Géographie du style

Gracq, Julien - Nœuds de vie - Éditions José Corti 2021
Gracq, Julien – Nœuds de vie – Éditions José Corti 2021

Dans le monde de Julien Gracq, la route est un ruban précaire, la province respire de façon lente et balsamique, et le vert est un appel à l’enlisement, à l’imprégnation et l’auteur prophétise avant l’heure le retour de la terreur des âges obscurs et la perte de la solidité de la terre. On se glisse à nouveau avec délectation dans le style si particulier de l’écrivain géographe comme on se glisse le soir en hiver sous un édredon, et on n’a plus envie d’en sortir, et on ne s’y endort pas, vite secoué par les notations féroces et jubilatoires concernant le monde des lettres ou la vie sociale. Un effet retrouvé chez peu d’écrivains : Proust, Flaubert, Stendhal. Qui d’autre ? Exagère-je ? 

Gracq, Julien – Nœuds de vie – Éditions José Corti 2021
 
 

Amours bleu Klein

Millet, Catherine - Commencements - Flammarion 2022

Avec la publication de ces « Commencements », Catherine Millet consolide la construction d’une œuvre autobiographique magistrale, commencée avec « La vie sexuelle de Catherine M. » en 2001, continuée avec « Jour de souffrance » en 2008 et « Une enfance de rêve » en 2014.

Le récit autobiographique se fait ici épique, racontant les débuts de l’autrice dans le monde de l’art contemporain français entre 1964 et 1972 : on y croise le futur galeriste Daniel Templon, l’écrivain Jacques Henric, le sculpteur César et bien d’autres grands noms du milieu artistique de l’époque, la narration témoignant aussi des évolutions de la société française des années 60.
C’est passionnant, se lit d’une traite et on y apprend beaucoup de choses. Et on comprend que cette somme autobiographique est un « work in progress », et que  probablement d’autres livres viendront après.

Millet, Catherine – Commencements – Flammarion 2022

Enfance formica

Millet, Catherine - Une enfance de rêve - Flammarion 2014

« La vie d’un tout jeune enfant est littéralement cernée par la peur, elle circonscrit l’espace qu’il habite. » et plus loin :  « Plus tard, ce sont des paroles, dont l’enfant ignore que ce sont des métaphores, ou des hyperboles, qui l’effraient ». 

Cette enfance dans les années 50, au titre ironique, Catherine Millet ne fait pas que la raconter, elle l’analyse de manière détaillée, ce qui donne une belle prose fluide prenant par moments des airs proustiens. 

L’autrice construit ainsi, à côté de son œuvre de critique de l’art contemporain, une série autobiographique originale déclinée dans plusieurs livres (La vie sexuelle de Catherine M. ; Jour de souffrance ; Commencements), dans lesquels à chaque fois elle trouve un mode d’expression adapté au propos et à l’époque. On aime beaucoup.

Millet, Catherine – Une enfance de rêve – Flammarion 2014


 

À la fenêtre

Millet, Catherine - Jour de souffrance - Flammarion 2008
Millet, Catherine – Jour de souffrance – Flammarion 2008

Je relis « Jour de souffrance » avant de mettre le nez dans le nouvel opus de Millet (Commencements, 2022) : 2008, quatorze ans déjà, j’avais aimé ce livre et c’est toujours le cas à la relecture. Pour sa belle langue classique, mais aussi parce que Catherine Millet, à travers la fenêtre ajourée d’un rapport au corps de l’ordre du clivage non pathologique, parle surtout d’amour et de liberté. Elle ne donne rien en modèle à suivre, préfère explorer littérairement « les paradoxes dont s’arrange notre conscience pour nous permettre de vivre nos propres contradictions », ainsi que les pensées et affects qui emprisonnent, ce qui fait que le lecteur (ou la lectrice je suppose) peut se sentir proche d’elle sans avoir tout-à-fait les mêmes expériences. Un très beau texte, qui met le corps au centre de l’expérience littéraire. 

Millet, Catherine – Jour de souffrance – Flammarion 2008
 
 

Herméneutique en noir et blanc

« L’idée du fil qu’on tire et qui dévoile, l’idée du fil qu’on tisse et qui construit, sont deux idées simples, voire simplistes, parmi mes préférées ». 

Jeanney, Christine - La nuit de Rachel Cooper - Éditions Publienet 2022
Jeanney, Christine – La nuit de Rachel Cooper – Éditions Publienet 2022

C. Jeanney tisse donc dans de courts chapitres et une écriture où la poésie affleure progressivement, une sorte de commentaire détaillé du film « La nuit du chasseur » de Charles Laughton (1955). Mais c’est plus qu’une simple redite : les reprises et amplifications sont en recherche de sens, constituent une herméneutique poétique. Bref, ce livre fait littérature, le langage y est l’outil de compréhension et de rêverie. J’avais apprécié d’autres livres de Christine Jeanney édités en numérique (33 dialogues bouchés ; Signes cliques ; Lotus Seven ; Voir B. et autour). C’est l’occasion de signaler ici le beau travail effectué par les éditions Publienet, que ce soit dans la réédition des classiques et de traductions, ou dans l’édition d’auteurs contemporains, en numérique et maintenant sur papier. C’est dit. 

