Espace Perec 2025 (J.L. Bailly)

Jean-Louis Bailly 2025

Jean-Louis Bailly ne nous cache pas son âge car son livre évoque le fait qu’il a pu croiser la route de Georges Perec, qu’il a été son contemporain et que son année de naissance est le chiffre fétiche de la collection « Dire son Perec ».

Mais il fait vite un pas de côté pour ne pas réduire son texte au recueil de souvenirs : il nous fait sentir le temps qui passe, les lambeaux d’une époque, en évoquant l’univers matériel et mental dans lequel évoluait Perec, qui a été aussi le sien, le temps du timbre à un franc.

Pour cela, il se réinvente en narrateur qui se présente en jeune homme en utilisant la deuxième personne du singulier, comme l’avait fait Perec dans « Un homme qui dort », pour nous raconter comment, alors qu’il avait créé une revue littéraire, il avait écrit à Perec pour lui demander un texte (on s’écrivait encore des lettres à ce moment-là).

Il nous fait ainsi partager la vie d’un jeune aventurier littéraire dont il dit qu’il était inexpérimenté, naïf et outrecuidant, et nous raconte ses mésaventures de jeune directeur de la revue Nouvelles impressions (Oui, Raymond Roussel n’est pas loin).

La lettre reçue de Perec le 7 octobre 1977 à la levée de 19 heures est donc le document central de ce petit livre, proposé en fac-similé page 15. Bailly recevra quelques temps plus tard pour sa revue le cadeau de Perec, un extrait de l’ouvrage qu’il est en train d’écrire : « La Vie mode d’emploi ».

Le texte en question est évoqué dans son devenir, c’est-à-dire les corrections et variations observées dans les éditions futures, ce qui permet à Bailly d’évoquer l’ennemi des éditeurs, la coquille, « la Coquille éternelle, qui depuis l’incunable poursuit le typographe de son absurde et implacable malignité… » et nous dire quelque chose du métier d’éditeur ou de directeur de revue.

Dans un autre décalage temporel, Jean-Louis Bailly évoque la fameuse machine à écrire de Perec, une IBM Selectric électrique à boule, qui a rendu l’âme avec l’écriture de « La Vie mode d’emploi ». Cela permet encore une fois à l’auteur de décrire l’univers matériel et mental de l’époque de Perec.

Pour terminer, l’auteur nous offre une belle nouvelle très perecquienne évoquant « La disparition », et nous parle de sa « Chanson du Mal-Aimant », le « plus long lipogramme versifié en langue française » : c’est l’occasion pour Bailly de rappeler que Perec écrivait pour dire le manque, l’absence sur laquelle il construisait sa vie ; il évoque aussi son expérience d’écriture de lipogrammes ce qui lui permet de parler du plaisir de l’écriture, d’en préciser la technique et d’imaginer ce qu’a pu éprouver Perec en écrivant.

À son tour, Jean-Louis Bailly écrit sur le manque, l’absence : l’adresse finale nous confirme bien, de manière émouvante, qu’il s’agit du manque, de l’absence de Perec.

Ce livre est le N°10 sur 53 de la collection « Dire son Perec » des éditions L’Oeil ébloui.

Sir James, CC BY-SA 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0>, via Wikimedia Commons

   

Espace Perec 2024 (Bodin-Hullin)


 

Bodin-Hullin 2024

T. B-H. est le maître d’œuvre de la collection « Dire son Perec en 53 livres de 53 pages par 53 artistes » dans sa maison d’édition L’œil ébloui. Dans son « Trajet Perec », n° 2 de la collection, il nous dit son Perec en 53 paragraphes en essayant de répondre à la question posée sur la raison d’être de son projet éditorial, qui s’inscrit sur le long terme : « …une collection qui serait composée de 53 ouvrages de 53 pages, dédiée à l’œuvre et à la vie de Georges Perec… ». C’est l’occasion pour l’auteur de nous parler de « 53 jours », le dernier roman de Perec, ainsi que des 53 jours passés par Stendhal à écrire « La Chartreuse de Parme » : on est en bonne compagnie.

C’est « juste une idée » au départ, et T. B-H. joue malicieusement à un jeu perecquien de variation sur le mot « idée » et ses locutions – comme celui pratiqué par Perec au début de « Espèces d’espaces » avec le mot « Espace » – mais n’élude pas les questionnements sur son projet en se lançant dans des variations hésitantes, poétiques, savantes ou techniques sur les réponses à apporter.

