L’ironique & malicieux du Bellay

Joachim du Bellay - Les Regrets - 1558

Je hais du Florentin
l’usurière avarice,

Je hais du fol Siennois le sens mal arrêté,
Je hais du Genevois la rare vérité,
Et du Vénitien la trop caute malice :

Je hais le Ferrarais pour je ne sais quel vice,
Je hais tous les Lombards pour l’infidélité,
Le fier Napolitain pour sa grand’ vanité,
Et le poltron Romain pour son peu d’exercice :

Je hais l’Anglais mutin, et le brave Écossais,
Le traître Bourguignon, et l’indiscret Français,
Le superbe Espagnol, et l’ivrogne Tudesque :

Bref, je hais quelque vice en chaque nation,
Je hais moi-même encor mon imperfection,
Mais je hais par sur tout un savoir pédantesque.


Joachim du Bellay. Les Regrets. 1558


 

Diabolique Huxley

Aldous, Huxley – Les Diables de Loudun – Plon Presses Pocket N°1710 – 1979

Aldous Huxley - Diables de Loudun

Le livre de Michel de Certeau sur la possession de Loudun (Folio 2005) est un remarquable livre de savant philosophe, nous permettant d’entrer dans les modes de la pensée du XVIIe siècle.

Celui de Aldous Huxley (1952) sur le même sujet est le livre d’un écrivain érudit qui démontre combien la littérature peut aussi être un vecteur de connaissance.

Écrit dans un style somptueux, Huxley déploie tout son art de la narration pour d’abord nous présenter de manière détaillée les personnages de ce drame historique, dans leurs différentes dimensions : psychologiques, institutionnelles, relationnelles… Il décrit aussi la ville de Loudun, la vie dans un couvent au XVIIème siècle, ainsi que le contexte historique dans lequel s’est déroulée cette infernale comédie.

L’écrivain détaille les soubassements historiques, idéologiques, théologiques, anthropologiques de cette histoire et si cela n’est pas toujours d’une lecture facile (incroyable chapitre 3 sur la théologie), c’est toujours passionnant et instructif.

Les références de Huxley sur le sujet sont souvent étonnantes : par exemple dans le chapitre 4, il cite Jean Racine puis Madame Bovary, l’Imitation de Jésus-Christ et Saint Jean de la Croix, Molière, Mallarmé et Baudelaire… et c’est comme ça dans tout ce livre d’une richesse débordante.

Le récit est dynamique et imagé, il n’est donc pas étonnant que ce livre ait été une référence pour les adaptations théâtrale, cinématographique ou à l’opéra.

Il est aussi en partie un thriller religieux dont on peut se demander si Umberto Eco le connaissait lorsqu’il a rédigé Le Nom de la Rose (1980)…

Certeau Loudun


 

Possession du lecteur

Michel de Certeau – La Possession de Loudun – Folio Histoire Gallimard 2005

Michel de Certeau

1632 : après une épidémie de peste, la ville de Loudun affronte une affaire de possession démoniaque qui animera la région pendant plus de dix ans, avec pour drame principal l’exécution du prêtre Urbain Grandier, brûlé vif après tortures sur la place du marché. 

Michel de Certeau aborde l’affaire comme un grand théâtre dont il étudie le déroulement des différents actes, les différents rôles joués par les acteurs principaux de l’affaire, et surtout les discours qui sous-tendent les différentes actions des uns et des autres. 

Pour cela, il utilise les outils intellectuels de l’histoire et de la philosophie, mais aussi de l’anthropologie et de l’ethnologie, de la sociologie et de la psychologie, dans une démarche d’analyse passionnante plus proche de la compréhension que de l’explication, laissant sa place à la complexité et au mystère. 

Cette recherche de vérité de l’ordre du dévoilement montre les dessous cachés des discours, comment les acteurs du drame avancent masqués, comment les jeux de domination et de pouvoir sont mis en œuvre. 

Comment ce que l’on peut voir au départ comme un simple cauchemar, un mauvais rêve ayant peuplé le sommeil tourmenté d’une sœur ursuline a-t-il pu se transformer en crise d’hystérie collective puis en évènement sociologique et politique jusqu’à l’intervention du pouvoir central ?  

