Tangent au monde

Leiris, Michel. L'âge d'homme. Folio Gallimard
Leiris, Michel. L’âge d’homme. Folio Gallimard

Le projet d’écriture de Leiris a des visées autobiographiques, c’est bien connu, et s’appuie sur les histoires de Judith et Lucrèce extraites d’un tableau de Cranach, ainsi que sur la tauromachie et la psychanalyse pour expliquer le risque pris dans une écriture qui a fait le choix de tout dire (comme avec la règle fondamentale de la cure psychanalytique), dans un rapport direct au dévoilement qu’est la vérité. 

L’écriture de Leiris nous offre une prose rédigée dans un style parfait, soigné et châtié, offrant de grandes récompenses de lecture.

Une grande œuvre importante du XXe siècle.  

Exemple :

« Certains sites, certains objets, certaines circonstances très rares nous donnent, en effet, le sentiment, lorsqu’il advient qu’ils se présentent devant nous ou que nous y soyons engagés, que leur fonction dans l’ordre général des choses est de nous mettre en contact avec ce qu’il y a au fond de nous de plus intime, en temps ordinaire de plut trouble sinon de plus impénétrablement caché. Il semblerait que de tels sites, événements, objets, circonstances aient le pouvoir d’amener pour un très court instant, à la surface platement uniforme par laquelle nous collons habituellement au monde, quelques-uns des éléments qui appartiennent le plus en propre à la vie de nos profondeurs, avant de les laisser déclinant – le long de l’autre branche de la courbe -retourner vers l’obscurité fangeuse d’où ils étaient montés. » Page 957 dans l’édition de la Pléiade. 

Leiris, Michel. L’âge d’homme. Folio Gallimard
  


 

Le préféré d’Agatha

Agatha Christie La maison biscornue
Agatha Christie
La maison biscornue

« Comme tu sais, un enfant transforme son désir en action sans le moindre scrupule. S’il est faché contre son chat, il va lui dire « Je vais te tuer », et lui taper sur la tête à coups de marteau. Ensuite il aura le cœur brisé parce que son chat ne revient pas à la vie. Beaucoup d’enfants ont essayé de sortir un bébé de son landau pour le noyer, pour la seule raison que le nourrisson captait toute l’attention des autres ou se mettait en travers de leurs plaisirs. Ils arrivent – très tôt – à un stade où ils apprennent à savoir que ça, c’est «mal », parce que ça entraîne une punition. Plus tard, ils acquièrent le sentiment que c’est effectivement mal. Mais je soupçonne que certaines personnes ne parviennent jamais à cette maturité morale. Elles savent bien que c’est mal de commettre un meurtre, mais elles ne ressentent pas ce mal. Si j’en juge par mon expérience, les meurtriers n’éprouvent jamais de remords. C’est là, sans doute, la marque de Caïn. Les meurtriers sont à part, ils sont différents… le meurtre est un mal, mais pas pour eux… Pour eux il est nécessaire. C’est la victime qui l’a réclamé. C’était le seul moyen. » Pages 125-126 

Encore attrapé par une intrigue à la résolution inattendue et cruelle. Agatha toujours aussi étonnante et stylée. 

Christie, Agatha – La maison biscornue – Le Masque éditeur.
  
 

Retour en enfance

Albert Ciccone dir. L'infantile dans les liens
Albert Ciccone dir.
L’infantile dans les liens

Ce livre passionnant traite le thème de l’infantile et de ses traces, ses destins. Notion fondamentale pour la psychanalyse et la psychopathologie, l’infantile qui se confond avec l’inconscient chez Freud est défini ici comme l’enfant toujours présent en soi, ce monde étant fait de rêves et de fantasmes inconscients la plupart du temps, en lien avec les expériences précoces de détresse, de dépendance, de vulnérabilité.  

L’originalité et l’intérêt de ce livre est qu’il interroge les traces de l’infantile dans différents lieux psychiques : dans la relation intersubjective certes, mais aussi dans l’histoire, l’enquête sociale, les institutions, les groupes thérapeutiques, le couple, la famille.  