Il est d’abord comme un étudiant maladroit passant un examen, un porteur de projet à éclaircir ; il est plus loin le lecteur érudit de Perec, fan collectionneur obsessionnel d’éditions rares ; on le découvre en jeune étudiant rédacteur d’un des premiers mémoires sur « La vie mode d’emploi » ou plus tard en éditeur expérimenté écrivant à Annie Ernaux : ces différentes postures de narrateur lui permettent de nous parler de Perec et de ses livres.

Il peut être aussi le poète illuminé poursuivi par le nombre 53 (un aleph borgésien, nous dit-il) ou l’expert évoquant les apparitions de ce nombre dans l’œuvre de Perec, marquant son trouble devant « ses pistes qui n’en finissent plus de se croiser, se décroiser, se recroiser…» mais ajoutant : « Perec nous entraîne dans une (re)découverte perpétuelle de la (re)lecture de son œuvre. On n’en a jamais terminé avec lui »

T. B.-H. ne manque pas d’humour dans sa page Tentatives, dans laquelle il recense toutes les facilités et lieux communs qui pourraient lui servir dans la justification de son projet, qui résonne avec nos propres petites tentatives de parler des livres sur l’Internet : que dire, quand on n’est ni érudit ni savant, ni poète ni écrivain, qui n’a pas déjà été dit sans tomber dans les lieux communs et les goûts et les couleurs…

Devant tant d’érudition, sonneur, tu te sens lecteur bien naïf et ignorant, avec tes petites notes bien légères. Tu es au niveau zéro du fan club, pas encore fétichiste et idolâtre.

On se console car Thierry Bodin-Hullin nous confie qu’il préfère au projet l’incertitude du trajet à penser, « un trait, pas vraiment rectiligne, pas toujours praticable, sur lequel [il est] en équilibre et où le doute et le tâtonnement sont plus engageants que la raison d’être et la stratégie. »

Bien, « L’oeil, ébloui, comme une métaphore de la lecture », c’est aussi le regard que l’on porte sur ce livre, ce projet, cette collection, qui accompagnent brillamment notre lecture ou relecture des livres de Perec. On aime que le livre de Thierry Bodin-Hullin se termine par une trace émouvante, car l’émotion transparaît tout au long de ce livre étonnant.


Espace Perec 2024 (Bodin-Hullin)  

Ce livre est le N°2 de la collection « Dire son Perec » des éditions l’Oeil ébloui.



Espace Perec 1969-1975 (Lieux)

Perec Lieux 1969-1975

Le pavé est imposant (608 pages, 1310 g), il est accompagné d’une version numérique en ligne visant à permettre d’autres parcours de lecture que celui, linéaire, du volumineux codex.

Le projet initial, bien connu des perecquiens, inscrivait dans le temps les recherches déjà entamées sur l’espace dans d’autres livres, comme « Espèces d’espaces », par exemple.

L’édition indique que les contraintes d’écriture mises en place par Perec – comme ce fameux bi-carré latin d’ordre 12 – n’ont pas toujours été suivies à la lettre. Le livre est inachevé et ne s’est donc pas étalé sur douze ans comme prévu à l’origine.

Perec nous convie donc à nouveau à une expérience de lecture étonnante dans laquelle sont séparés la description et le souvenir, le réel et la mémoire. On plonge dans une sorte d’autobiographie « en direct » faite de mille détails concernant son vécu quotidien et de souvenirs, insérés dans la description minutieuse de divers lieux parisiens de l’époque : ce qui pourrait sembler fastidieux s’avère être émouvant et on s’imagine à côté de Perec prenant ses notes rue Vilin, comme on le voit sur la magnifique photographie de couverture du livre, photo de Pierre Getzler.

On voit passer les cars de CRS à St Germain-des-Prés, on déchiffre des programmes de spectacles sur les colonnes Morris (Daniel Gélin au théâtre) ; on s’attarde devant des librairies aujourd’hui disparues ; disparaissent aussi progressivement des inscriptions publicitaires peintes sur les murs, ainsi que les derniers « Café-Charbons ».


