Le style Nathalie

Nathalie Quintane 2023

Nathalie Quintane prend à nouveau dans ce livre ce ton si particulier qu’on lui connaît, fait d’ironie, de loufoquerie mais aussi d’esprit de sérieux pour déployer, par petites touches discrètes, une critique sociale implacable de notre temps. 

Mais elle ne le fait pas sous la forme d’un pamphlet ou d’un pensum politique, car c’est toujours et avant tout la poésie qui envahit son écriture et son univers, son style mettant à l’écart l’académisme. 

En poussant aux limites la situation de départ ou les événements visés par sa critique, elle en montre avec humour l’absurdité et l’inanité, en révélant leur potentiel poétique lorsqu’ils sont étirés dans un style littéraire semblant apprécier les coq-à-l’âne à tendance métonymique. 

Le titre « Tout va bien se passer » semble donc être une adresse au lecteur, une invitation à se laisser entraîner dans un univers poétique où une promenade près du palais de l’Élysée devient une odyssée dans le brouillard finissant par donner la réponse à la question fondamentale : qu’est-ce qu’une banane ? 

En prime, on est incité au ressouvenir de Lucile Messageot (1780-1803), peintre ayant seulement vécu 22 ans ainsi qu’à une belle leçon sur les Lusiades de Luís de Camões

Nathalie Quintane nous convie donc ici de manière savoureuse à un partage en faisant confiance aux pouvoirs du langage et de la littérature, de la poésie et de l’imagination.


 

Woolf 1927 : eaux illuminées.

Le phare est là, non loin, lieu encore inaccessible, symbole non encore rassemblé, un objet désiré que l’enfant ne peut atteindre et saisir, car le désir du père et celui de la mère ne sont pas accordés.  

Dès la première page, avec sa description d’évènements qu’on peut décrire avec les concepts de « déplacement des investissements » et de « l’ambivalence des ressentis d’amour et de haine » ainsi que de « la fonction contenante de la mère » et « la fonction castratrice de la loi du père », on perçoit l’influence de la psychanalyse sur ce texte (La Hogart’Press, la maison d’édition des Woolf, éditait Freud en traduction) : cela dit, il faut aller plus loin et ne pas réduire ce livre à ce petit bout de la lorgnette aperçu seulement au début du roman, celui-ci abandonnant ensuite cette réduction dont il ne reste que des traces.  

Dans ce quatrième roman, la description psychologique des personnages semble aller vers plus de complexité, les paragraphes gagnent en densité et il faut adapter sa lecture en conséquence : le jeu entre les fragments de monologues intérieurs est tissé d’échos serrés, construisant un drame tendu de l’écriture et une narration dont les profondeurs de pensée exigent une lecture impliquée. 

Après Mrs Dalloway, voici Mrs Ramsay : Virginia Woolf nous propose à nouveau un beau portrait de femme, cette fois-ci dans la présence et l’absence, dans ce qu’elle est et ce qu’elle laisse. Le thème de l’enfance semble lié à celui du temps, et de manière complexe à ceux du désir et de l’identité. On retrouve aussi dans ce texte la réflexion sur l’opposition entre moi intime et moi social, mais débarrassée de l’ironie présente dans les romans précédents et diluée de manière plus grave et plus tendre dans les autres thèmes. 

Avec le personnage de l’artiste peintre Lily Briscoe, Virginia Woolf transpose les questionnements concernant l’écriture vers ceux de la peinture, donnant une allure presque post-moderne à certains passages. 

L’art de Virginia nous entraîne dans des tours de force d’écriture, comme par exemple le dîner de la fin de la première partie, qui suscitent la lecture enthousiasmée et admirative en laissant apparaître la poésie et l’émotion, des éprouvés qui nous rappellent la lecture de la dernière nouvelle de « Gens de Dublin » de James Joyce : « les morts ». 


 

Woolf 1925 : eaux subjectives.


 

À Londres en juin 1923, on est dans la tête, dans les pensées de Mrs Dalloway et d’autres personnages, selon une technique stylistique du discours indirect libre se rapprochant du monologue intérieur (voir sur ces questions l’instructive préface de B. Brugière). 