Voilà ce qu’analyse le livre de Michel de Certeau, et la variété des outils intellectuels qu’il utilise est justifiée par la complexité du drame et la variété des explications qu’il entraîne, nécessaires en totalité mais insuffisantes prises isolément. 

Alors, cette possession ? Une simple crise d’angoisse ou d’hystérie ? Une revanche des femmes sur la domination masculine ? Un jeu de pouvoir au sein de l’église ? La conséquence des inimitiés et rancœurs au sein d’un village ? Le symptôme d’enjeux politiques et de l’opposition entre catholicisme et protestantisme ?  Sans doute un peu de tout cela, et de bien d’autres choses encore, prises dans les chaînes signifiantes, dans les rets du langage. 

Michel de Certeau met en évidence les mécanismes sociaux, psychiques, par lesquels le groupe survit en diabolisant la figure de l’autre : ces mécanismes ont trouvé pour support la possession au XVIIème siècle à Loudun ; ils en trouvent bien d’autres de nos jours. 

Un beau mystère humain, trop humain. 

On aime aussi : Aldous Huxley – Les diables de Loudun – Plon Presses Pocket 1979 N°1710

Huxley Loudun

Arrêtez, inhumains !

Jean Racine (1639-1699) – La Thébaïde (1664)

Thébaïde - Jean Racine

Jocaste a peur. Elle redoute l’affrontement annoncé de ses deux fils, Étéocle et Polynice, dont le duel inévitable est l’une des conséquences de son union incestueuse avec Œdipe.

« Ô toi soleil, ô toi, qui rends le jour au monde,

Que ne l’as-tu laissé dans une nuit profonde ? »

Traumatisée par la marche inéluctable du destin de la tragédie des Labdacides, elle préférerait que le soleil ait laissé le monde dans l’obscurité. Elle préférerait ne pas voir. Comme Œdipe, qui lui, a préféré ne plus voir, elle voudrait que la mort lui ferme les yeux à jamais. C’est l’apparition de l’admirable Antigone, la fille et la sœur, qui pousse Jocaste à l’action, et à regarder le monde.

Elle voit le monde, elle voit les traces de sang sur le manteau d’Étéocle, mais ça n’est pas encore celui de Polynice. Pas encore : répit cruel de l’action théâtrale, qui a besoin de prolonger la souffrance de ses personnages, pour augmenter la jouissance de ses spectateurs.

« Mais il ne tient qu’à vous si l’honneur vous anime,

De nous donner la paix, sans le secours d’un crime »

Elle se trompe : ça n’est pas une question d’honneur, mais plutôt, comme toujours, de domination et de pouvoir sans partage. Sous l’habit de la démocratie, c’est la puissance et la violence qui déchaînent la démesure, l’Hubris grecque qui révèle le moteur inlassable du drame humain, la haine de l’autre.

La tempérance et la bienveillance sont du côté du féminin : heureusement que ces frères ont des mères et des sœurs pour tenter – elles y échouent – de les empêcher de s’entre-tuer. Elles sont la respiration de la tragédie.

« L’innocence vaut bien qu’on parle pour elle »

Elle croit en l’innocence de la jeunesse, alors que Créon et tous les autres hommes pensent que les fils sont tous coupables et sont par avance condamnés. L’oracle enfonce le clou et l’acte théâtral est la porte de l’enfer. Les déclarations d’amour entre Antigone et Hémon n’empêcheront pas le rideau de tomber.

« Est-ce au peuple, Madame, à se choisir un maître? »

Le masque tombe. L’amour n’a aucune chance de faire la loi, le désir ne peut rien choisir : seul le sang parle, seule la tyrannie apporte la satisfaction aux mâles dominants. La pulsion de mort est à l’œuvre, entraîne son moteur mortifère et destructif dans la répétition.

« Tout ce que je puis faire, hélas ! C’est de mourir. »

Dans la tragédie, Éros n’a aucune chance. Seule la discorde satisfait ceux qui disent que c’est toujours l’autre le tyran : c’est ainsi qu’il y aura toujours des maîtres et des esclaves.

