Woolf 1941 : eaux ultimes

Virginia Woolf – Entre les actes – 1941

Woolf 1941

La première phrase, en quelques mots, expose les personnages, le lieu et le temps, plaçant le style du dernier roman de Woolf sous le signe de la densité de l’écriture. La comparaison avec l’oie de la première page et, un peu plus loin, une phrase comme « Elle entra comme un cygne qui nage résolument » indique la précision et l’originalité des images, chargées de porter discrètement l’humour et l’ironie de Virginia Woolf. La densité est celle du style, des paroles, des gestes, des comportements, des pensées, des références littéraires plus que celle des évènements dans ce livre qui relate une journée de la vie de ces quelques personnages à la veille de la guerre (1939). Densité aussi d’une narration à la construction savante basée sur l’inclusion du théâtre dans le récit dans ce dernier roman qui contient, en filigrane, les inquiétudes face à la guerre proche ainsi que les angoisses propres à Virginia Woolf, qui se suicidera quelques mois après la fin de la rédaction de ce livre. Certes, il y a l’histoire de la dame noyée au début du livre et la phrase : « Puisse l’eau me recouvrir » vers la fin du livre, ainsi que d’autres allusions qu’on lit comme des prémonitions inconscientes du passage à l’acte de Virginia quelques mois plus tard. Mais c’est bien la vie que Woolf célèbre dans son texte, celle d’une communauté disparate se retrouvant lors d’une fête rurale avant de partir à la guerre (préparatifs d’une pièce à la campagne), communauté que Woolf décrit avec bienveillance, se demandant « pourquoi laisser perdre une seule goutte de ce que l’on peut recueillir en pressant ce monde adorable, gonflé de jus savoureux ? » Des hommes et des femmes, des jeunes et des plus âgés s’agitent ou restent contemplatifs lors des préparatifs d’une représentation théâtrale. Leurs pensées et leurs conversations s’inscrivent dans le paysage et le temps pour progressivement laisser émerger les émotions.

« Comme il était tentant, irrésistiblement tentant, de laisser triompher le paysage ; de réfléchir ses vibrations ; de laisser son esprit à soi vibrer à l’unisson ; de laisser les lignes s’allonger, puis plonger – ainsi – brusquement. » 

Il faut goûter le miel et la saveur des mots pendant qu’il est encore temps. Les nombreuses références littéraires qui parsèment le texte de Woolf semblent comme une bouée de sauvetage à laquelle se raccrocher avant l’arrivée du pire : mais on le sait, les livres et les œuvres n’ont jamais empêché l’arrivée de la guerre ou du fascisme.   29 juin 2024 


 

Woolf 1937 : eaux de pluie

Virginia Woolf – Les années – Folio N°4651
 

Woolf 1937

À Londres au printemps, dans la ville qui s’anime, ou bien à  une autre saison, « Tournoyant sans hâte, comme les rayons d’un projecteur, les jours, les semaines et les années passaient les uns après les autres à travers le ciel. »

Woolf semble, après « Les Vagues », revenir à une forme plus proche de ses deux premiers romans (« La traversée des apparences » & « Nuit et jour ») : mais c’est avec l’expérience acquise qu’elle déploie une chronologie fragmentée et décrit des réunions familiales à une époque où l’on communiquait par lettres deux fois par jour et où l’on se réunissait pour le thé ou la soirée à passer autour des histoires et des ouvrages à lire ou réaliser, et qu’elle fait de la ville (Londres) un thème de roman vivant et brillant. 

Le contraste est grand entre l’atmosphère apaisée du roman et les difficultés à l’écrire dont Woolf fait part dans son journal : quatre ans de labeur, avec des périodes de dépression et de découragement, etc. 

Mais on peut s’installer sans crainte dans son fauteuil club anglais pour laisser ces fragments de temps imprimer en soi la douce mélancolie du récit des vies qui passent, dans ce livre à propos duquel on lit parfois qu’il est le plus proustien des romans de Woolf.  Marcel et Virginia ? L’association paraît saugrenue, mais les lecteurs de l’un apprécieront l’autre et inversement, et y retrouveront le thème de la mémoire, du temps qui passe ainsi qu’une soirée mondaine avec ses têtes grisonnantes, thèmes évidemment traités différemment selon Proust ou Woolf : en fin de roman, les cheveux blancs d’Eleanor valent bien ceux d’Oriane de Guermantes…

Les deux sont dans notre Panthéon littéraire.

