Ce monde ne fait que rêver

« Ce monde ne faict que resver, il est proche de sa fin. »

Rabelais
Les quatre livres
François Bon éditeur
Rabelais
Les quatre livres
François Bon éditeur

La fréquentation de Rabelais dans le texte original (ça se prépare et ça se travaille) est sans nul doute l’une des plus fabuleuses expériences de lecture qu’on peut faire en « langaige françoys », la langue française en train de se construire au XVIe siècle, une expérience nodale et mémorable dans une vie de lecteur… 

Dans les Cinq Livres, non seulement Rabelais nous fait passer par toutes les émotions possibles, (voir par exemple l’expression déchirante du deuil lié à la perte de Badebec se transformant en cours de phrase en un récit hilarant), mais aussi il invente et réinvente sans cesse la langue française dans le vocabulaire, la syntaxe, la forme narrative et la construction du récit. Bousculant ainsi le lecteur, il le réinvente en questionnant en permanence le langage, qui est le vrai sujet des Cinq Livres. 

La langue anglaise a son Shakespeare, l’espagnole a Cervantès, l’italienne a Dante, nous avons Rabelais, dont la modernité et la créativité ne devrait pas cesser d’interroger et inspirer la littérature jusqu’à nos jours.

Il ne s’agit pas seulement de tous les mots nouveaux que fait entrer Rabelais dans notre langue et qu’on utilise encore de nos jours, pas seulement de tous ces mots inventés et de ces listes délirantes, pas seulement de ces sentences humanistes célèbres, de ces personnages inoubliables, mais aussi et surtout du travail sur la forme du récit, inventive et créatrice, inspiratrice pour toute l’histoire littéraire des siècles suivants, alors qu’en même temps s’inventaient l’imprimerie et la typographie qui allaient la contenir. Impossible de réduire Rabelais à l’image stéréotypée du farceur bon vivant nous racontant des histoires enivrées et osées.

Il y a le texte : celui d’un écrivain savant, maître en droit et en médecine, maniant les langues (le français qu’il invente, le latin, le grec, le gascon, le « lanternoys »…) avec science, et inventant la sienne avec folie.

Et se dégage ainsi du récit l’inattendu pour le lecteur pressé qui croit qu’il a affaire à une farce : la cruauté, la mélancolie et la tristesse, des réflexions politiques et théologiques en lien avec les troubles de son époque, mais aussi la bienveillance humaniste et la lutte contre l’intolérance marquent profondément le récit et constituent un réservoir de sagesse et de leçons pour le lecteur moderne.

Presque en droite ligne d’héritage, chez les modernes et du point de vue de la forme, je ne vois que James Joyce pour voler aussi haut, aussi fou et aussi loin.  

Bibliographie (mon atelier Rabelais de ce printemps 2022) :  

Livres

Rabelais. Les quatre livres. François Bon & Tiers-Livre éditeur.
2023 

Tout Rabelais. Collection Bouquins. Mollat 2022 

Rabelais. Œuvres complètes. Collection l’intégrale Seuil 1973 

La folie Rabelais. François Bon. Éditions de Minuit. 1990 

Dedans Rabelais. François Bon. Tiers-Livre éditeur 2019 

Rabelais. Michael Screech. Tel Gallimard. 1992 

Les langages de Rabelais. François Rigolot. Droz 1996 

Rabelais. Études sur Gargantua, Pantagruel, le Tiers Livre. Abel
Lefranc. Albin Michel 1953 

L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au moyen-âge et
sous la renaissance. Mikhail Bakhtine. Tel Gallimard 1970 

Rabelais. Manuel de Diéguez. Coll. Écrivains de toujours. Seuil 1960 

Joyce et Rabelais. Aspects de la création verbale dans Finnegans Wake.
Claude Jacquet. Édition Didier 1972 

Lazare Sainéan. La langue de Rabelais. 1922
2 volumes Classic Reprints. 

Lucien Febvre. Le problème de l’incroyance au XVIème siècle. La religion
de Rabelais. Albin Michel 2003 

Paul Sébillot. Gargantua dans les traditions populaires. 1883. Éd.
Culturea 2022 

L’héritage d’Amyot in Exercices de lecture. De Rabelais à Paul Valéry.
Marc Fumaroli. Nrf Gallimard 2006. 

Rabelais. Mireille Huchon. Biographies nrf Gallimard 2011 

Rabelais. Gilles Henry. Librairie académique Perrin. 1988

Platon. Cratyle. Trad. Victor Cousin. Le livre de poche  

Documents numériques

Le Monde de Rabelais sur le Tiers-Livre de François Bon.