Le récit déploie une grande richesse thématique, parmi laquelle la question de l’identité : qui est vraiment Mrs Dalloway, quelle est la différence entre le moi social et le moi intime, existe-t-il  une limite entre le normal et le pathologique ?… 

Il ne s’agit pas d’un récit narcissique ou solipsiste : de nombreux personnages vivent dans le roman, la critique sociale est discrète mais puissante (comme par exemple la critique de la médecine psychiatrique de l’époque), et la grande histoire ne cesse d’interférer dans les pensées, dans la rue et dans les destins individuels.  Ça n’est pas non plus un livre uniquement cérébral puisque le corps comme lieu du désir ou vecteur de la maladie psychique y est présent. 

Virginia Woolf retrouve ici l’ironie un peu délaissée dans son précédent roman (La Chambre de Jacob) et nous fait aimer ses personnages car elle les entoure de sa bienveillance, déjà observée dans La traversée des apparences et Nuit et jour.  Cela n’empêche pas un regard féroce sur les inégalités, et la préférence pour l’hubris littéraire et artistique, opposée à la médiocrité et la violence des conventions et de la domination masculine. 

La mélancolie, le chagrin de l’après-guerre masquent à peine l’omniprésence du thème de la mort, et comme dans son livre précédent, on y trouve au moins deux références à Dante. 

Mais l’ensoleillement de la fin du printemps réchauffe l’animation de la ville et le retour des souvenirs et des êtres : on aperçoit une automobile mystérieuse aux stores baissés dans les rues encombrées de Westminster et un avion publicitaire transperçant le ciel londonien, on côtoie un jeune homme suicidaire près de passer à l’acte, on attend le retour d’un ancien prétendant, se prépare une réception du soir qui nous évoquera le temps retrouvé ; ce récit n’est pas exempt d’épisodes s’accordant au réalisme.  

Mais l’aventure est au coin de la rue sur le chemin de la fleuriste, le suspense est celui du surgissement des pensées, des réminiscences, des sensations dans des périodes de plus en plus proustiennes et on se laisse entraîner volontiers dans ces délices et moments exquis de la lecture. 

 « Des fleurs, il y en avait : des delphiniums, des pois de senteur, des branches entières de lilas ; et des œillets, des brassées d’œillets. Il y avait des roses ; il y avait des iris. Oh oui – et elle inhalait la douce odeur de jardin, mêlée de terre, tout en restant à parler avec Miss Pym qui se devait de l’aider, et qui appréciait sa bonté, car elle avait montré de la bonté jadis ; beaucoup de bonté, mais elle faisait plus vieux, cette année, à la regarder tourner la tête de-ci, de-là au milieu des iris et des roses et des lilas qui se balançaient ; les yeux mi-clos, humant, après le tumulte de la rue, les odeurs délicieuses, la fraicheur exquise. Puis elle ouvrit les yeux : qu’elles étaient fraîches, les roses, comme du linge tuyauté tout propre, rentrant de la blanchisserie dans des corbeilles d’osier ; et sombres et soignés les œillets rouges qui redressaient la tête ; et tous les pois de senteur s’étalant dans leurs vases, veinés de violet, d’un blanc de neige, pâles – comme si c’était le soir, et que des jeunes filles en robe de mousseline étaient venues cueillir les pois de senteur et les roses à la fin de la superbe journée d’été, avec son ciel bleu nuit, ses delphiniums, ses œillets, ses arums ; que c’était le moment où toutes les fleurs les roses, les œillets, les iris, les lilas- luisent d’un doux éclat ; où chaque fleur semble brûler de ses propres feux, avec douceur, avec pureté, au milieu des massifs embrumés ; et comme elle aimait les papillons de nuit gris pâle qui tourbillonnaient en tous sens au-dessus de l’héliotrope, au-dessus des primevères du soir ! » p. 74-75 

Mrs Dalloway – Virginia Woolf – Folio classique N° 2643 – Traduction de Marie-Claire Pasquier

Woolf 1922 : eaux adoucies

Un cri d’appel. On appelle Jacob, mais il ne répond pas, il est encore un enfant insouciant. 