« Arrêtez, a-t-il dit, arrêtez inhumains »

Seul le sacrifice, l’entrée en scène d’un humaniste suicidaire (Ménécée), peut faire reculer les belligérants : mais ça n’est que pour un temps, et ce don de soi s’avère inutile. C’est l’erreur des femmes, de Jocaste et Antigone, de croire que le don de l’agneau apaisera ceux qui sont des loups pour les hommes.

« Ô dieux ! Aimer un frère est-ce un plus grand effort,

Que de haïr la vie et courir à la mort? »

Rien de ce qui est humain n’est étranger à Jean Racine. La beauté des vers raciniens continue de nous parler aujourd’hui du monde comme il va, et tout ce que nous pouvons faire, du moins en tant que lecteurs, c’est le lire et relire, parce que cela nous fait du bien…

Jean Racine - Oeuvres complètes


 

Saga des intellectuels 2

François Dosse – Saga des intellectuels français – 2. L’avenir en miettes, 1968-1989

Saga des intellectuels 2

Gallimard Folio Histoire N°337Dans ce deuxième volume de son histoire intellectuelle de la France de la deuxième partie du XXe siècle, volume portant le portrait de Michel Foucault en couverture, François Dosse commence par nous raconter en détails l’aventure de mai 1968.

Il le fait en nous contant quelques épisodes célèbres, mais d’autres moins connus, comme ceux mettant en avant le rôle des catholiques ou des protestants dans le mouvement, et dessine ensuite une nouvelle figure de l’intellectuel avec notamment le développement de l’œuvre de Michel Foucault, le retour de l’histoire au premier plan ainsi que les avancées du féminisme.

Il évoque aussi le désarroi des intellectuels après la chute des totalitarismes, décrit les nouvelles pensées de l’antitotalitarisme (les nouveaux philosophes) et la naissance des actions humanitaires. Il le fait avec précision, sans concessions, c’est parfois féroce.

Il esquisse enfin la description de la vie intellectuelle après la disparition des grands penseurs (Sartre, Lacan, Aron) au début des années 80 en proposant de « résister au scepticisme » devant la «montée de l’insignifiance ».

Cette saga passionnante des intellectuels français est ou bel outil pour mieux comprendre le passé, mais aussi l’avenir. Elle donne des outils et des repères dans une narration entraînant l’excitation et la vitesse de la lecture. 


 

Saga des intellectuels 1

François Dosse – La sage des intellectuels français – 1. A l’épreuve de l’histoire, 1944-1968

Gallimard Folio Histoire N° 336

Saga des intellectuels volume 1

Après sa fameuse « Histoire du structuralisme » publiée en 1991 et 1992, voici encore plus vaste et passionnante l’histoire intellectuelle de la France de la deuxième moitié du XXe siècle rédigée par l’historien des idées François Dosse, une époque qui semble être une sorte d’âge d’or de la figure de l’intellectuel engagé.

Le génial François Dosse narre d’abord, dans ce premier volume arborant la photo de Sartre en couverture, l’aventure de l’existentialisme, rythmée par les ruptures de Sartre avec Camus, Aron, Lefort et Merleau-Ponty. Puis vient assez vite, après un beau chapitre concernant Simone de Beauvoir, le récit de la mainmise effrayante de l’idéologie communiste sur l’intelligentsia française pendant les années 50 et de la manière dont celle-ci s’en est libérée à partir de 1956.

Le livre n’évoque pas que l’intelligentsia de gauche, il parle aussi de l’autre côté : de l’épuration d’après guerre, mais aussi des grands auteurs ayant gravité autour de Charles de Gaulle, Mauriac et Malraux. Plus loin, et c’est plus surprenant et moins connu, Dosse fait aussi le récit du Concile Vatican II (1962-1965) et de ses conséquences sur la vie intellectuelle française de l’époque.