On lira, par exemple, avec grand intérêt le chapitre rédigé par Roland Gori concernant les liens entre la science des historiens et la psychanalyse, cette réflexion s’appuyant sur les travaux de Walter Benjamin et des références à la narrativité chez Paul Ricoeur. 

Comme toujours, René Kaës est captivant dans le chapitre sur le psychodrame psychanalytique, la théorie étant toujours associée à des exemples cliniques. L’ouvrage se termine par un beau texte sur la solitude qui pourra intéresser ceux qui sont sujets à l’addiction à la lecture, un chapitre où est rappelée la référence au beau livre de Quinodoz intitulé : « La solitude apprivoisée ». 

La lecture de ce livre, dirigé par Albert Ciccone, se fait sans difficultés, à condition d’être familier des concepts psychanalytiques historiques et contemporains.
Cet ouvrage, n’en déplaise aux contempteurs de la psychanalyse, est un nouveau témoignage de la vitalité de cette pratique, éternellement en chantier. Parce que « la douleur augmente quand il n’y a personne pour l’entendre ». 

Ciccone, Albert & al. – L’infantile dans les liens – Dunod 2022
  
 

Art solaire

Pavese, Cesare - La plage - Folio Gallimard
Pavese, Cesare – La plage – Folio Gallimard

Les seuls évènements importants dans cette nouvelle, ce sont les rencontres entre les personnages et les dialogues ou échanges qui s’ensuivent. On retrouve dans ce texte la même perfection formelle que dans « Le bel été », faite de la cohérence d’une ligne claire et solaire s’opposant aux sous-entendus du récit et aux motivations non exprimées des personnages. Pavese nous l’explique dans son journal : « Dans l’inquiétude et dans l’effort d’écrire, ce qui soutient, c’est la certitude qu’il reste quelque chose de non dit dans la page. » 

Pavese, Cesare – La plage – Folio Gallimard
  
 

Roth premier roman

Roth, Philip - Laisser courir - Folio Gallimard
Roth, Philip – Laisser courir – Folio Gallimard

« Je me promis de ne jamais commettre de violence envers la vie humaine, pas plus envers celle d’autrui qu’envers la mienne. », voici le défi auquel le narrateur nous invite durant ces 900 pages en folio : le premier roman de Roth est déjà un pavé. La narration y dilate le temps (« …tout contribuait à immobiliser le temps, à le supprimer même, comme on le ressent dans certains cauchemars. » p. 714), comme cela sera le cas dans ses autres romans, de manière plus variée, et le drame n’arrive dans le récit que par inadvertance.


Il manque l’humour et l’ironie qui seront plus tard une caractéristique de ses livres, mais le récit est bien tenu tout au long du roman dans lequel Roth nous fait partager sa science de la vie quotidienne des couples, dans un livre écrit alors qu’il n’avait pas encore trente ans. Un autre intérêt, en revenant au départ d’une œuvre dont on connaît la suite, est d’observer l’évolution de l’écriture de Roth : manie de lecteur obsessionnel, peut-être… 

Roth, Philip – Laisser courir – Folio Gallimard
  
 

Psychanalyse le retour

Green, André - La Clinique psychanalytique contemporaine - Éditions Ithaque 2012
Green, André – La Clinique psychanalytique contemporaine – Éditions Ithaque 2012

Dernier livre de André Green publié l’année de sa mort (2012), destiné à faire le point sur ses apports à la théorie psychanalytique, on y retrouve sa pensée clinique forte (notamment sa défense de la notion de pulsion et les prolongements de la notion de cadre, sur l’interprétation, la compulsion de répétition, etc), mais aussi la critique sans concessions de certaines dérives du champ psychanalytique nord-américain. Le relire aujourd’hui, dix ans après, est l’occasion de se replonger dans une œuvre majeure de l’après Lacan, mais aussi poser la question : qui aujourd’hui pour prendre la relève post-greenienne, et penser le renouveau de la psychanalyse du XXIe siècle en France ? 

Attention : si Green écrit clairement sans abuser de nouveaux concepts et dans un style maîtrisé et simple, comme ses maîtres Freud et Winnicott, sa lecture n’en est pas moins difficile. 