Woolf 1933 : eaux pour le thé

Virginia Woolf – Flush, une biographie – Folio N° 7142

Woolf 1933

Ce petit livre (1933), venant après le chef-d’œuvre « Les vagues » (1931) et avant les grands livres que sont « Les années » (1937) et « Entre les actes » (1941) peut apparaître comme mineur dans l’œuvre de Woolf et un retour en arrière du point de vue formel, mais il n’en est rien.

Formellement, il semble reprendre la veine historique du roman « Orlando », mais ça n’est pas aussi simple, car l’écriture met en scène la biographie d’un chien, et donc le flux de pensées et de ressentis d’un animal, ce qui est pour le moins inattendu.

Le livre est aussi un beau portrait de femme, comme en contiennent tous les livres de Woolf, avec pour modèle la poétesse Elizabeth Barret Browning (1806-1861), mais cache sans nul doute un portrait de Woolf elle-même. Ce roman contient donc une description critique de la vie bourgeoise londonienne telle que Virginia a pu la subir, mais aussi une vision dantesque de la misère et des inégalités lors de l’échappée vers Witechapel au milieu de l’ouvrage.

L’humour est présent, voir une véritable loufoquerie, par exemple dans l’une des notes (la N° 2) de fin d’ouvrage rédigées par Woolf. La précision des descriptions et de la rédaction des flux de pensées, la reprise de thématiques des autres romans fait que ce livre moins connu recèle des profondeurs qui en font un tome non négligeable dans la production de Woolf, enserrées dans une vraie perfection formelle.

La solitude, la maladie, la fuite, la poésie, la conscience du monde tel qu’il est marquent la vie de Woolf aussi bien que celle de son héroïne : vécues sous le regard tendre de Flush, elles se déploient dans un texte apaisé.


 

Woolf 1931 : eaux mouvantes

Virginia Woolf  – Les Vagues – 1931

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:George_Charles_Beresford_-_Virginia_Woolf_in_1902_-_Restoration.jpg

Le lecteur se laisse porter par ces vagues comme s’il faisait la planche dans le courant de la marée, dans les échos entrecroisés de ces six monologues intérieurs. Se laisser porter n’implique pas ici une lecture passive : la concentration et l’agilité sont requises devant ce texte à rebonds, ce puzzle devant lequel on mène l’enquête. Voici le roman (1931) de Woolf dont on pourrait penser qu’il est le plus influencé par Joyce dont pourtant elle n’appréciait que modérément « Ulysse » (1922), Joyce qui attribuait l’invention du monologue intérieur à Édouard Dujardin dans son roman « Les lauriers sont coupés » (1887). Mais Woolf fait tout autre chose que Joyce ou Proust : un livre unique, un hapax dans son œuvre, à la limite du roman et de la poésie. Ces vagues, toujours recommencées, alimentent un texte prenant l’allure d’un poème élégiaque dans lequel les personnages ne sont plus que leurs pensées, fantômes qui renvoient au passé tous les types romanesques de la littérature du XIXème anglais, un écrit dans lequel Woolf atteint le plus haut degré de la maîtrise formelle. « Nous ne sommes que des silhouettes, des fantômes creux qui bougent dans un brouillard  sans décor. » p. 124 

Ces vagues peuvent paraître expérimentales, elles invitent néanmoins à un vécu sensuel de lecture, la poésie qui s’en dégage étant sans limites, à la mesure de la rêverie qu’elle implique.

On le lit donc aujourd’hui dans trois traductions différentes (celle de Marguerite Yourcenar, de Cécile Wajsbrot, celle de Michel Cusin parue dans La Pléiade), c’est un chef-d’œuvre qui vaut bien qu’on joue, et on se réfère avec intérêt au journal de traduction de Christine Jeanney en cours sur son site Internet « Tentatives », un travail passionnant qui montre l’inépuisabilité des lectures qu’on peut faire d’une telle œuvre.

Woolf tu nous tiens jusqu’au dénouement mélancolique qui, dans la solitude et le silence, serre la gorge et mouille les yeux.  