Un crâne de mouton trouvé sur la plage, une tempête maritime nocturne, on n’entend que la voix des morts en 1922 dans la ville côtière scarifiée. L’écriture en fragments permet à Virginia Woolf, dans son troisième livre, de prendre son envol stylistique en s’éloignant – encore timidement – du classicisme de ses deux premiers romans pour entamer les recherches formelles qui l’amèneront vers ses chefs-d’œuvre. Woolf ne renonce pas à la technique du narrateur omniscient mais celui-ci s’étiole et l’écriture en fragments lui permet, par touches impressionnistes emplies de douceur, de donner différents points de vue sur son personnage principal. Elle ne trempe pas sa plume dans l’amertume, comme son personnage Julia, mais plutôt dans la bienveillance, et l’ironie est moins présente que dans ses deux précédents romans. Comme des prémonitions ou des rappels, les vagues, un phare, un bateau avec une traversée qui n’est pas celle des apparences, sont là et Jacob tient même une échelle à un moment donné. On se glisse dans ce roman comme on met un plaid sur ses épaules, sûr d’être réchauffé. Le style de Virginia nous enveloppe : surgissent néanmoins des baïonnettes enflammées et des becs de gaz embrasés. Le 5 novembre, jour de Guy Fawkes, c’est du regard d’une fille vers le feu dont on se souvient pendant que Mrs Durrant lit l’enfer de Dante, et les fragments de dialogues de Woolf font penser aux épiphanies de Joyce… Mais tous les trésors d’intelligence de la bibliothèque (en l’occurrence celle du British Museum) n’empêchent pas la guerre d’arriver. 

Un cri d’appel. Une femme appelle Jacob, mais il ne répond pas, il est encore un jeune homme insouciant. Il ne répond pas, part à la guerre et meurt.

Woolf 1919 : eaux gris-bleu

Woolf fait ses gammes dans ce deuxième roman de facture très classique, elle le fait avec la grande maîtrise déjà présente dans sa première œuvre (La traversée des apparences 1915), en restant encore dans les formes balisées du roman du XIXe siècle. 

La satire bienveillante de la société de son temps, teintée d’ironie, s’appuie sur sa propre biographie, et apparaissent déjà les premières critiques de la condition féminine qu’elle déploiera plus tard dans ses autres romans et essais. On a là une littérature d’analyse fine et subtile, d’une grande intelligence, qui donne une autre dimension aux intrigues amoureuses de salon, qui deviennent support d’explorations abyssales par la force d’un style littéraire unique. 

À la critique de l’oisiveté de la société aristocratique de l’époque répond le questionnement sur le travail et son investissement par les femmes, ainsi que leur accès au droit de vote (accès étendu à toutes en 1928 au Royaume-Uni, seulement en 1944 en France) : sans être une féministe, les thèmes abordés par Woolf en 1919 (l’action du roman se passe en 1911) frappent par leur modernité. 

La rêverie, qui permet la distinction entre le moi social et le moi intime, est exprimée ici dans des pages de haut niveau de la littérature psychologique. 

Virginia Woolf semble pousser aux limites l’utilisation de la technique du narrateur omniscient avant de passer à autre chose : elle écrit dans son journal que la rédaction de ce livre a été un moyen d’éviter sa propre folie. Elle joue en les étirant à l’excès avec les clichés du genre (voir le chapitre 31 des chassés-croisés), c’est tout juste si l’on ne voit pas les amoureux courir l’un vers l’autre le long du quai d’une gare à la fin…, mais ça se passe dans un salon, sous forme d’une ellipse dans le récit. (p. 585) 

Un seul reproche à faire à tous ces personnages, c’est qu’ils boivent trop de thé : ils feraient bien d’essayer le café, les couples seraient peut-être mieux assortis à la fin…

Woolf, Virginia – Nuit et jour 1919- Folio Gallimard N°6244


François Augiéras (1925-1971)