« Je dois faire confiance à mon oubli comme à ma mémoire, c’est-à-dire au temps. »

Perec entrelace une réflexion double sur l’écriture de la mémoire et sur la possibilité d’une notation objective du réel en enfouissant des capsules temporelles sous forme d’enveloppes cachetées. L’écrit lui-même est ainsi susceptible de laisser apparaître son vieillissement et laisse donc place à l’aléatoire, à la surprise du résultat final, ce qui est une prise de risque de la part de l’écrivain.

Perec note déjà, en novembre 1969 : « Un nouveau magasin de mode à la place d’une librairie. », il indique aussi la présence de nombreux bancs accueillants dans Paris et note une publicité comme heureusement on n’en voit plus (?) : « J’aime ma femme – Elle achète la – Kronenbourg – par 6. » Il fréquente beaucoup les cafés, je me demande si l’on peut vivre encore comme cela de nos jours à Paris…

Il fréquente du beau monde de la culture (du moins de notre point de vue rétrospectif) par exemple lors d’une dépendaison de crémaillère en 1970 : Henri Lefebvre, Marcel Bénabou, Christian Bourgois, Jean-Paul Rappeneau, Maurice Roche, Anne Bellec, Bianca Lamblin, Pierre Bourgeade, etc. Mais cela n’est qu’un bref aperçu : il suffit de se référer à l’index pour avoir une idée plus vaste des relations de Perec.

On s’étonne de ne pas pas trouver de référence à Guy Debord et au concept d’errance psycho-géographique des situationnistes : les démarches sont sans doute plus éloignées qu’il n’y paraît. On rencontre néanmoins plus d’une fois le terme dérive. Perec semble plus proche du concept de vie quotidienne tel que développé par Henri Lefebvre, ce que l’on avait déjà perçu en relisant Les Choses (sans oublier l’influence des Mythologies de Barthes).

On le retrouve parfois dans la déprime de L’homme qui dort, faisant part de ses difficultés à écrire, pestant contre Roland Barthes et enviant la gloire de Sollers ou de Le Clézio, l’écriture de Leiris ou de Roubaud…

La bande son est d’époque : on perçoit des bribes de Françoise Hardy, Georges Brassens et Moustaki et le programme de cinéma est tout aussi mémorable : Hitchcock, Sturges, Peckinpah…

« Je ne veux pas oublier. Peut-être est-ce le noyau de tout ce livre : garder intact, répéter chaque année les mêmes souvenirs, évoquer les mêmes visages, les mêmes minuscules événements, rassembler tout dans une mémoire souveraine, démentielle. » p. 198

L’ouvrage donne l’impression de suivre Perec au jour le jour dans ses déambulations parisiennes et de faire un saut dans le temps d’une époque révolue pas si éloignée, du moins quand on est pas trop jeune. On suppose que cette lecture sera une expérience différente selon qu’elle sera effectuée par un lecteur parisien habitué des lieux ou un provincial qui connaît peu Paris, et selon que le lecteur sera jeune ou aura vécu tout ou partie de l’époque relatée. Les « je me souviens » ne seront pas les mêmes…

Espace Perec 1969-1975 (Lieux)

« Lieux » en version numérique : https://lieux-georges-perec.seuil.com

Le film de Robert Bober datant de 1992 : 

En remontant la rue Vilin :

Espace Perec 2024 (Anne Savelli)

Savelli 2024

Avec ses ailes déployées, Anne Savelli nous offre un beau titre pour son livre et nous invite à la suivre dans ses propres espaces qui vont à la rencontre de ceux de Perec. Elle commence fort avec Proust, Balzac, Duras et Woolf, mais c’est pour mieux expliquer ce qui lui permet d’écrire. Les lieux lancent un appel et déterminent une posture de l’auteure, qui se met aux aguets, « se dilue de place en place » pour examiner « le lieu de l’absence, de l’abandon, de l’oubli, du possible ».

« Je devine simplement qu’un agencement existe, nous permettant d’écrire. »