Un moment préféré dans ce récit foisonnant ? Sans nul doute celui de la parution et la réception d’un des grands livres du siècle, « Tristes Tropiques » de Claude Levi-Strauss en 1955. Mais d’autres événements éditoriaux sont aussi fabuleux : la publication des « Mythologies » de Roland Barthes, celles des « Écrits » de Jacques Lacan, etc. Les événements fameux ne manquent pas : « L’existentialisme est un humanisme » de Sartre, « Le mythe de Sisyphe » de Camus, « Le Deuxième sexe » de Beauvoir, « L’histoire de la folie » de Foucault… Un oubli que l’on regrette : l’évocation du livre de Jean Malaurie, « Les derniers de Thulé » en 1955…

Après bien d’autres épisodes, ce livre nous mène à toute allure jusqu’à la veille des évènements de Mai 1968 : ce premier volume de plus de 800 pages se dévore à grandes enjambées (rires). 


 

 

Survivre en Littérature

Salman Rushdie – Le couteau – Gallimard 2024

Rushdie 2024

Survivant à une fatwa depuis trente-cinq ans puis à un récent attentat, Salman Rushdie dédie ses « Réflexions suite à une tentative d’assassinat » aux hommes et aux femmes qui lui ont sauvé la vie. 

Avec humanité et un humour discret, l’auteur raconte, dans une narration claire et brillante, l’événement qu’il a subi, et cela est saisissant. 

Ensuite, il nous parle d’amour, d’amitié et de famille, en nous racontant d’une manière désopilante sa rencontre percutante avec Eliza. 

C’est pour mieux « répondre à la violence par l’art » et mesurer tout ce qu’il a risqué de perdre et qui a résisté au trauma. 

Rushdie continue de nous parler de liberté, avec une résilience et un optimisme étonnants ; il se désole de ce que devient l’Amérique, coincée entre l’intolérance des conservateurs de gauche et l’autoritarisme corrompu de droite, un contexte rendant plus difficile la défense d’une idée de la liberté issue des Lumières. 

Mais il continue le combat contre les atteintes à son corps et à son esprit, avec courage et soutien des forces positives qui lui sont témoignées à travers le monde, et cela impressionne. 

« Qu’avais-je donc fabriqué pendant cinquante ans ?  

Je voulais dire : je pense que l’art est un rêve éveillé. Et que l’imagination jette un pont au-dessus du gouffre qui sépare le rêve de la réalité et nous permet de comprendre la réalité selon des modalités nouvelles en la voyant à travers les lunettes de l’irréel. Non je ne crois pas aux miracles mais mes livres oui, et pour reprendre la formule de Whitman, comment cela ? Je me contredis ? Eh bien soit, je me contredis ! Je ne crois pas aux miracles mais ma survie est miraculeuse. Bon, d’accord, qu’il en soit ainsi. La réalité décrite dans mes livres, oh appelez-la réalisme magique si vous voulez, est devenue la véritable réalité dans laquelle je vis. Peut-être mes livres bâtissent-ils ce pont depuis si longtemps, des décennies, qu’à présent le miraculeux peut le franchir. La magie est devenue réalisme. Peut-être mes livres m’ont-ils sauvé la vie. » 

Salman Rushdie – Le couteau – page 90


 

Génocide des Tutsi 1994

Le choc. Rwanda 1994 : le génocide des Tutsi. Collectif – nrf Gallimard 2024

Le Choc 2024

Cet ouvrage collectif est une preuve supplémentaire de ce que rien ne vaut un bon livre, ainsi que le temps pour le lire et le réfléchir, pour prendre vraiment conscience de ce qui s’est passé quand l’horreur du réel dépasse l’entendement. « Pour avancer dans la compréhension du sujet il faut sans cesse comparer les sources et corroborer les informations récoltées. » 

Devant ce qui nous laisse sans voix, il est néanmoins possible ici de commencer à prendre conscience de la réalité du génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, de l’horreur des massacres de plus d’un million de personnes en trois mois, en ne fermant plus les yeux sur les conséquences sur les corps et sur les circonstances souvent hallucinantes de l’expression de la haine. 

Ce livre de recherche et de témoignages nous fait découvrir le contexte historique de ce génocide, dont la réalisation est en grande partie liée aux conséquences de la colonisation, ainsi que l’aspect systématique de sa mise en œuvre. 

