Éclaircies en zone grise

Voici le dernier livre de l’ukrainien Andreï Kourkov, une histoire d’amitié et aussi un road-movie, un beau récit d’abord à la limite de la guerre du Donbas, à l’ouest de Donetsk, puis vers l’ouest en Ukraine et vers le sud en Crimée. 

Cette lecture semble confirmer la théorie selon laquelle la littérature peut être un outil de connaissance (Broch) et constitue un complément indispensable à tout ce qu’on peut lire en ces temps de détresse sur la guerre actuelle en Ukraine, afin de mieux « voir » le pays. 

Une recension du roman sur le site « En attendant Nadeau« 

Kourkov, Andreï – Les abeilles grises – Éditions Levi 2022


 

Cent ans

L’Ulysse de James Joyce, a été publié il y a 100 ans. Ce roman est l’un des plus fabuleux du XXème siècle. 

Giorgio Manganelli y voit « ce que la littérature a inventé de plus intense, de plus ardu et de plus audacieux. » On est bien d’accord. Un anniversaire, donc, comme une occasion de se replonger dans ce chef-d’œuvre excitant et inouï. 

16 juin, c’est le « bloomsday ». Bon anniversaire à tous les joyciens.

Note rédigée le 16/06/2022

Joyce, James – Ulysse – nrf Gallimard 2004


 

La boussole Didion

Ces notes écrites en 1970 s’avèrent précieuses pour comprendre l’Amérique d’aujourd’hui : l’écriture toujours aussi affinée de Joan Didion, son regard sans concessions et distancié sur le sud et la Californie font de ses récits quelque chose d’unique, à la croisée du journal d’écrivain, de journaliste, d’anthropologue et de sociologue. Éclairant pour mieux comprendre l’Amérique de Trump.

Didion, Joan – Sud & Ouest – Le Livre de Poche 2021


 

Année de tous les dangers

Un
très beau titre pour un très beau livre portant sur le deuil, dans le
style toujours aussi précis et faussement distancié qui caractérise
l’écriture de Joan Didion. Ainsi, sans pathos et sans effets, elle émeut
le lecteur et sans l’avoir voulu, lui donne une belle leçon de vie.
Ce texte fait penser à « J’ai réussi à rester en vie » de Joyce Carol
Oates, un autre très beau livre sur le même sujet.
Lecture à compléter avec le visionnage du documentaire de Griffin Dunne
sur Joan Didion intitulé : « Joan Didion. Le centre ne tiendra pas. »
(2017) Didion, Joan – L’année de la pensée magique – Le Livre de Poche 2009
 
 

Joan écrit

« Je
n’écris que pour découvrir ce que je pense, ce que je regarde, ce que
je vois et ce que ça signifie. », note Joan Didion page 86. La précision
semble caractériser son écriture et lui permet d’offrir des récits
impressionnants de l’Amérique, impressionnants dans le sens qu’ils vont
marquer l’esprit du lecteur sans aucun artifice littéraire autre que
cette précision. Mais il n’est pas aisé de préciser de quelle précision
il s’agit : celle d’un style unique, un regard respectueux sur le monde
pour en pointer le pathétique, la cruauté, la tendresse. L’humanité,
donc… Didion, Joan – Pour tout vous dire – Le Livre de Poche 2023
 
 

Sonneurs ukrainiens

On découvre dans cette belle anthologie des auteurs contemporains du Donbas, région de l’est de l’Ukraine au cœur de l’actualité mondiale depuis 2004. On y trouve de courts textes sous forme de nouvelles qui témoignent, souvent de manière décalée, du destin tragique de cette région, cela sans manichéisme et avec toute la complexité de la réalité. On y lit aussi de très beaux poèmes, comme par exemple ce texte mettant en scène deux enfants jouant à la guerre. L’ensemble permet d’aborder une vraie et belle production littéraire peu connue dans une expérience de lecture émouvante et passionnante. Il y a même une histoire de sonneur (de cloches), c’est peu dire…