Ce lien entre espace et écriture, Anne Savelli en a l’expérience, l’a déjà exploré dans d’autres livres, sans que l’on puisse réduire ceux-ci à ce thème. Dans « Fenêtres, Open space » (Le mot et le reste, 2007), elle explorait le monde à partir de la ligne 2 du métro parisien, trajet pendant lequel elle lisait « Penser/classer » de Perec, mais aussi « La Vie mode d’emploi » sur le même trajet auparavant. Dans « Franck » – portrait d’un jeune homme par lieux – (Stock, 2010), elle explorait autobiographiquement les lieux de l’enfermement et de la violence sociale et relie son roman à « Un homme qui dort ». Dans « Décor Lafayette » (Inculte, 2013), c’est le grand magasin qui est le lieu d’un langage qui élargit le propos à la notion de décor ; dans « Saint-Germain-en-Laye » (L’attente, 2019), c’est la ville en surplomb qui permet de continuer les explorations entamées avec les arrêts sur image dans « Décor Daguerre » et l’autorise à parler de sa mère lisant Perec dans le RER ; dans « Île ronde », c’est le personnage Dita Kepler qui fait le tour d’une l’île légendaire…

« … se lier au lieu, c’est réduire ou élargir un cercle, s’y inclure et s’y oublier. »

Anne Savelli évoque les auteur(e)s qui l’ont influencée : Marcel Proust, Jean Genet, Violette Leduc et Janet Frame, pour dire quelle lectrice ils ont fait d’elle. Quand à Georges Perec, elle indique : « …comme tout le monde, j’ai compris que c’était à moi qu’il parlait ». Comme tout le monde, c’est vite dit : tout lecteur des textes de Perec n’est pas capable d’écrire les livres de Savelli…

Anne Savelli nous parle donc en toute simplicité de sa découverte de « La vie mode d’emploi » et des photographies et apparitions télévisuelles de Perec avec son manteau à bouclettes, pour mieux s’engager dans la description de la rue de l’Atlas qui lui est familière mais qui est aussi le lieu de naissance de Perec, (Villa Annette au N°6) une promenade dans laquelle s’entrecroisent des fragments biographiques des deux auteurs.

Elle indique aussi comment ont pu se croiser l’écriture de certains de ses livres avec celle des livres de Perec et comment les espaces, les lieux gardent la mémoire de ce qu’elle fut à différents moments de vie. Elle décrit aussi comment la lecture de Perec lui a appris à écrire sur l’infra-ordinaire, sur « ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste… » et comment « les romans et les films ajoutent des pièces à nos appartements, des dépendances à nos lieux d’écriture ».

L’entrelacement (j’ai déjà employé l’image du caducée d’Hermès à propos de W ou le souvenir d’enfance) nous a amené à bifurquer d’un atelier lecture Perec à un atelier lecture Savelli : on ne s’en plaint pas.

Incidemment, il nous plaît d’apprendre (Wikipédia) que cette rue de l’Atlas intègre une allée Pernette-du-Guillet. Il y a aussi le passage de l’Atlas, en forme de U, qui aurait pu plaire à Jacques Roubaud.

Ce qui nous touche, c’est que Savelli, en entrelaçant (un procédé cher à Perec) deux vies, deux vécus de l’espace, esquisse un portrait intime de Perec à travers ses lieux, qui est presque un autoportrait de Savelli en Perec. À moins que ce ne soit l’inverse, allez savoir…


Un lecteur attend, place ***, que la pluie cesse de tomber, et la publication de la prochaine œuvre de Anne Savelli : Bruits.


Ce livre est le N°6 sur 53 de la collection Dire son Perec des éditions L’OEil ébloui.  

Mbzt, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons


 
 

Lier les lieux, élargir l’espace. Anne Savelli

Espace Perec 1975 (Place Saint-Sulpice)

Perec 1975

Tentative d’épuisement d’un lieu parisien 1975.

Un homme, un écrivain, erre place Saint-Sulpice à Paris, au début des années 70 du XXème siècle. Il prend des notes sur ce qu’il voit, va s’asseoir fréquemment dans le Café de la Mairie, qu’il a choisi comme poste d’observation. Rien de nouveau, me direz-vous : des promeneurs parisiens, la littérature en connaît d’autres. Sauf que celui-là se nomme Georges Perec.

Le 19 octobre 1974 à Paris, une femme mangeant une part de tarte traversait la place Saint-Sulpice : elle figure maintenant pour l’éternité dans un livre de Georges Perec.

La tentative de description, si elle se voulait exhaustive, paraîtrait totalitaire et vouée à l’échec : mais ça n’est pas tout à fait ça, nous dit Perec, il s’agit de décrire le reste, ce qu’on ne note pas habituellement, ce qui n’a pas d’importance. Une démarche qui se rapproche de son livre « L’infra-ordinaire ».

On laisse aux amis écrivains et universitaires la réflexion sur les enjeux littéraires d’un tel écrit et on le lit avec nonchalance.