Un aérolithe est passé en allure portante, dans des directions et selon des provenances dont on cherche encore à préciser de quelles énergies témoigne cette fulgurance de météorite. On le repère brièvement à Rochester USA, au-dessus de la Grèce près du Mont Athos, dans le désert du sud algérien et très souvent, dans le creux primitif des vallées du Périgord, originant des ronds éternels dans l’eau de la Vézère ou de la Dordogne. On l’aperçoit au bord des falaises périgourdines ou grecques, dans le noir des cavernes millénaires ou le fond des bunkers sahariens, à l’exposition du plein soleil du désert ou au milieu de la nuit forestière du sud-ouest de la France.
On le décrit comme étant toujours à la recherche d’une autorité (amicale, paternelle, militaire) mais il n’en finit pas de se dérober. « Je suis certainement un poète, et je ne serai jamais un adulte ; il y a en moi une âme d’enfant…» (Lettre à P. Placet du 27.07.59). On le croit fasciné par les armes, les couteaux, les fusils, mais il les enterre dans les rivières. « J’aime les armes automatiques…/… J’aime l’action violente ; aussi la douceur d’une soirée près d’un feu… ». (Lettre à P. Placet. 27 août 1958). Il vit dans le désert ou dans les cavernes, et pourtant, il écrit ne pas aimer la solitude. Il aime les hommes et va au bordel avec des femmes ou se marie. « J’aime la lune comme on aime une femme…» (Lettre du 30.08.58). Il écrit… et il peint.

François Augiéras vit, peint et écrit le milieu d’un vingtième siècle inédit, secret et énergique, sensuel et violent, sulfureux et révolté. Il pose avant l’heure des antennes incroyables sur les toits et les têtes, qui viendront capter des ondes non élucidées, et lui permettront d’expérimenter que « la création artistique est un enfer où l’on est prisonnier de ses rêves et de ses souvenirs ». (Lettre à P. Placet, 9 août 1956). Il mélange l’ocre et la sueur pour laisser quelques livres, quelques tableaux, et une trace non mesurable et inclassable dans la littérature du siècle dernier.

Initialement, le projet d’écriture se déploie de manière incertaine, dans « des livres en couleur expédiés du désert sans rien savoir du métier d’écrivain » (Le vieillard et l’enfant), dans le doute mais aussi avec puissance, où naît « l’invincible croyance en la force des mots ». Un coup de dé posté presque au hasard, départ sous la forme « d’un petit récit, primaire, émouvant, maladroit, mal écrit » (Une adolescence au temps du maréchal, p. 216) d’une œuvre relativement courte (7 ou 8 livres et une correspondance indissociable de son œuvre) dans une vie assez brève – Augiéras meurt à 46 ans – mais bien remplie, où la chandelle a été largement brûlée par les deux bouts.

Les formes de l’écriture sont comme la vie, indécidables : le destin est réécrit, l’œuvre est plus ou moins autobiographique et pourtant, le déroulement de la vie n’est pas si facile que cela à reconstituer. De nombreux déplacements, depuis les grottes profondes du Périgord jusqu’aux chemins de ronde des forts du désert, en passant par les falaises du Mont Athos – et ses cavernes aussi – pour revenir dans les vallées des premiers matins du monde, brouillent les pistes retracées par l’écrit. Une vie et une écriture qui vont jusqu’au bout, s’affirmant ainsi toutes deux comme expériences des limites, jusqu’à la série des infarctus comme points de suspension… La voix de l’écrivain, dont on peut entendre un enregistrement dans le film de Stéphane Sinde, semble lire dans l’urgence, tout le temps au bord de l’essoufflement. Elle s’éteindra dans la solitude en 1971.

On l’entend mieux, semble-t-il, trente ans après : Augiéras est réédité, exposé, étudié… un peu comme il l’avait prévu : « Je suis pourtant certain de la survie de mes livres ; justement parce que j’habite un peu loin des hommes… Je le connais, ce siècle. C’est une manie chez lui que d’exhumer, que de retrouver les manuscrits perdus. » (Une adolescence…).

