Vie amoureuse

Dante Alighieri - Vita Nova - nrf Gallimard 1974
Dante Alighieri – Vita Nova – nrf Gallimard 1974

Dans ce petit livre écrit avant la Divine Comédie, le génie moderne de Dante éclate déjà à chaque page. Morceaux de prose et sonnets sont mêlés, les uns commentant les autres. L’Alighieri y raconte sa rencontre avec Béatrice : mais cela va beaucoup plus loin. Il cherche les mots, questionne la langue et se dirige doucement vers la rédaction de son grand œuvre. Dante trouve ainsi la béatitude dans les paroles qui louent sa dame, le lecteur trouve la béatitude dans ce sommet du dolce still nuovo

Dante Alighieri – Vita Nova – nrf Gallimard 1974
  
 

Évanescences

Marie Cosnay. Des métamorphoses. Cheyne éditeur 2012

« Je peux tout accepter, la rupture des liaisons logiques, historiques », est-il indiqué dès la deuxième phrase. Le lecteur doit lui aussi accepter d’adapter sa lecture devant cette prose poétique où tout se transforme, que ce soient les personnages – évanescents et changeants – ou le fil narratif soumis à la logique onirique plus qu’à la linéarité. Ces glissements permanents du sens déterminent probablement les limites de l’exercice, dans lequel le narrateur et même le lecteur échappent à la fixité. Mais l’ensemble a sa cohérence poétique qui lui donne une force qui entraîne la lecture jusqu’au bout de ce texte de 78 pages.

Marie Cosnay. Des métamorphoses. Cheyne éditeur 2012

D’Orphée à Achille : Les Métamorphoses (Ovide) livres X,XI,XII. Nous éditeur 2011

Les Métamorphoses d’Ovide (Nouvelle traduction). Le livre de poche 2020


 

Ce sont les mots

« L’eau était si claire que l’on pouvait y lire un livre » 

Anne Sexton
Tu vis ou tu meurs

La poésie puissante de Anne Sexton (1928-1974) n’est pas sans rappeler celle de Sylvia Plath, et pas seulement parce que les deux femmes se connaissaient et avaient des similitudes biographiques (lutte contre la dépression, lutte autour de leur condition féminine de l’époque, suicide), mais surtout parce que ces textes sont forts, impressionnent le lecteur par l’intrication du quotidien commun et du tragique, par la volonté de vivre grâce aux mots. 

« Mon affaire, ce sont les mots » écrit-elle. Cela devient aussi l’affaire du lecteur, dans le vertige des phrases d’Anne comme dans celles de Sylvia. Bien sûr, on ne doit pas oublier de dire que ces textes précurseurs permettent de mieux comprendre les luttes féministes contemporaines, mais on ne peut pas les réduire à cette seule dimension : c’est avant tout pour leur impressionnante force poétique qu’on les met en valeur ici. 

Sabine Huynh est la traductrice de ces textes : on peut, sur l’internet, l’entendre lire l’un des poèmes essentiels de ce livre, celui écrit par Anne à propos de la mort de Sylvia. 

——————— LA MORT DE SYLVIA pour Sylvia Plath 

Sylvia, Sylvia, avec une boîte terne de pierres et de cuillères, avec deux gamins, deux météores errant dans la petite salle de jeux, avec tes dents mordant le drap, mordant la poutre et la prière muette, (Sylvia, Sylvia où es-tu partie après m’avoir écrit du Devonshire sur la culture des patates et l’élevage des abeilles?) en quoi croyais-tu, comment diable t’es-tu mise là-dedans? Voleuse! – comment as-tu pu ramper, y ramper seule jusqu’à la mort que je désirais tant depuis des lustres, la mort que nous avions dit avoir surmonté toutes les deux celle que nous portions sur nos seins maigres, celle dont nous parlions si souvent après avoir bu trois vermouths de trop à Boston, la mort qui parlait de psys et de cures, la mort qui parlait comme des épouses complotent, la mort à laquelle nous trinquions, les raisons puis les actes discrets? (À Boston la mortelle course en taxi, oui encore la mort, cette course pour rentrer avec notre mec.) Ô Sylvia, je me souviens du batteur endormi qui scandait sa vieille histoire sur nos yeux, combien nous voulions qu’il vienne, ce sadique, cet efféminé new-yorkais, faire son travail nécessaire, une fenêtre dans un mur ou une piaule, et depuis cette fois-là il attendait sous notre cœur, notre placard, et je vois maintenant que nous l’avons rangé année après année, vieilles suicidées, et je sais en apprenant ta mort, quel goût terrible elle a, un goût de sel. (Et moi, moi aussi. Et maintenant, Sylvia, toi encore avec la mort encore, cette course pour rentrer avec notre mec.) Et je dirai juste, mes bras tendus vers ce lieu de pierre, qu’est-ce que ta mort sinon une vieillerie qui nous appartient, un grain de beauté tombé de l’un de tes poèmes? (Ô mon amie, quand la lune est mauvaise, et que le roi est parti, et que la reine est à bout, l’ivrogne se doit de chanter!) Ô ma toute petite mère, toi aussi! Ô ma drôle de duchesse! Ô ma chose blonde! 17 février 1963