Le texte a un demi-siècle maintenant et il est probable que le lecteur contemporain ne le lit pas comme il pouvait être reçu en 1975, de même que le provincial ne le lit pas comme le parisien qui connaît bien cet espace : il a la patine du décor de l’époque, il est devenu pour nous, lecteur naïf et excentré, un beau poème parisien.

Comme pour « Je me souviens », le temps qui passe implique à long terme pour ce texte une sorte d’effacement, de disparition – des thèmes chers à Perec – car il arrivera un jour où ces lieux et les comportements qu’ils contiennent, comme la rue Vilin de son enfance, auront tellement changé qu’on ne les reconnaîtra plus.

CVB, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons


 
 

Espace Perec 1966 (Quel petit vélo…)

Perec 1966

Un long titre pour un texte court plein de fantaisie. Le narrateur fait partie d’une bande d’amis plutôt maladroits et déjantés qui essaient d’aider l’un d’entre eux à échapper au service militaire en Algérie.

L’édition dans la Pléiade, dans sa notice (Yannick Séité) insiste sur les aspects précisément autobiographiques de ce texte, ainsi que sur l’influence du Séminaire de Roland Barthes de l’année 1964-65.

Publié en 1966, le sujet (la guerre d’Algérie) est encore brûlant et Perec avance doublement masqué : on peut se demander si les aspects formels de son récit (la loufoquerie, le catalogue des figures de rhétorique…) ne cherche pas, en atténuant l’aspect contestataire du propos, à éviter les possibilités de censure actives à l’époque (on pense à Guyotat, Aleg…) ; mais plus sûrement d’autre part, derrière l’évocation de la guerre d’Algérie se profile, dans le poème des dernières pages, l’évocation des camps d’extermination nazis.

Encore une fois chez Perec, il y a le texte derrière le texte. Cette guerre de décolonisation (1954-1962), traumatisante pour toute une génération, venait s’ajouter aux horreurs vécues à peine vingt ans plus tôt par les victimes de la Shoah, en était encore comme un écho résonnant de manière sourde durant les années 60.

Perec, derrière la fantaisie, appuyait là où ça fait mal et continuait l’exorcisme d’une partie de sa biographie.

Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? 1966.


Espace Perec 1980 (Ellis Island)

Dans ce court texte écrit pour le film que Perec a réalisé sur les lieux avec Robert Bober en 1979, l’auteur retrace d’abord l’histoire de l’îlot situé tout près de la statue de la liberté, où seize millions de migrants ont transité de 1892 à 1924 avant de devenir américains.

Perec creuse la langue. Allant du général au particulier, il décrit brièvement les grandes causes historiques, le fonctionnement de « l’usine à fabriquer des américains » avant d’évoquer les robinets et lavabos du centre de tri.

Le texte devient formellement moins classique lorsque Perec commence ce qu’il nomme la « Description d’un chemin« , sous forme de listes sans majuscules aux paragraphes devenant progressivement une prose poétique s’attachant aux détails de cette histoire, prose correspondant au commentaire du film qu’il a réalisé avec Robert Bober et qu’il lit de sa douce voix.

Il finit par interroger la possibilité de raconter et d’écrire un tel lieu en 1979. Alors que son texte se fait plus lyrique vers la fin, il nous livre les clés de sa quête, avec deux indices d’abord : une citation de Cholem Aleichem puis une évocation du Golem, avant de préciser son questionnement sur l’errance, la dispersion, l’absence de lieu, pour enfin évoquer sa recherche d’identité et ses racines juives.

Il donne encore plus de force à son texte en interrogeant plus largement la condition de tous les migrants – il évoque les boat-people de son époque – et cela résonne chez le lecteur actuel avec l’histoire sans cesse répétée des migrants contemporains.

Toutes proportions gardées, Perec réalise pour les migrants ce que Jean Cayrol avait fait pour la Shoah avec Nuit et brouillard, un grand texte intemporel sur les malheurs humains.

Le film de Perec et Bober est accessible sur le site de Ubuweb : 

Traces : https://ubu.com/film/perec_traces.html

Mémoires : https://ubu.com/film/perec_memories.html

Pour faire un pas de côté, voici un accès au très beau film de JR (Ellis – durée 14:36), que j’avais découvert lors d’une expo d’art contemporain au Tri Postal de Lille.