Ce texte a été écrit il y a quelques années, il est republié ici.

Bibliographie :

Les noces avec l’Occident – Fata Morgana
Le vieillard et l’enfant – Éditions de Minuit
Le voyage des morts – Fata Morgana
La chasse fantastique (rédaction avec P.Placet) – Phalène
L’apprenti sorcier – Fata Morgana
La trajectoire (Une adolescence au temps du maréchal) – Fata Morgana
Un voyage au Mont Athos – Flammarion
Domme ou l’essai d’occupation – Fata Morgana
Lettres à Paul Placet – Fanlac

La stèle d’Augiéras à Domme. Photo (C) sonneur

Woolf 1915 : eaux mêlées

Woolf
La traversée des apparences

Le premier roman de Virginia Woolf – au titre français si beau – interroge le rapport à la réalité d’une société lorsque celle-ci est corsetée par les traditions, les préjugés, les rituels, les inégalités.

« Qu’est-ce que la vérité ? dit-elle tout haut, voilà ce que je voudrais savoir. Quelle est la vérité dans tout cela ?  » p.163 

Le livre questionne la place qu’une femme peut occuper dans une telle société quand elle commence à penser, même timidement et discrètement, l’aveuglement de ses pairs devant le réel et la prison que constitue la comédie sociale de son époque, et c’est une leçon qui vaut pour tous les temps. Mais le livre n’est pas un pensum sinistre : Woolf aime ses personnages et les fait aimer aux lecteurs, même dans leurs insuffisances, grâce à un style somptueux et une narration précise enrobée d’une ironie discrète. Un style dans lequel chaque séquence est un tour de force d’écriture, un morceau de bravoure littéraire. 

« Qu’est-ce que vous regardez ? demanda-t-il. Un peu surprise, elle répondit pourtant sans hésiter : – Des êtres humains. » p. 178 

Virginia, dans son premier roman, explore à sa manière les limites de la représentation de la réalité, limites qu’elle repoussera encore plus loin dans ses livres suivants, mais qu’elle déploie déjà avec une grande maîtrise dans c premier récit, dans lequel apparaît avant l’heure Clarissa Dalloway. 

« Il n’a pas l’air solide, dit avec compassion Mrs. Chailey, tout en aidant Helen à pousser et à transporter des meubles. C’est la faute des livres, soupira Helen qui soulevait, entre le sol et l’étagère, une pile de volumes rébarbatifs. Du grec depuis le matin jusqu’au soir. Si jamais Miss Rachel se marie, priez Dieu pour qu’elle
épouse un illettré.
 » p.49  

« On ne lit un roman que pour savoir à quelle espèce de gens appartient l’auteur, ou bien, si on le connaît déjà, pour voir lequel de ses amis il a fait figurer là-dedans. Quant au roman proprement dit, à sa conception générale, à la façon  dont l’auteur a vu, a senti son sujet, l’a présenté dans ses rapports avec le reste – entre un million d’individus, pas un n’en a le moindre souci. Et pourtant, je me demande parfois s’il existe au monde quelque chose d’autre qui vaille la peine de s’y appliquer. » p.278 

Virginia Woolf. La traversée des apparences. GF 2021  


 

Plié de rire

Sackwille West

Vita Sackville-West, le 6 février 1926, dans un train entre Égypte et Aden, lit Proust (Sodome et Gomorrhe) et écrit à Virginia Woolf : « Mais pourquoi a-t-il mis 10 pages à écrire ce qu’il aurait pu dire en 10 mots ? »  

Impressionnante voyageuse, elle pérégrine seule à travers l’Asie centrale jusqu’à Téhéran, les malles pleines de volumes de Proust.

C’était une autre époque… Parodiant Buffon, elle écrit à propos de l’écriture de Woolf : « Le style, c’est la femme ». 