Il montre aussi le silence et la complicité de l’occident, et notamment du gouvernement français de l’époque, qui aurait probablement pu empêcher ce massacre.  On découvre aussi le silence voire la complicité des églises, notamment l’église catholique, ainsi que les tentatives de déni et de réécriture de l’histoire. 

Sont aussi analysés les aveuglements des médias de l’époque, incapables pendant longtemps de rendre compte de la réalité. On trouve aussi dans ce livre des réflexions subtiles sur l’enseignement des génocides auprès des jeunes générations. 

Les chercheurs de cet ouvrage collectif font tous part des difficultés techniques et psychologiques à enquêter sur un tel drame historique et montrent une des spécificités du génocide : c’est que les victimes en sont traumatisées à jamais. 

Le lecteur, lui, cherche à comprendre et à se justifier d’avoir mis si longtemps à prendre conscience de  ce drame historique : c’est qu’il n’avait pas encore lu. 


 

C’est un tel chagrin de mourir

Pascal Quignard – Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour – Seuil Fiction et Cie 2024

Quignard 2024

Avec son titre bizarre et sa première phrase : « Je n’ajoute rien à Freud ni à Ferenczi. », Pascal Quignard semble dans un premier temps malicieusement entraîner son lecteur vers une fausse piste (un traité de psychanalyse ?), vite écartée en revenant tout de suite à la littérature dans ce qu’elle a de plus beau, de plus élevé et bouleversant, en revenant à ce qui fait la littérature de Quignard : un questionnement incessant, érudit, angoissé, jouissif sur le langage et sur le monde. 

Pascal Quignard, dans le court avertissement qui débute ce volume, nous émeut en nous rappelant ce qui constitue sa vie depuis toujours (L’étude comme une joie solitaire) et en quelques phrases à la beauté stupéfiante, nous indique qu’avant de mourir, « le crépuscule désormais est la seule censure que (s)es yeux reconnaissent ». 

Nous voici donc partis dans la grande aventure du langage et de ses limites, contre la censure car « L’art est ce qui accepte l’épreuve réelle du désir intraitable et en subit toute la force ». 

Pascal Quignard déploie un étonnement poétique et son incompréhension érudite et questionnante devant le fait que les sociétés humaines contemporaines haïssent ce qui pourtant les constituent, la représentation de l’acte sexuel. Il rejoint ainsi le scandale originel de la psychanalyse, celui de l’affirmation de la sexualité comme constitutive de notre être conscient et inconscient, il en interroge donc les censures, qu’elles soient inconscientes ou institutionnelles, toutes ces portes dont les battants « s’immobilisent si rapidement dans la substance signifiante ». 

Mais on se rend compte que les angoisses de l’auteur ont une portée plus générale : interrogeant la pulsion de mort contemporaine, il s’effraie aussi de la violence, des atteintes à la nature, de la destructivité et des attaques envers la pensée. Il est comme l’enfant qui, « dans l’écho de son cri, mais aussi dans l’étrange peau de sa respiration, tente l’aventure sonore dans toute sa plus vaste envergure ». Il est un écrivain qui n’oublie pas que comme tout être humain, il a d’abord été un nourrisson qui a appelé à l’aide, une expérience dans laquelle l’effroi est l’extase de la paix rompue. 

Et malgré tout cela, malgré qu’il sache que la langue ne dit pas tout, il écrit avec une confiance toujours renouvelée envers l’art et le langage de la littérature, même s’il en décrit les limites, rappelant dans certains de ses énoncés ( «Tout sujet est d’abord une version de sa vie racontée par d’autres » ; « Aussi y a-t-il des signifiants qui sont là avant les signifiants ») tout ce qu’il doit à… la psychanalyse. 

Quignard évoque donc des énigmes, des rêves, des contes, fait des références à Winnicott et Lacan, Haag et Bion, à Heidegger mais pas à Bachelard, ce qui nous étonne ; il dévoile des éléments biographiques peu connus concernant des auteurs connus ; il analyse des textes sortis des ténèbres de la bibliothèque mondiale, s’attarde sur l’étymologie grecque ou latine ; s’intéresse aux noms, aux signifiants énigmatiques, aux inscriptions et aux traductions, aux mots dont l’origine est inconnue. 