Espace Perec 2024 (François Bon)

François Bon 2024

L’espace commence ainsi. François Bon 2024

Parler de dette alors qu’on ferait mieux d’évoquer une continuité, même pas une filiation, seulement le jeu éternel de la littérature fait de mémoire, d’échos : la vie du langage, un langage en vie contre l’anéantissement, un creusement du langage contre la pulsion de mort.

François Bon reprend en titre une phrase de « Espèces d’espaces » de Perec pour bien souligner la dette littéraire qu’il a contractée auprès de ce livre et de son auteur, et souhaite l’honorer en ne se contentant pas de commenter mais plutôt en cherchant à « éclater, distendre, chercher les vides, les béquilles, les fissures et dissymétries« .

François Bon évoque un point de départ du côté de l’effacement et du vide, qui est aussi celui des limites, du rapport contenant/contenu. Il évoque la géographie, les frontières, mais il se pourrait bien qu’il soit question ici de limites psychiques : « L’objet de ce livre n’est pas exactement le vide, ce serait plutôt ce qu’il y a autour ou dedans. » écrit Perec : F.B. nous rappelle cette phrase de Perec avant de souligner la référence ultime à David Rousset et à « L’univers concentrationnaire« . L’horreur est toujours là derrière le masque.

Le lien est souligné entre Lieux, La vie mode d’emploi, Espèces d’espaces et F.B. rappelle les conditions dans lesquelles ce dernier livre a été édité ainsi que « la rupture majeure d’Espèces d’espaces : comment avant d’amorcer l’écriture en penser même les conséquences les plus radicales ?« .

L’analyse du thème du lit comme espace de lecture permet à F.B. de rappeler l’importance de la mémoire de la position corporelle pour le rappel des lectures et comment celle-ci se retrouve dans différents livres de Perec.

Sur le thème de l’espace de la page, l’écriture de F.B. devient une prose poétique dense : il fait allusion à Quignard et ses Petits traités, mais cette densité de l’écriture critique nous rappelle aussi celle de Maurice Blanchot, sans qu’on sache préciser pourquoi. Il esquisse donc une réflexion étonnante sur l’imaginaire de la page dans laquelle le voici devient un il y a (Jankélévitch pas loin ?), et on se dit que 53 pages, ça va pas suffire…

Quand François Bon évoque l’espace de la chambre (suivant ainsi le plan de Perec), il passe de Venise à Carpaccio à Raymond Roussel en variant encore son mode d’écriture, qui rappelle la technique de l’association libre en psychanalyse, associations en vérité parfaitement maîtrisées ici.

Il nous révèle ensuite en quoi l’hôtel du Lion d’Or à Saint-Chély d’Apcher est un hapax, comment Perec nous offre d’écrire par le lacunaire, nous révèle ce que viennent faire là-dedans Kafka, Borges et Tolstoï ; il y a aussi la lanterne magique de Proust, le mur de Beckett, et la fabuleuse Maison des feuilles de Danielewski (traduit par Claro, un vrai tour de force perecquien) ; on apprend avec F.B. à mieux relire le chapitre de Perec sur la campagne et à noter l’absence de Guy Debord. Et ainsi de suite…

Bref, François Bon nous ouvre savamment la porte de l’écriture de Georges Perec : c’est probablement aussi, en partie du moins, une porte de l’écriture de François Bon.


C’est le N°3 sur 53 de la collection Dire son Perec des éditions l’Oeil ébloui.

Perec 1974

 

Espace Perec 1974

Espèces d’espaces 1974.

Perec Espèces d'espaces 1974

On pense tout d’abord à ce jeu de langage enfantin consistant à se situer dans l’espace proche vers l’espace plus éloigné, jeu dont on invente ici une version pour l’exemple : « Je suis sur mon lit, dans ma chambre, au deuxième étage, au 346 rue Hélène Bessette, dans le XXIIème arrondissement, à Paris, en Île-de-France, France, Europe, hémisphère nord, planète Terre« , etc, un jeu auquel Perec jouera à nouveau au début de Penser/classer.

On peut le voir comme un jeu sur l’identité renvoyant analogiquement à la constitution des enveloppes psychiques, permettant de se rassurer face au silence éternel de ces espaces infinis : en arrière plan apparaît l’angoisse, finalement toujours présente chez Perec, atténuée par le fait de nommer, étiqueter, décrire, classer… Des choix d’écriture qui font de lui, pour certains de ses livres, un écrivain pour écrivains. Pour François Bon, ce livre est au centre de la démarche créative de Perec.