Sexton, Anne – Tu vis ou tu meurs : Œuvres poétiques 1960-1969 –  Éditions des femmes 2022



 

(ne pas) Regarder à la dépense

Ça commence par un premier chapitre éblouissant et malicieux, une sorte d’introduction préface au roman dans laquelle Haenel brouille avec humour la frontière entre fiction et réalité, et propose sans en avoir l’air un texte post-moderne se prenant lui-même pour objet de réflexion. 

Mais cela va plus loin car la fantaisie de l’auteur nous entraîne avec facétie, en compagnie de Georges Bataille et de son ouvrage « La part maudite » (il faut le faire !) dans un lieu auquel on accède par un tunnel : on se rend compte alors que la référence à Bataille et à son concept de « dépense » n’est pas simplement décorative, mais que tout le roman en est une illustration, un commentaire, une mise en application poétique. 

Cela donne un roman subtil dans lequel est présente la critique sociale sous forme d’un démontage précis et cocasse du capitalisme, avec pour bouée de sauvetage l’amour, mais aussi l’amour des mots et de la littérature, qui nous laisse, en passant, des phrases comme : « Croyez-moi : la littérature appartient aux bienheureux. » ou bien « Lire est une manière d’établir des liens avec des choses invisibles. » 

La salle des coffres de la Banque de France y est comparée au système philosophique de Hegel, et des traces des précédents livres de Haenel parsèment le roman, le texte se fait de plus en plus poétique vers la fin de cette caresse du temps. 

La littérature appartient bien aux bienheureux.

Haenel, Yannick – Le trésorier-payeur – Gallimard 2022


 

Dante perfection

Dante Alighieri. La Divine Comédie. Gallimard Pléiade 2021
Dante Alighieri. La Divine Comédie. Gallimard Pléiade 2021

C’est parti à nouveau : calé sur la « vitesse de Dante », laissant toute espérance autre que celle d’une expérience langagière hors norme, on repart en compagnie de Virgile, après avoir traversé la forêt obscure et la porte du rêve, à la rencontre d’Homère et d’Horace, des amoureux Paolo et Francesca (qui trouvent l’amour en lisant !), des poètes occitans Bertrand de Born et Arnaut Daniel, pour finir par retrouver Béatrice et la lumière des étoiles, après un voyage terrible et éblouissant à travers l’enfer, le purgatoire et le paradis. Cette nouvelle édition bilingue reprend la fabuleuse traduction de Jacqueline Risset, accompagnée de tout l’appareil de notes habituel dans cette collection, l’ensemble étant complété par un dossier des lectures de Dante au XXème siècle : cette (re)lecture, accompagnée de celle des livres de Risset sur Dante (33 écrits sur Dante ; Dante écrivain ou l’Intelleto d’amore ; Dante une vie) a un goût de perfection : tiendrait-on là entre les mains l’un des plus beaux livres de la bibliothèque ?

Oui. (Un « oui » à lire en y mettant le ton de Molly Bloom…)
 

Dante Alighieri. La Divine Comédie. Gallimard Pléiade 2021

Jacqueline Risset :   

33 écrits sur Dante. Éditions Nous 2021                              

Dante, une vie. Flammarion 1999                              

Dante écrivain. Seuil 1982


 
 

Le paradis de Jacqueline

Risset, Jacqueline - 33 écrits sur Dante -Éditions Nous 2021
Risset, Jacqueline – 33 écrits sur Dante -Éditions Nous 2021

Ouvrage judicieux et passionnant, ce livre témoigne de la grande aventure intellectuelle qu’a été la traduction de la Divine Comédie de Dante par Jacqueline Risset (1936-2014), aventure commencée à la fin des années 60 jusqu’à la mort de l’auteure, ayant trouvé son point d’orgue avec la publication posthume de cette traduction dans la collection de la Pléiade en 2021. 