Collectif – Anthologie du Donbas, textes rassemblés par Iryna Dmytrychyn – L’Harmattan 2018


 

Stardust memories

Le livre est court (128 pages) mais dense, d’une écriture pop-rock cinématographique ou journalistique donnant par moment l’impression d’une rédaction sous influence de substances diverses, mais cela est en vérité très maîtrisé. Ce texte peut se lire en écoutant les musiques de film de David Raksin (Laura, 1944) ou du Franck Zappa première période (celle des Mothers of Invention). Mai 68 n’est pas loin, ce livre publié en 1972 fait bien entendre le son de l’époque.

Schuhl, Jean-Jacques – Rose poussière – nrf Gallimard 1972


 

Parages hallucinogènes

Autoportrait mouvant au miroir et portrait de Dürer, errance nocturne avec petits papiers, échange de regards dans un bar. Jeux de transparences des images, expérience de l’écriture, des mots se transformant sur la page. Voici la prose étrange d’un écrivain étrange, d’un être qui s’efface au moment où tout le monde met sa tête sur Instagram et qui laisse les mots s’écrire seuls sur la page, dans des jeux hallucinatoires de transparence où les miroirs sont très présents, jeux venant apparemment questionner l’identité et l’image de soi, mais venant finalement mettre en scène l’écriture pour offrir une expérience de lecture inédite, elle aussi étrange et mobile. Une expérience décalée des parages de la mort, sans pathos ni effets tragiques.

Schuhl, Jean-Jacques – Les apparitions – L’Infini nrf Gallimard 2022


 

Rallumer les lumières

Rallumer les lumières

Sollers, depuis son île de Ré où il écrit, ne se voit pas en atlantiste (de l’Otan) mais en atlante (de l’Atlantide). Sous couvert de l’appellation roman, les allusions à sa biographie sont nombreuses et le lecteur sollersien retrouvera dans ce court texte la critique ironique (et parfois acerbe : on est sur qu’il ne passera pas à « La grande librairie ») du monde contemporain s’appuyant sur des citations philosophiques et littéraires, ainsi que sur des notes sur le langage et des références à des livres que personne n’a lu, ou alors inventées par Sollers. L’initiale référence à Rimbaud ne doit pas nous égarer : les lumières dont il s’agit ici sont bien celles du XVIIIÈME siècle. La provocation, elle, semble déjà prévoir la critique et vient toujours faire l’expérience des limites pour témoigner de ce que peut être la liberté de l’écrivain, pour conclure : « La question à été posée, la réponse donnée, il ne reste plus qu’à rallumer la lumière. »

Post-scriptum :

Sollers (1936-2023) est décédé après la publication de cette note ; Graal est donc son dernier livre publié de son vivant. On attend un livre posthume pour mars 2023 : « La deuxième vie ».

Sollers, Philippe – Graal – nrf Gallimard 2022

 Philippe Sollers
 
 

Lecture & clavecin

Thullyn & Hatten

Au cœur du XVIIème siècle européen,  le roman commence par une description d’œuvres picturales. Plus loin, on est plongé au plus profond des partitions de musique. Le fait de retrouver un texte placé en partie sous le signe de l’ekphrasis ne déroutera pas le lecteur habitué de l’œuvre de Quignard. Celui-ci nous offre un opus majeur, aux limites de la prose et de la poésie, du rêve et de la réalité, de la vie et de la mort, de l’amour et du sexe, entre personnages historiques et imaginaires. C’est une échappée de l’écriture, une expérience de lecture singulière et inouïe, sensuelle et parfumée des vagues de la mer du nord et de l’encre des eaux fortes. Émettons l’hypothèse qu’on a là un très beau texte d’un auteur majeur de notre époque. À lire en écoutant les œuvres pour clavecin de Jakob Froberger…

Quignard, Pascal – L’amour La mer – nrf Gallimard 2022