Green, André – La Clinique psychanalytique contemporaine – Éditions Ithaque 2012
  
 

Bonne année de Leopardi

Bonne année de lecture

Leopardi, Giacomo - Pensées - Éditions Allia 2023

Meilleurs vœux de Giacomo :  « On a souvent répété que plus les vertus véritables s’affaiblissent dans un État, plus se développent les vertus de façade. Il semble que les lettres soient sujettes au même processus quand on voit à notre époque disparaître, je n’ose pas dire la pratique du style, mais la simple mémoire de ses vertus, et s’accroître de jour en jour la qualité de l’impression. Aucun livre classique ne fut jadis imprimé avec l’élégance qu’arborent aujourd’hui les journaux et le moindre commérage politique fait pour durer un seul jour. En revanche on n’entend plus rien à l’art d’écrire et c’est à peine si l’on en prononce encore le nom. A mon sens, il n’est point aujourd’hui d’honnête homme qui, à ouvrir un livre moderne, ne soit pris de pitié devant du papier et des caractères si beaux, employés à reproduire tant de mots détestables et de pensées inutiles. » Giacomo Leopardi (1798-1837)

Leopardi, Giacomo – Pensées – Éditions Allia 2023


 

Derniers feux

Dernier livre d’un poète qui sait que c’est son ultime publication, ce texte n’en est pas moins empli de soleil, de lumière et de couleurs. Exactement ce qu’il nous faut en ce moment.

Philippe Jaccottet  Jaccottet, Philippe - Le dernier livre de Madrigaux - nrf Gallimard 2021
Philippe Jaccottet  Jaccottet, Philippe – Le dernier livre de Madrigaux – nrf Gallimard 2021

En écoutant Claudio Monteverdi

On croirait, quand il chante, qu’il appelle une ombre
qu’il aurait entrevue un jour dans la forêt
et qu’il faudrait, fût-ce au prix de son âme, retenir :
c’est par urgence que sa voix prend feu.

Alors, à sa lumière d’incendie, on aperçoit
un pré nocturne, humide, et la forêt par-delà
où il avait surpris cette ombre tendre,
ou beaucoup mieux et plus tendre qu’une ombre :

il n’y a plus que chênes et violettes, maintenant.

La voix qui a illuminé la distance retombe.

Je ne sais pas s’il a franchi le pré.

Philippe Jaccottet  

Philippe Jaccottet  Jaccottet, Philippe – Le dernier livre de Madrigaux – nrf Gallimard 2021


  
 

Nuances

Carrère, Emmanuel -V13 - POL 2022
Carrère, Emmanuel -V13 – POL 2022

Une qualité parmi d’autres qui fait de nous des êtres civilisés, c’est la nuance. C’est ce que semblent nous dire ces livres qui rendent compte des grands procès contemporains du terrorisme : les textes de Yannick Haënel concernant les attentats de Charlie Hebdo, ce texte d’Emmanuel Carrère concernant les attentats de Paris du 13 novembre 2015. Carrère réussit son texte d’écrivain en adaptant son écriture pour nous offrir un récit fort à placer sur l’étagère des écrits du malheur du monde, bien trop volumineuse.

Pas pour des cadeaux de Noël, mais des livres-témoins indispensables, qui sont, à leur manière, comme des prolongements des textes de l’humanisme de la renaissance. 

Carrère, Emmanuel -V13 – POL 2022
  
 

Roth 1986

La structure narrative complexe du roman surprend le lecteur à la moitié du livre. Mais surtout, le récit, qui pratique la mise en abyme permet à l’écrivain, dans un roman d’analyse probablement sous l’influence de Henry James, d’interroger de manière dense sa judéité, mais aussi sa masculinité, et de façon plus ample les chocs de culture, de générations, de sexe.

C’est admirable d’intelligence et d’humanité et constitue probablement l’un des meilleurs romans de Philip Roth.  

Roth, Philip – La contrevie 1986 – Folio Gallimard
 
 

Roth, Philip - La contrevie 1986 - Folio Gallimard
Roth, Philip – La contrevie 1986 – Folio Gallimard