Camus écrivait qu’il faut imaginer Sisyphe heureux : Sisyphe, c’est Dante à l’orée du paradis ; c’est aussi le lecteur de Dante, qui y revient éternellement ; c’est aussi Jacqueline Risset qui rappelle avec humilité que toute traduction est amenée à être dépassée un jour ou l’autre. La sienne à encore bien du temps devant elle.

Belle lecture passionnante et instructive. Sisyphe heureux, vous dis-je.

Yo !  

Risset, Jacqueline – 33 écrits sur Dante -Éditions Nous 2021
 
 

Lande noire

Conan Doyle, Arthur - Le chien des Baskerville - Le Livre de Poche
Conan Doyle, Arthur – Le chien des Baskerville – Le Livre de Poche

Je relis pour la énième fois « Le chien des Baskerville » et le plaisir de lecture reste intact. 

La narration y est plus condensée et plus précise que dans les nouvelles constituant « Les mémoires de Sherlock Holmes » et Conan Doyle réussit non seulement à donner une dimension mythique à Holmes et Watson, mais aussi à donner de l’épaisseur aux personnages secondaires. 

Le décor devient un élément majeur de l’histoire et le coup de génie de l’auteur est de faire de ce mystère un vrai roman gothique (comme ceux d’Horace Walpole ou Ann Radcliffe) tirant vers le fantastique et l’horreur (Mary Shelley). Le meilleur de la série Sherlock Holmes et un classique de la bibliothèque.

Conan Doyle, Arthur – Le chien des Baskerville – Le Livre de Poche


 

Femme 1922

Victor Margueritte (1866-1942). La garçonne. Archipoche 2021
Victor Margueritte (1866-1942). La garçonne. Archipoche 2021

Curieux roman, ce livre publié en 1922 : Victor Margueritte réussit à créer un personnage, la garçonne, qui deviendra un archétype littéraire et cinématographique et à promouvoir avant l’heure (1922 !) une vision émancipée de la condition féminine. Certes, cette vision témoigne des contradictions de l’époque à ce sujet (avec une fin retournant dans le giron littérairement convenu du mariage) mais l’auteur réussit des pages féroces sur la société des années folles, en anthropologue visionnaire, en montrant les élans et les hésitations d’une femme moderne face à la domination masculine. C’est donc à la fois limité par les préjugés du temps et étonnamment moderne, très plaisant à lire pour qui veut goûter de temps en temps aux délices d’une littérature désuète et oubliée, et néanmoins de grande qualité. 

Victor Margueritte (1866-1942). La garçonne. Archipoche 2021  


 

Un seul geste, une seule parole

Gérard Macé. Les trois coffrets. nrf Gallimard 2016
Gérard Macé. Les trois coffrets. nrf Gallimard 2016

À partir d’un nom, « l’allitération du désir », la passion du déchiffrage et de l’interprétation (qui sont les moteurs des vrais lecteurs) se mettent en marche, entre rêve et oubli, mémoire et déréliction, pour nous offrir un beau morceau de littérature. 

Entre obscurité du poème et incertaine clarté du récit, le lecteur n’est pas étonné de retrouver la figure de Champollion, le déchiffreur en chef. 

Des signes venus du passé antique ravivent la mémoire de l’auteur car il sait les lire et les écrire, pour nous donner encore un beau court texte magique : merci monsieur Macé.

Gérard Macé. Les trois coffrets. nrf Gallimard 2016

Tout sur Annie

Ernaux, Annie - Collectif - Cahier de L'Herne Annie Ernaux - L'Herne 2022
Ernaux, Annie – Collectif – Cahier de L’Herne Annie Ernaux – L’Herne 2022

Ce Cahier de L’Herne consacré à Annie Ernaux est une véritable encyclopédie sur son œuvre, pour y entrer ou pour en approfondir les lectures. 

On y trouve des inédits de l’auteure (textes courts, journaux, correspondance…), une belle série de photographies et des contributions variées et pointues d’une quarantaine d ‘auteurs : un riche pavé grand format de plus de 300 pages avec en prime un très beau poème de Jeanne Cheral. 

Un pavé pour la plage…

Ernaux, Annie – Collectif – Cahier de L’Herne Annie Ernaux – L’Herne 2022