Dedans Rabelais. François Bon. Tiers-Livre éditeur 2019 

Les quinze joyes du mariage. 1464. Gallica.fr 

La parfaicte amye. Antoine Heroet. 1542. Gallica.fr 

Deux mille adverbes en -ment de Rabelais à Montaigne. Hugues Vaganay.
1904. Gallica.fr 

La farce de maître Pathelin. Éditions de Londres 2011. 


 La Devinière - photo (c) sonneur

Choeur

Le crime de Buzon
François Bon
Le crime de Buzon
François Bon

Le récit semble, au début, nous entraîner dans un polar rural se déroulant quelque part dans l’anse de l’Aiguillon, en pays marécageux, avec l’île de Ré en ligne de mire : mais c’est plus compliqué que cela.

On reconnaît rapidement dans la forme de la narration l’influence de Faulkner, et le fond fait référence à Dostoïevski, selon l’auteur lui-même. Au milieu du roman, Louis-Ferdinand Céline fait même une apparition avec son chat, et il y a des démons exotiques. Le drame se résoudra en fin de livre avec l’apparition d’une autre référence dont on laisse ici la surprise. 

Cinq personnages : deux sortent de prison et ont emmené l’enfermement avec eux, le souvenir de l’incarcération prend donc une part importante de la narration. Un autre cite Cervantès fréquemment et est hanté par les souvenirs des camps de la mort. La mère élève des chiens et la fille ne parle plus depuis longtemps.

Tous les personnages sont donc enfermés, d’une manière ou d’une autre, et cela s’oppose au paysage, ouvert sur la mer et battu par les vents.
Un disparaîtra, d’autres iront s’enfermer d’une autre manière, un est comme le chœur de la tragédie antique et a le dernier mot.

La marée monte. 

François Bon. Le Crime de Buzon. Éditions de Minuit, 1986

Mains tendues

François Bon
Impatience
François Bon
Impatience

Le dispositif noir fait référence au théâtre, la performance évoquée laisse entendre le texte même qu’on est en train de lire : l’acte est dans le texte de l’acte. Autour, la ville affleure ainsi que la colère qu’elle contient.

Le texte est entre prose poétique et pièce de théâtre, dans l’espace entre la rue et la salle noire, c’est-à-dire le chemin que font les mots de la ville pour porter la colère. 

Ce texte écrit en 1998 dans un théâtre semble être prophétique de mouvements sociaux récents : mais dire cela l’enferme dans une interprétation univoque qui le réduit. Il est aussi interrogation sur les mots, le roman, la forme littéraire. Au fil des pages la révolte gronde : c’est que l’auteur se préoccupe des êtres et des lieux qui habituellement indiffèrent. Il reste les bras ouverts pour dire la vérité du monde. Ici, on éclaire les cerveaux. 

François Bon. Impatience. Éditions de Minuit, 1998  

Train de vie

François Bon
Paysage fer
François Bon
Paysage fer

L’écrivain prend le train et prend des notes, refaisant le même trajet chaque semaine pendant tout un hiver.

Le dispositif d’écriture est basé sur l’approfondissement lié à la répétition hebdomadaire des visions, renouvelant ainsi de manière moderne la forme ancienne de la description littéraire du paysage. 

Se répètent des noms de villes, des bâtiments d’usine, des maisons particulières, des jardins, des traces de l’histoire… Peu de personnages dans ce défilé, ce qui remet l’humain à sa place d’occupant solitaire de la nature. Apparaissent des questions sans réponses, des énigmes fugitives, des incongruités en lien avec ce survol visuel.

L’écriture garde les traces du dispositif (la prise de notes) mais est néanmoins travaillée avec pour résultat un texte original aux résonances contemporaines laissant transparaître les souvenirs biographiques de l’auteur. Bien loin de la littérature de gare, François Bon prend le train d’une littérature expérimentale accessible à tous. Son livre nous rappelle l’impression qu’on a déjà pu avoir, en voyageant par rail, d’observer des paysages dystopiques ou de science-fiction. L’auteur appuie sa démarche avec des références à Nerval, Balzac, Julien Gracq et Simenon : il est en bonne compagnie.

On lira avec profit, sur l’Internet, les expériences proches de Anne Savelli et Pierre Ménard (« Laisse venir »). 

François Bon. Paysage fer. Verdier 2000  


 

C’étaient de très grands vents

Joëlle Gardes. Saint-John Perse : les rivages de l'exil. Biographie. Éditions Aden, Bruxelles 2005 
Joëlle Gardes. Saint-John Perse : les rivages de l’exil. Biographie. Éditions Aden, Bruxelles 2005 

J’explore cette biographie très bien faite en même temps que je relis les œuvres poétiques de Saint-John Perse (1897-1975). Cette poésie sensuelle et luxuriante, ce chant plein d’échos et de réminiscences, aux répétitions lexicales et rythmiques somptueuses, baignées de soleil, de vent et de violence et fréquentées par une faune et une flore insulaires n’ont jamais quitté ma vie de lecteur. 