Pour le plaisir, voici les trois traductions que nous avons lues du début du roman :  


« Le soleil ne s’était pas encore levé. La mer et le ciel eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d’une étoffe froissée. Peu à peu, à mesure qu’une pâleur se répandait dans le ciel, une barre sombre à l’horizon le sépara de la mer, et la grande étoffe grise se raya de larges lignes bougeant sous sa surface, se suivant, se poursuivant l’une l’autre en un rythme sans fin.
Chaque vague se soulevait en s’approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d’écume blanche.
 »

Traduction de Marguerite Yourcenar

« Le soleil n’était pas encore levé. La mer ne se distinguait pas du ciel mais elle était un peu froissée, telle une nappe marquée de plis. À mesure que la lumière blanchissait, une ligne sombre s’étirait à l’horizon, séparant la mer du ciel et la nappe grise se striait sous sa surface de larges bandes mouvantes qui se suivaient, se poursuivaient perpétuellement.
Approchant du rivage, chaque barre levait, gonflait, se brisait, étendait un voile d’écume fine sur le sable.
 »

Traduction de Cécile Wajsbrot

« Le soleil ne s’était pas encore levé. La mer ne se distinguait pas du ciel, sauf que la mer se plissait légèrement comme si une étoffe avait des rides. Progressivement, à mesure que le ciel blanchissait, une ligne sombre marqua l’horizon qui séparait le ciel de la mer et l’étoffe grise se barra de traits épais qui se déplaçaient, les uns après les autres, sous la surface, se suivaient, se poursuivaient, perpétuellement.
À mesure qu’elles approchaient du rivage chaque barre se soulevait, s’enflait, se brisait et balayait un fin voile d’eau blanche sur le sable.
 »

Traduction de Michel Cusin 
 Woolf - Vagues - Wajsbrot Woolf - Vagues - Cusin
Woolf - Vagues - Yourcenar
  

Woolf 1928 : eaux héraclitéennes

Orlando Woolf

Cet ouvrage, surprenant lorsqu’on lit ou relit les livres de Woolf dans l’ordre chronologique, présenté comme une biographie, semble prendre l’allure d’un roman historique au début mais la présence de portraits féroces et la tournure fantastique et loufoque de la description du Grand Gel ou de la débâcle de la Tamise en font tout autre chose. Sixième roman de Woolf après Mrs Dalloway et La promenade au phare, ce livre est surprenant dans sa forme – en apparence celle du roman historique, on l’a dit – un récit qui prend vite l’allure du fantastique poétique par moments. On ne s’étonnera donc pas que Orlando soit présenté d’abord comme un jeune homme déluré de seize ans en 1550 pour devenir ensuite une femme évoluant dans le roman jusqu’au début du XXème siècle : on s’en étonne moins lorsqu’on connaît la biographie et les livres de son modèle dans la réalité, Vita Sackville-West (1892-1962), avec laquelle Woolf a entretenu une liaison et une belle correspondance…

On est donc à nouveau comblé par la maîtrise dont fait preuve Woolf, tant dans la menée du récit que dans le style de l’écriture, pour nous présenter un jeun homme confronté aux délices et désillusions de l’amour ; qui se réveille d’un sommeil dont la description pourrait bien être une analogie avec les périodes de dépression vécues par l’autrice ; qui effectue une tentative pour devenir écrivain, aventure dont la description ne manque pas d’ironie et devient un châtelain matérialiste, une sorte de « Des Esseintes » allégé ; qui fait dire à l’un de ses personnages que le participe présent est le diable incarné ; et ainsi de suite pour découvrir à Constantinople que la Vérité est de devenir une femme.

La Vérité est ici celle d’une langue inventive qui comprime le temps, brouille les identités et rend fantastique la réalité, dans des variations narratives magistrales et étonnantes, renouvelant  l’expression de thèmes déjà rencontrés dans les romans précédents : l’identité, l’opposition entre moi social et intime, la féminité et la domination masculine, l’écriture réflexive sur elle-même, etc.

« poètes ; pas plus que leur climat ; pas plus même que leurs légumes. Tout était différent. » p. 44

« Nous devons modeler nos mots au point qu’ils constituent le tégument le plus fin de nos pensées. » p. 182 


 

Woolf 1927 : eaux illuminées.

Le phare est là, non loin, lieu encore inaccessible, symbole non encore rassemblé, un objet désiré que l’enfant ne peut atteindre et saisir, car le désir du père et celui de la mère ne sont pas accordés.  