Vita Sackville-West, Virginia Woolf. Correspondance 1923-1941. Stock 2018 

Après diner

Woolf Journal d'un écrivain

Allez, voici ce qu’écrit Virginia Woolf dans son journal le 5 août 1920 à propos de Don Quichotte :

« Je vais essayer de dire ce que me suggère la lecture de Don Quichotte après diner. Avant tout, je pense qu’en ce temps-là on écrivait des histoires pour amuser des gens assis autour du feu, et qui n’avaient pas les mêmes ressources que nous pour se distraire. On les imagine assis en rond, les femmes filant au rouet, les hommes perdus dans leurs songes ; on leur raconte une histoire gaillarde, fantasque et délicieuse comme à de grands enfants. Il me semble que c’est à cela qu’a visé Cervantès : nous amuser à tout prix. Et pour autant que je puisse en juger, la beauté, la pensée s’y ajouta d’elles-mêmes, sans qu’il y prît garde. Je vois un Cervantès à peine conscient du sens profond de l’ouvrage, et créant un Don Quichotte bien différent de celui que nous imaginons. En vérité, voici la question que je me pose : la tristesse, la satire, dans quelle mesure nous appartient-il de les éprouver sans que cela ait été voulu ? Ou bien ces grandes figures possèdent elles le pouvoir de changer selon les générations qui les observent ? Je dois reconnaître qu’une grande partie du récit est ennuyeuse. Mais non, pas beaucoup. Un peu seulement, à la fin du premier volume, qui est manifestement un conte destiné à nous divertir. Si peu de choses dites, tant de choses inexprimées, comme s’il n’avait pas voulu développer tel aspect de l’histoire ; la scène des galériens en marche par exemple. Cervantès a-t-il senti toute la beauté, toute la tristesse de ce passage comme je la sens moi-même ? Voilà deux fois que j’écris le mot tristesse.

Cela tient-il essentiellement à notre conception moderne ? Et pourtant, comme il est merveilleux de larguer la voile et de se laisser emporter sur les eaux au souffle d’une grande histoire, comme cela se produit pendant toute la première partie. Je soupçonne l’épisode Fernando-Cardino-Lucinda d’être un récit courtois dans le goût de l’époque, et en ce qui me concerne, ennuyeux. Je lis aussi en ce moment Ghoa le Simple, brillant, frappant, intéressant, et en même temps si sec, si tiré à quatre épingles. Avec Cervantès, tout est là, en suspens si vous voulez, mais profond, atmosphérique. Des êtres vivants, projetant des ombres, solides, colorés, comme dans la vie. Au lieu de cela, les Égyptiens, comme la plupart des écrivains français, vous donnent une pincée de poussière essentielle, beaucoup plus nette et mordante, mais aussi bien moins enveloppante et spacieuse. Seigneur, qu’est-ce que j’écris là ! Toujours ces images… » 

Cervantès. Don Quichotte I et II. Folio classique Gallimard.

Virginia Woolf. Journal. 10/18 


Autolyse de l’oaristys

Voici un texte performatif, dont les mots détruisent ce dont ils parlent.

Doubrovsky

Inventeur du terme « autofiction » après son livre « Fils » 1977, Doubrovsky, dans ce « Livre brisé » 1989, met lui-même en évidence les limites du genre qu’il a promu, en décrivant, dans un style situé quelque part entre Céline et Philip Roth, des événements dont c’est la narration elle-même qui amènera à leur brisure.

Conversation amoureuse à New-York agrémentée de belles pages sur Sartre, l’auteur avoue que le romancier, dès qu’il a la plume en main, est tenté d’être méchant, mais le texte de Doubrovsky a aussi une dimension auto-destructrice pour son auteur. Il reprend aussi à son compte la célèbre citation de Proust : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature. »

Brisure tragique dans le réel, mais relative dans le champ littéraire : le livre eut du succès et remporta le prix Médicis en 1989. Très fort ou insupportable ?Probablement les deux ensemble. 

Page 215 : « Si les personnages commencent à protester contre l’auteur, à
se rebeller contre lui, on ne pourra plus écrire. » 

Serge Doubrovsky. Le livre brisé. Les Cahiers Rouges. Grasset 2012