Ce travail biographique de Joëlle Gardes permet de mieux connaître le poète et replacer ses textes dans le contexte de sa vie et de son époque. Cela est d’autant plus indispensable que Saint-John Perse a construit lui-même sa légende en concevant de son vivant le volume de La Pléiade (mon premier Pléiade ! ) qui lui est consacré, quitte à réécrire l’histoire et les lettres de sa correspondance…  

Allez, c’est parti :

« Et c’est l’heure, Ô Poète, de décliner ton nom, ta naissance, ta race… » 

Joëlle Gardes. Saint-John Perse : les rivages de l’exil. Biographie. Éditions Aden, Bruxelles 2005  
 
 

Fruits de la passion

Nathalie Quintane. Tomates. POL 2022
Nathalie Quintane. Tomates. POL 2022

La poésie est politique, non pas parce que tout est politique, mais parce que le langage est affaire de pouvoir. Le texte vient donc ici affirmer le désir d’une minorité, celle qui lit des livres, de la littérature, désir de vivre et écrire intensément. Cela passe peut-être par la relecture de Blanqui, et sûrement par la recette du purin d’orties pour cultiver les tomates.

L’humour loufoque toujours présent dans les écrits de Quintane est comme une pudeur qui vient rendre plus discrète l’expression de la révolte, sans pour autant l’atténuer, et lui fait écrire un « livre muet », « costumé par places dans l’espoir d’être entendu ». Une certaine mélancolie du désarroi transparaît, masquée par le travail critique ou par la fantaisie.

Un livre placé au rayon poésie, mais ça déborde. 

Nathalie Quintane. Tomates. POL 2022
 
 

Lire sur le dire

Philippe Forest. Rien n'est dit. Fiction et Cie, Seuill 2023 
Philippe Forest. Rien n’est dit. Fiction et Cie, Seuill 2023 

Philippe Forest nous offre à nouveau un beau texte sur la littérature, après le très beau « Beaucoup de jours » sur l’Ulysse de Joyce (2022), avec ici un ensemble d’écrits qui vient compléter son « Histoire de Tel Quel » parue en 1995. 

Forest redéfinit d’abord le concept d’avant-garde en le différenciant de celui de modernité. Cela lui permet de lancer son projet de « questionner le moment présent afin de découvrir les conditions de possibilité d’une parole littéraire qui ne renonce pas à l’exigence du vieil idéal moderne. »

Il s’agit d’une réévaluation critique de la production littéraire contemporaine dans laquelle « l’amnésie administrée, l’inculture cultivée qui sont désormais la règle dans le monde des lettres et qui enjoignent à tout écrivain d’afficher les signes rassurants d’une ignorance consensuelle contribuent à prohiber de plus en plus la possibilité de cette pensée » (celle de lire et écrire). 

Vision critique, donc, de la production littéraire contemporaine encore figée sur les modèles du XIXème siècle sans prise en compte des avant-gardes successives du XXe.
Forest déploie donc une histoire de l’art du XIXe siècle et du XXe siècle pour montrer en quoi l’œuvre d’art procède à la fois d’une esthétique de la représentation et de l’anti-représentation et invite à penser les catégories de « réel », de « moderne » et de « texte » dans des chapitres parfois difficiles mais toujours en bonne compagnie : Hölderlin, Flaubert, Mallarmé, Proust, Michel Foucault, Bataille, Blanchot, Philippe Sollers, Julia Kristeva et bien d’autres… 

Démontant le modèle téléologique linéaire de l’histoire de la littérature moderne, il en montre les mouvements de balancier entre retour à l’ancien ou recherche du nouveau, décrivant ainsi la complexité des moments et des mouvements. Ainsi, l’idée que les avant-gardes auraient trouvé leur fin lors des années 80 n’est pas si simple, Forest montrant que le « réel » n’a jamais été absent des expérimentations des années 60-70 et que l’expérimentation littéraire n’a pas disparu la décennie suivante. Il décrit donc une intéressante histoire intellectuelle des soixante dernières années en se gardant de jugements définitifs et en précisant la forme qu’elle prend récemment dans le champ de la littérature, celle d’un apparent retour en arrière, d’un retour à la dimension psychologique du roman et à sa dimension réaliste : une histoire passant par Sollers, arrivant jusqu’à Michon, Ernaux, Quignard et quelques autres. 

Un livre passionnant – qui nous donne quelques repères dans une littérature qui a désormais intégré les règles du Spectacle – dont les plus belles pages sont celles consacrées à Roland Barthes, livre d’un écrivain qui est probablement un auteur et essayiste majeur de notre époque. 

