas accompagnée par Virgile (d’où le titre du livre) mais par Manastabal, dans une entrée qui ne sera pas celle de la forêt obscure mais celle du plein vent.

Nos deux amazones découvrent bien vite que le premier cercle de l’enfer est une laverie automatique, et que le lieu ici décrit est une version fantastique du monde de leur époque dans lequel elles doivent d’abord affronter le rejet de leur altérité et l’intolérance.

Les âmes damnées, sans doute parce qu’elles sont privées du langage de la bienveillance, combattent sur un ring et sont vendues aux enchères.

Il faut dépasser la moitié du livre pour trouver une vision de cauchemar qui ressemble à celles que l’on trouve dans l’œuvre de Dante : c’est le lac aux suicidées, près duquel la voyageuse narratrice laisse exprimer sa détresse.

Au fil des quelques romans qu’elle a produits, Monique Wittig a construit une œuvre littéraire originale et à forte puissante poétique, précédant puis accompagnant son œuvre d’essayiste et ses combats sociaux.

Ce quatrième livre prend une forme narrative en apparence plus classique, s’éloignant des recherches du nouveau roman pour aller vers l’allégorie, et c’est très beau. 

Monique Wittig. Virgile, non. Éditions de Minuit.  

Je est une autre

Monique Wittig. Le corps lesbien. Éditions de Minuit.   

Monique Wittig. Le corps lesbien. Éditions de Minuit
Monique Wittig. Le corps lesbien. Éditions de Minuit

Dans ce livre datant de 1973, le propos de Monique Wittig semble se radicaliser.

Après la mise en avant du pronom « on » dans « L’opoponax » 1964 et celle du pronom « elles » dans « Les guérillères » 1969, voici l’avènement du « je » dans « Le corps lesbien » 1973.

Ou plus précisément du « j/e », et de la forme pronominale « m/e », Wittig indiquant qu’elle ne fait qu’entrer par effraction dans un langage qui lui est étranger, car dominé par l’universalité du « il ». Wittig continue donc de creuser la langue française, mais au-delà de ses recherches formelles, ce qui frappe une fois de plus, c’est la grande beauté de ce texte, sa puissance poétique et brûlante placée sous le signe de Sappho.

Elle met cette fois en scène un corps morcelé, déchiqueté, comme autopsié, mais c’est bien le langage qui est ici décortiqué, démonté pour mettre en évidence les rapports de domination.

On a donc un texte multidimensionnel, poétique, politique, de recherche formelle, mais qu’on ne peut réduire à l’une ou l’autre dimension. Autrement dit, classer ce livre dans une rubrique unique (poésie, ou féminisme, ou lesbianisme, ou politique), cela serait le réduire et passer à côté.

On le rangera donc sur l’étagère Monique Wittig et cela sera déjà fabuleux.  

Saute dans le soleil

Monique Wittig - Les guérillères - Éditions de Minuit. 1969  
Monique Wittig – Les guérillères – Éditions de Minuit. 1969  

Monique Wittig, dans « Les guérillères » 1969 (mot contractant guerrières et guérilla) se dévoile plus que dans L’Opoponax de 1964. Au pronom « on » mis en avant dans le précédent texte succède le pronom « elles » vecteur d’un écrit à la grande beauté formelle.

Wittig continue et prolonge sa révolution poétique et politique en venant, entre autres procédés, remettre en question l’universalité du « il » de la langue française.

« Elles » ressemblent d’abord à des moutons noirs se serrant les unes contre les autres, mais finissent par revendiquer un langage nouveau, porte d’accès à de nouveaux pouvoirs.  Mais qu’on ne s’y trompe pas : on n’a pas affaire ici à un pensum militant, mais à un texte littéraire à la beauté sidérante. 

Monique Wittig – Les guérillères – Éditions de Minuit. 1969  


 

On (une enfance)

L’opoponax est-il un hapax ?

Monique Wittig - L'opoponax - Éditions de Minuit 2028

Avant de mettre en avant le « elles », Monique Wittig met ici à l’honneur le pronom « on » de l’enfance dans un mode d’écriture qui lui permet de s’approcher au plus près du regard enfantin, du point de vue infantile des petites filles. Avançant à peine masquée, l’auteure reste au plus près de son sujet, n’évoquant que de manière marginale ce que seront les thèmes de son œuvre future. Son écriture poétique, formellement encore proche du nouveau roman dans ce livre, prépare une révolution du langage qui deviendra plus tard une révolution sociale à la base des mouvements féministes contemporains, sans qu’on puisse pour autant réduire sa poétique à cette dimension. Sa maîtrise et son questionnement de la langue est son outil d’accès au pouvoir politique et social, la révolution du langage poétique est féminine en 1964. (Prix Médicis)

 Monique Wittig – L’opoponax – Éditions de Minuit 2028