Dès la première page, avec sa description d’évènements qu’on peut décrire avec les concepts de « déplacement des investissements » et de « l’ambivalence des ressentis d’amour et de haine » ainsi que de « la fonction contenante de la mère » et « la fonction castratrice de la loi du père », on perçoit l’influence de la psychanalyse sur ce texte (La Hogart’Press, la maison d’édition des Woolf, éditait Freud en traduction) : cela dit, il faut aller plus loin et ne pas réduire ce livre à ce petit bout de la lorgnette aperçu seulement au début du roman, celui-ci abandonnant ensuite cette réduction dont il ne reste que des traces.  

Dans ce quatrième roman, la description psychologique des personnages semble aller vers plus de complexité, les paragraphes gagnent en densité et il faut adapter sa lecture en conséquence : le jeu entre les fragments de monologues intérieurs est tissé d’échos serrés, construisant un drame tendu de l’écriture et une narration dont les profondeurs de pensée exigent une lecture impliquée. 

Après Mrs Dalloway, voici Mrs Ramsay : Virginia Woolf nous propose à nouveau un beau portrait de femme, cette fois-ci dans la présence et l’absence, dans ce qu’elle est et ce qu’elle laisse. Le thème de l’enfance semble lié à celui du temps, et de manière complexe à ceux du désir et de l’identité. On retrouve aussi dans ce texte la réflexion sur l’opposition entre moi intime et moi social, mais débarrassée de l’ironie présente dans les romans précédents et diluée de manière plus grave et plus tendre dans les autres thèmes. 

Avec le personnage de l’artiste peintre Lily Briscoe, Virginia Woolf transpose les questionnements concernant l’écriture vers ceux de la peinture, donnant une allure presque post-moderne à certains passages. 

L’art de Virginia nous entraîne dans des tours de force d’écriture, comme par exemple le dîner de la fin de la première partie, qui suscitent la lecture enthousiasmée et admirative en laissant apparaître la poésie et l’émotion, des éprouvés qui nous rappellent la lecture de la dernière nouvelle de « Gens de Dublin » de James Joyce : « les morts ». 


 

Woolf 1925 : eaux subjectives.


 

À Londres en juin 1923, on est dans la tête, dans les pensées de Mrs Dalloway et d’autres personnages, selon une technique stylistique du discours indirect libre se rapprochant du monologue intérieur (voir sur ces questions l’instructive préface de B. Brugière). 

Le récit déploie une grande richesse thématique, parmi laquelle la question de l’identité : qui est vraiment Mrs Dalloway, quelle est la différence entre le moi social et le moi intime, existe-t-il  une limite entre le normal et le pathologique ?… 

Il ne s’agit pas d’un récit narcissique ou solipsiste : de nombreux personnages vivent dans le roman, la critique sociale est discrète mais puissante (comme par exemple la critique de la médecine psychiatrique de l’époque), et la grande histoire ne cesse d’interférer dans les pensées, dans la rue et dans les destins individuels.  Ça n’est pas non plus un livre uniquement cérébral puisque le corps comme lieu du désir ou vecteur de la maladie psychique y est présent. 

Virginia Woolf retrouve ici l’ironie un peu délaissée dans son précédent roman (La Chambre de Jacob) et nous fait aimer ses personnages car elle les entoure de sa bienveillance, déjà observée dans La traversée des apparences et Nuit et jour.  Cela n’empêche pas un regard féroce sur les inégalités, et la préférence pour l’hubris littéraire et artistique, opposée à la médiocrité et la violence des conventions et de la domination masculine. 

La mélancolie, le chagrin de l’après-guerre masquent à peine l’omniprésence du thème de la mort, et comme dans son livre précédent, on y trouve au moins deux références à Dante. 

Mais l’ensoleillement de la fin du printemps réchauffe l’animation de la ville et le retour des souvenirs et des êtres : on aperçoit une automobile mystérieuse aux stores baissés dans les rues encombrées de Westminster et un avion publicitaire transperçant le ciel londonien, on côtoie un jeune homme suicidaire près de passer à l’acte, on attend le retour d’un ancien prétendant, se prépare une réception du soir qui nous évoquera le temps retrouvé ; ce récit n’est pas exempt d’épisodes s’accordant au réalisme.  