Philippe Forest. Rien n’est dit. Fiction et Cie, Seuill 2023 

 
 

Écrits du grand vent

Kenneth White. Le mouvement géopoétique. Poesis éditions 2023  
Kenneth White. Le mouvement géopoétique. Poesis éditions 2023  

Avec ce petit opuscule de 15 pages, le poète Kenneth White nous fait un petit signe depuis sa retraite de Trebeurden et du haut de ses 87 ans.

Hölderlin nous appelait à « habiter poétiquement le monde ». C’est ce que fait White depuis longtemps avec une poétique qui se veut « première saisie globale des choses, une organisation sensorielle-intellectuelle précédant la philosophie et la science, mais pouvant les inclure ».

Kenneth White nous embarque encore et toujours dans son errance poétique déterminée par le vent et les embruns, par l’ouvert et le nomadisme intellectuel, la rêverie et la géopoétique et nous rappelle que « vivre poétiquement » sur la terre, « c’est se sentir exister dans un espace-temps où circulent les grands courants poétiques de la planète ».

C’est l’occasion : un lecteur te salue, White, et te remercie. 

Kenneth White. Le mouvement géopoétique. Poesis éditions 2023  

Passion fixe

Philippe Sollers. La guerre du goût. Gallimard 1994
Philippe Sollers. La guerre du goût. Gallimard 1994

Philippe Sollers nous a quitté ce 5 mai 2023. Il rythmait ma vie de lecteur depuis longtemps, j’attendais la parution de son nouveau livre chaque année en fin d’hiver, il n’était pas venu cette fois-ci…

C’est le seul écrivain contemporain – parmi les plus grands – qui me faisait rire. Il m’apprenait beaucoup de choses dans ses essais sur la littérature, la musique, la peinture. Il était un passeur érudit et passionné et certains de ses livres ont été pour moi des mines de découvertes et d’ouvertures (ma passion pour Dante et pour Joyce, entre autres, vient des lectures de ses ouvrages critiques et théoriques). 

Ses récits expérimentaux des années 60, parallèles au structuralisme, proches de Barthes et à Lacan, m’ont fasciné longtemps. Ses romans à la prose rythmée et facétieuse, depuis « Une curieuse solitude » (1958) à « Graal » (2022), m’ont toujours enthousiasmé. Et « Paradis », son chef-d’œuvre, est pour moi un sommet inégalable de la poésie du XXe siècle. 

Je n’étais pas toujours en accord avec ce qu’il disait, faisait ou écrivait, mais j’aimais ses livres, et je les aime encore. L’hédoniste qu’il était cherchait le bonheur : pour moi, c’était un bonheur de lecture.

Les fins d’hiver seront un peu plus tristes et vides dorénavant, teintées d’une curieuse solitude. En attendant, je lève un verre en l’honneur de l’artiste : un Bordeaux rouge, évidemment… 


 
 

Premiers matins du monde

Michon, Pierre - Les deux Beune - Verdier 2023
Michon, Pierre – Les deux Beune – Verdier 2023

Avec la publication – une démarche étonnante – de « Les deux Beune », le texte de 1996 (J’ai déjà évoqué sur sonneur.fr « La grande Beune ») devient ainsi la première partie de ce nouveau roman complété par « La petite Beune », les deux textes étant de même grandeur en nombre de pages.

La petite Beune n’est pas une fiction.
À la sortie des Eyzies en allant vers Sarlat, si vous bifurquez à gauche après quelques kilomètres (pas la route vers Montignac, non, un peu plus loin), la grande Beune part au pied du château de Commarque. Si vous continuez tout droit vers Sarlat, c’est la petite Beune pendant un moment, une vallée contenant une des plus grandes concentrations au monde de sites préhistoriques, menant vers les cabanes du Breuil, le château de Puymartin et les pommes de terre sarladaises.

La petite Beune est une fiction.
Cette deuxième partie du roman de Michon reste d’abord au plus près du cours d’eau et du personnage de Jean le pêcheur, ce qui permet à l’auteur de déployer toute la poésie de sa prose soigneusement rythmée.

S’ensuit la sensuelle danse du désir dans la vallée des premiers matins du monde ressemblant à l’origine du monde. L’appel de la nature ne laisse plus le choix, et c’est dans la brume laiteuse où se perdent les enfants que le texte obtient son point final. Quand à l’histoire racontée ici, elle a son point de fuite vers l’infini, ancrée sur les reliefs les plus anciens et archaïques.

La vallée de la Beune est-elle une fiction ? 

 

Michon, Pierre – Les deux Beune – Verdier 2023