Il y a bien sûr cette carte de l’océan empruntée à Lewis Caroll – « L’objet de ce livre n’est pas exactement le vide, ce serait plutôt ce qu’il y a autour, ou dedans. » – mais aussi ce jeu encyclopédique de variations sur le mot « Espace » et ses locutions, jeu que reprendra Thierry Bodin-Hullin avec le mot « Idée » dans son « Trajet Perec ».

Mais ce vide, quel est-il ? Peut-être ce vide de la pensée qui accompagne l’angoisse existentielle, ou cette béance intérieure qui se creuse face à l’indicible : dans ce livre, l’aboutissement est tout aussi terrifiant que dans « W ou le souvenir d’enfance », via David Rousset.

Et puis,  on y retrouve Leopold Bloom dans l’espace, on fait son marché pour dégoter un calendrier des postes ou un cheval à roulettes et on peut même faire un tour à Saint-Chély d’Apcher : à l’éventuel vide intérieur répond toujours le foisonnement de l’imagination débridée de Perec…

Perec épluche un oignon. Chaque pelure est une strate, une étape, une révélation. Il décortique prioritairement des fragments de l’espace mais ses actions langagières concernent aussi le temps.


C’est un oignon infini.


Allez écouter François Bon parler d’Espèces d’Espaces sur le Tiers Livre, ça vaut mieux : https://www.youtube.com/watch?v=uNErRGv4ImE

Espace Perec 1973

Perec La boutique obscure 1973

La boutique obscure 1973.

Puisque les rêves dont est rempli ce livre sont datés, on apprend dès la première page que Perec commence à rêver en mai 1968, et on s’en amuse : mais c’est tout de suite moins drôle quand on se rend compte que son premier rêve se déroule dans un camp de concentration. On n’en a pas fini avec la terreur.

Lire des récits de rêve, je trouve cela souvent ennuyeux, sauf chez Freud dans Die Traumdeutung où les songes peuvent être émouvants, voire poignants (« Père, ne vois-tu pas que je brûle ? ») : lui est aussi un écrivain qui de plus établit un véritable suspense conceptuel dans ses essais.

Perec oscille d’abord entre le récit de rêve classique et la prose poétique, pour aller ensuite vers la forme et/ou le jeu sur la langue, syntaxique notamment. L’écriture donne une forme, une étoffe aux rêves, contient l’angoisse : celle qui va de la terreur infantile jusqu’à l’angoisse existentielle en passant par la peur devant le danger, l’angoisse qui envahit le moindre espace d’une vie. Perec tente de la maîtriser et de la tenir à distance par l’écriture.

Un psychanalyste peut faire son marché dans cette petite boutique obscure, y retrouver l’angoisse de séparation, la crainte de l’effondrement, les vacillements de l’identité, les représentations fantasmatiques du corps, etc. Mais comme souvent dans la psychanalyse appliquée, cela nous en apprendra sûrement plus sur la science freudienne que sur la littérature.

L’autre lecteur peut être attentif à la manière dont Perec tourne autour de la forme classique du récit de rêve, explorant ses limites sans oser la détruire, fragmentant la narration, y insérant des morceaux poétiques ou des jeux syntaxiques rappelant le lien lacanien entre les oppositions syntagme/paradigme d’une part et métaphore/métonymie d’autre part, ou encore introduisant des variations avec les signes typographiques. Ou bien encore on pourra se demander si le rêve évoquant Sarrasine de Balzac et son commentaire par Barthes n’est pas un point nodal, une clé des songes…

Vers la fin du livre, Perec imagine un grand parking sous forme d’une « gigantesque spirale qui s’enfonce dans le sous-sol » : la liberté interprétative du lecteur n’a aucun mal à y déceler une analogie avec la représentation classique de l’enfer de Dante.

Il se peut que chacune de ses explications passe à côté du texte, comme on est probablement en train de le faire avec cette note : c’est un lieu commun de dire que les grands textes résistent à l’explication univoque, mais disons-le quand même.

Une porte sans clé, qui s’ouvre aisément mais ne mène jamais au même espace chaque fois qu’on l’ouvre à nouveau…

Barthes S/Z


  
 
 

Balzac Sarrasine