Mais l’aventure est au coin de la rue sur le chemin de la fleuriste, le suspense est celui du surgissement des pensées, des réminiscences, des sensations dans des périodes de plus en plus proustiennes et on se laisse entraîner volontiers dans ces délices et moments exquis de la lecture. 

 « Des fleurs, il y en avait : des delphiniums, des pois de senteur, des branches entières de lilas ; et des œillets, des brassées d’œillets. Il y avait des roses ; il y avait des iris. Oh oui – et elle inhalait la douce odeur de jardin, mêlée de terre, tout en restant à parler avec Miss Pym qui se devait de l’aider, et qui appréciait sa bonté, car elle avait montré de la bonté jadis ; beaucoup de bonté, mais elle faisait plus vieux, cette année, à la regarder tourner la tête de-ci, de-là au milieu des iris et des roses et des lilas qui se balançaient ; les yeux mi-clos, humant, après le tumulte de la rue, les odeurs délicieuses, la fraicheur exquise. Puis elle ouvrit les yeux : qu’elles étaient fraîches, les roses, comme du linge tuyauté tout propre, rentrant de la blanchisserie dans des corbeilles d’osier ; et sombres et soignés les œillets rouges qui redressaient la tête ; et tous les pois de senteur s’étalant dans leurs vases, veinés de violet, d’un blanc de neige, pâles – comme si c’était le soir, et que des jeunes filles en robe de mousseline étaient venues cueillir les pois de senteur et les roses à la fin de la superbe journée d’été, avec son ciel bleu nuit, ses delphiniums, ses œillets, ses arums ; que c’était le moment où toutes les fleurs les roses, les œillets, les iris, les lilas- luisent d’un doux éclat ; où chaque fleur semble brûler de ses propres feux, avec douceur, avec pureté, au milieu des massifs embrumés ; et comme elle aimait les papillons de nuit gris pâle qui tourbillonnaient en tous sens au-dessus de l’héliotrope, au-dessus des primevères du soir ! » p. 74-75 

Mrs Dalloway – Virginia Woolf – Folio classique N° 2643 – Traduction de Marie-Claire Pasquier

Woolf 1922 : eaux adoucies

Un cri d’appel. On appelle Jacob, mais il ne répond pas, il est encore un enfant insouciant. 

Un crâne de mouton trouvé sur la plage, une tempête maritime nocturne, on n’entend que la voix des morts en 1922 dans la ville côtière scarifiée. L’écriture en fragments permet à Virginia Woolf, dans son troisième livre, de prendre son envol stylistique en s’éloignant – encore timidement – du classicisme de ses deux premiers romans pour entamer les recherches formelles qui l’amèneront vers ses chefs-d’œuvre. Woolf ne renonce pas à la technique du narrateur omniscient mais celui-ci s’étiole et l’écriture en fragments lui permet, par touches impressionnistes emplies de douceur, de donner différents points de vue sur son personnage principal. Elle ne trempe pas sa plume dans l’amertume, comme son personnage Julia, mais plutôt dans la bienveillance, et l’ironie est moins présente que dans ses deux précédents romans. Comme des prémonitions ou des rappels, les vagues, un phare, un bateau avec une traversée qui n’est pas celle des apparences, sont là et Jacob tient même une échelle à un moment donné. On se glisse dans ce roman comme on met un plaid sur ses épaules, sûr d’être réchauffé. Le style de Virginia nous enveloppe : surgissent néanmoins des baïonnettes enflammées et des becs de gaz embrasés. Le 5 novembre, jour de Guy Fawkes, c’est du regard d’une fille vers le feu dont on se souvient pendant que Mrs Durrant lit l’enfer de Dante, et les fragments de dialogues de Woolf font penser aux épiphanies de Joyce… Mais tous les trésors d’intelligence de la bibliothèque (en l’occurrence celle du British Museum) n’empêchent pas la guerre d’arriver. 

Un cri d’appel. Une femme appelle Jacob, mais il ne répond pas, il est encore un jeune homme insouciant. Il ne répond pas, part à la guerre et meurt.

Woolf 1919 : eaux gris-bleu

Woolf fait ses gammes dans ce deuxième roman de facture très classique, elle le fait avec la grande maîtrise déjà présente dans sa première œuvre (La traversée des apparences 1915), en restant encore dans les formes balisées du roman du XIXe siècle. 