Jeanney, Christine – La nuit de Rachel Cooper – Éditions Publienet 2022
  


 

Société secrète

Sollers, Philippe - Le cœur absolu - nrf Gallimard 1987
Sollers, Philippe – Le cœur absolu – nrf Gallimard 1987

Pour clore (peut-être) un été avec Dante (entre autres), replongée dans ce roman de Sollers datant de 1987, dans lequel L’Alighieri est très présent. Relire Sollers, c’est prendre la mesure d’une œuvre géniale qui depuis 60 ans à sa place à part dans l’histoire de la littérature française, au-dessus et à côté de la mêlée. Dans ce livre, le récit, la narration (une mise en abyme où le narrateur est un écrivain qui rédige le livre que vous, lecteur ou lectrice, êtes en train de lire), les personnages sont consistants, ont de l’épaisseur : ils deviendront de plus en plus évanescents dans les romans plus récents. La liberté, l’exception sont le propos et les entraves, les réductions sont traquées sans faiblir et sans donner de leçons, l’ensemble étant souvent accompagné d’un humour désopilant dans un style enlevé, molto vivace, en bonne compagnie : des femmes, bien sûr, mais aussi Bach, Mozart, Dante, Casanova et Venise et une bouteille de vin de Bordeaux. Tout va bien… 

Sollers, Philippe – Le cœur absolu – nrf Gallimard 1987
 
 

Sollers chantre de Dante

Ces entretiens entre Sollers et Benoît Chantre, j’étais passé à côté lors de la première lecture, les trouvant trop difficiles à lire. Cette fois-ci, et après un été passé avec Dante, cette lecture me passionne et je lis le crayon à la main. Sollers note à juste titre : « On ne va pas pouvoir s’arrêter avec Dante ; il faudra toujours le relire ». Ce dialogue de haute volée est une lecture de Dante qui convoque l’histoire de la philosophie, de l’art, la littérature et la peinture, la théologie ainsi que la critique sociale : ça étincelle et ça part dans tous les sens, il faut donc adapter sa lecture en conséquence. Comme souvent avec Sollers, cette relecture de la Divine Comédie est l’occasion de mettre en œuvre sa « Guerre du goût », c’est à dire de faire la critique de notre monde contemporain tout en faisant le passeur en littérature, et c’est toujours aussi savoureux. L’exception, la singularité dans l’expérience des limites sont ici la règle. Rimbaud, Baudelaire, Joyce, Heidegger, Picasso et bien d’autres répondent à l’appel de Dante, ou de Sollers, allez savoir… Fascinant et brillant vont en bateau. 

« On ne va pas pouvoir s’arrêter avec Dante ; il faudra toujours le relire »

Sollers, Philippe – La Divine Comédie – Desclée de Brouwer 2000
 
 

Sollers, Philippe - La Divine Comédie - Desclée de Brouwer 2000
Sollers, Philippe – La Divine Comédie – Desclée de Brouwer 2000

Sherlock Dante

Barbero, Alessandro - La vraie vie de Dante - Flammarion 2021
Barbero, Alessandro – La vraie vie de Dante – Flammarion 2021

Dans ce livre, à réserver plutôt aux Dantophiles, Barbero nous entraîne dans une enquête minutieuse à travers des sources fragmentaires et toujours sujettes à interprétation, pour décrire l’homme Dante, loin de l’image du poète éthéré, mais plutôt en homme d’affaires et d’argent, en professionnel de la communication politique, en père de famille, en intellectuel surdoué, en guerrier, en exilé éprouvant la honte… Barbero décrit aussi la vie à Florence en cette fin du moyen-âge et c’est passionnant et étonnant. Même le lecteur familier de l’œuvre de l’Alighieri apprendra par mal de choses dans cette biographie. Il est vrai qu’avec Dante, on en apprend tous les jours. 

Barbero, Alessandro – La vraie vie de Dante – Flammarion 2021
 
 

Traversée des signes

Sollers, Philippe - L'écriture et l'expérience des limites - Essais Points Seuil
Sollers, Philippe – L’écriture et l’expérience des limites – Essais Points Seuil

Je ressors ce livre fameux pour relire l’un des textes qu’il contient, « Dante et la traversée de l’écriture (1965) ». Cet essai a été important pour la réception de Dante en France ainsi que dans l’œuvre de Sollers : dans une belle écriture à la fois savante et poétique, celui-ci détaille sa lecture de la Divine Comédie ainsi qu’une analyse précise de la Vita Nova. Ça n’est pas toujours facile à lire mais le lecteur est grandement récompensé de ses efforts : ce livre est un coup de maître toujours actuel, la lecture de Dante y est accompagnée brillamment par celles de Sade, Lautréamont, Artaud, Bataille. 

Sollers, Philippe – L’écriture et l’expérience des limites – Essais Points Seuil
 
 

Vie amoureuse

Dante Alighieri - Vita Nova - nrf Gallimard 1974
Dante Alighieri – Vita Nova – nrf Gallimard 1974

Dans ce petit livre écrit avant la Divine Comédie, le génie moderne de Dante éclate déjà à chaque page. Morceaux de prose et sonnets sont mêlés, les uns commentant les autres. L’Alighieri y raconte sa rencontre avec Béatrice : mais cela va beaucoup plus loin. Il cherche les mots, questionne la langue et se dirige doucement vers la rédaction de son grand œuvre. Dante trouve ainsi la béatitude dans les paroles qui louent sa dame, le lecteur trouve la béatitude dans ce sommet du dolce still nuovo

Dante Alighieri – Vita Nova – nrf Gallimard 1974