Il nous entraîne à nouveau dans une forme qu’on peut appeler l’essai poétique, qui recèle des beautés d’écriture originales, étonnantes, parfois obscures (on connaît sa passion pour les textes mystérieux de Lycophron ou Thomas Traherne, par exemple), toujours tendues sur le plus haut fil d’une littérature qui, au fond, nous parle d’amour d’une façon exigeante, et s’effraie des violences du monde en allant vers les plus élevées limites de la langue et en interrogeant les moindres recoins de la mythologie de tous les peuples. 

Pascal le dépressif nous console des pertes, dévastations et chagrins, qu’il connaît bien pour les avoir accueillis dans sa langue, dans une écriture capable de penser les ruines. Pascal Quignard soulève le voile de l’aletheia, dévoile les beautés cachées du langage, replace à la vue de tous des mots oubliés et pourtant essentiels, pour une lecture sans fin et des relectures infinies. 

Son livre de sagesse se termine avec La Boétie et Montaigne, comme une évidence. Il va vers le Sud-Ouest, pour citer sous l’orage le maître de Saint-Michel : « Le monde regarde toujours vis-à-vis, écrit Montaigne, moi je replie ma vue au-dedans. » 

Un extrait du livre, page 99 : 

Abscondité 

Sénèque le Père a écrit : Absconde te in otio sed et ipsum otium absconde. (Cache-toi au sein d’une retraite mais cache la retraite elle-même où tu te dissimules.) 

Ne cède jamais sur ce qui fait battre soudain, plus vite, ton cœur. 

Laisse-le dans l’abscondité. 

Fais ce que tu veux mais ne confie pas où est ton otium

Cache-toi dans ton loisir mais ne révèle pas où se trouve son abri, son tabernacle, son invisibilité, son silence. Sois abscons.  

Ne dis pas où gît ton bonheur, ne décèle pas où se préserve la vulnérabilité de ton bonheur.

Brouille les voies autour du trou que tu as creusé dans la terre – autour du terrier que tu as creusé à tes joies.


 

Monique et les toréadors

Monique Wittig – Dans l’arène ennemie – Les Éditions de Minuit 2024

Wittig 2024

Monique Wittig s’intéresse au cinéma de Godard et à celui de Straub pour les réunir par le terme « lacunaire » ; elle évoque la modernité de « Bouvard et Pécuchet » de Flaubert sous les signes de la répétition et de la discontinuité ; elle donne à Virginia Woolf un rôle précurseur du mouvement de libération des femmes ; elle met aussi en avant les textes de Nathalie Sarraute dont l’oeuvre est lue comme une transformation totale de la matière romanesque (son texte « Le lieu de l’action » de 1982 est une remarquable introduction à la lecture de l’œuvre de Sarraute) et elle invente un féminin pour le moi (moie). 

Mais surtout, dans ces différents articles et textes produits pendant plus de trente ans, on peut retrouver la radicalité et l’originalité de sa pensée découverte dans son œuvre littéraire (« L’opoponax » 1964, « Les Guérillères » 1969, « Le corps lesbien » 1973, « Virgile, non » 1985) et dans ses essais (« La pensée Straight », « Le chantier littéraire »), une pensée construite et développée en héritage d’Olympe de Gouges, de Flora Tristan et de Friedrich Engels, entre autres. 

Wittig ne se contente pas de décrire les relations hommes/femmes selon le registre dominants/dominées, elle fait aussi entrer le lesbianisme dans la littérature, c’est-à-dire l’écriture de textes rédigés par des femmes pour des femmes, dans une démarche littéraire interrogeant et sculptant le langage, plus précisément en créant un langage nouveau critiquant et détruisant celui de la domination patriarcale hétérosexuelle. Les différents textes et entretiens réunis dans ce livre constituent donc un complément passionnant à la lecture de son œuvre littéraire et politique, et contiennent un beau témoignage des luttes féministes des années 60-70.