La satire bienveillante de la société de son temps, teintée d’ironie, s’appuie sur sa propre biographie, et apparaissent déjà les premières critiques de la condition féminine qu’elle déploiera plus tard dans ses autres romans et essais. On a là une littérature d’analyse fine et subtile, d’une grande intelligence, qui donne une autre dimension aux intrigues amoureuses de salon, qui deviennent support d’explorations abyssales par la force d’un style littéraire unique. 

À la critique de l’oisiveté de la société aristocratique de l’époque répond le questionnement sur le travail et son investissement par les femmes, ainsi que leur accès au droit de vote (accès étendu à toutes en 1928 au Royaume-Uni, seulement en 1944 en France) : sans être une féministe, les thèmes abordés par Woolf en 1919 (l’action du roman se passe en 1911) frappent par leur modernité. 

La rêverie, qui permet la distinction entre le moi social et le moi intime, est exprimée ici dans des pages de haut niveau de la littérature psychologique. 

Virginia Woolf semble pousser aux limites l’utilisation de la technique du narrateur omniscient avant de passer à autre chose : elle écrit dans son journal que la rédaction de ce livre a été un moyen d’éviter sa propre folie. Elle joue en les étirant à l’excès avec les clichés du genre (voir le chapitre 31 des chassés-croisés), c’est tout juste si l’on ne voit pas les amoureux courir l’un vers l’autre le long du quai d’une gare à la fin…, mais ça se passe dans un salon, sous forme d’une ellipse dans le récit. (p. 585) 

Un seul reproche à faire à tous ces personnages, c’est qu’ils boivent trop de thé : ils feraient bien d’essayer le café, les couples seraient peut-être mieux assortis à la fin…

Woolf, Virginia – Nuit et jour 1919- Folio Gallimard N°6244


Woolf 1915 : eaux mêlées

Woolf
La traversée des apparences

Le premier roman de Virginia Woolf – au titre français si beau – interroge le rapport à la réalité d’une société lorsque celle-ci est corsetée par les traditions, les préjugés, les rituels, les inégalités.

« Qu’est-ce que la vérité ? dit-elle tout haut, voilà ce que je voudrais savoir. Quelle est la vérité dans tout cela ?  » p.163 

Le livre questionne la place qu’une femme peut occuper dans une telle société quand elle commence à penser, même timidement et discrètement, l’aveuglement de ses pairs devant le réel et la prison que constitue la comédie sociale de son époque, et c’est une leçon qui vaut pour tous les temps. Mais le livre n’est pas un pensum sinistre : Woolf aime ses personnages et les fait aimer aux lecteurs, même dans leurs insuffisances, grâce à un style somptueux et une narration précise enrobée d’une ironie discrète. Un style dans lequel chaque séquence est un tour de force d’écriture, un morceau de bravoure littéraire. 

« Qu’est-ce que vous regardez ? demanda-t-il. Un peu surprise, elle répondit pourtant sans hésiter : – Des êtres humains. » p. 178 

Virginia, dans son premier roman, explore à sa manière les limites de la représentation de la réalité, limites qu’elle repoussera encore plus loin dans ses livres suivants, mais qu’elle déploie déjà avec une grande maîtrise dans c premier récit, dans lequel apparaît avant l’heure Clarissa Dalloway. 

« Il n’a pas l’air solide, dit avec compassion Mrs. Chailey, tout en aidant Helen à pousser et à transporter des meubles. C’est la faute des livres, soupira Helen qui soulevait, entre le sol et l’étagère, une pile de volumes rébarbatifs. Du grec depuis le matin jusqu’au soir. Si jamais Miss Rachel se marie, priez Dieu pour qu’elle
épouse un illettré.
 » p.49  

« On ne lit un roman que pour savoir à quelle espèce de gens appartient l’auteur, ou bien, si on le connaît déjà, pour voir lequel de ses amis il a fait figurer là-dedans. Quant au roman proprement dit, à sa conception générale, à la façon  dont l’auteur a vu, a senti son sujet, l’a présenté dans ses rapports avec le reste – entre un million d’individus, pas un n’en a le moindre souci. Et pourtant, je me demande parfois s’il existe au monde quelque chose d’autre qui vaille la peine de s’y appliquer. » p.278 

Virginia Woolf. La traversée des apparences. GF 2021