Espace Perec 1975

W ou le souvenir d’enfance 1975.

Perec W 1975

L’écriture de Perec se fait somptueusement classique, mais le jeu sur la forme persiste : on lit ici deux textes entrelacés comme les serpents du caducée d’Hermès, qui se répondent l’un l’autre comme les deux lignes spiralées d’un foret de langage creusant la mémoire pour en extraire des fragments à la signification incertaine, qui peinent à préciser le flou d’une identité labile. Les deux faces de cette écriture schizophrène sont comme les questions et les réponses, les attentes et les épiphanies, comme le silence et la parole, le fantasme et la réalité : elles sont l’outil d’écriture choisi par Perec pour tourner autour, progressivement définir les contours et les limites de sa biographie.

Cette recherche reste un work in progress, passant par un personnage protéiforme (Gaspard Winkler) qui apparaît dans plusieurs livres de Perec : elle prend par moments l’allure d’un roman policier ou d’un échange entre un psychanalyste et son analysant pour construire la plus originale des autobiographies : « Ce projet d’écrire mon histoire s’est formé presque en même temps que mon projet d’écrire. »

Autre procédé d’écriture : le texte dans le texte (chapitre VIII) suivi d’une quantité de notes qui le remettent en question. Perec réussit là malgré la contrainte d’écriture des pages émouvantes sur son père et sa mère : « L’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a bien avant déclenchée. »
La description parallèle d’une société de plus en plus dystopique et des souvenirs d’enfance fait peser sur ces derniers une sourde menace. Perec écrit un livre sur la peur et le termine par l’évocation de l’Univers concentrationnaire de David Rousset.

« J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leurs corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture ; leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. » p. 63

In extremis, une lueur d’espoir apparaît : elle vient de la littérature.
« Je lis peu, mais je relis sans cesse, Flaubert et Jules Verne, Roussel et Kafka, Leiris et Queneau ; je relis les livres que j’aime et j’aime les livres que je relis, et chaque fois avec la même jouissance, que je relise vingt pages, trois chapitres ou le livre entier : celle d’une complicité, d’une connivence, ou plus encore, au-delà, celle d’une parenté enfin retrouvée. » p. 195

Par son aboutissement mais aussi par ce qu’il masque plus ou moins tout au long de la narration, W est un roman terrifiant.

Espace Perec 1972

Les revenentes 1972.

Perec Les revenentes 1972

Qu’est-ce que tu fabriques, Perec, tu recommences ? Tu cherches à mettre tous les « e » dans le même panier ?

Seulement la lettre « e » cette fois-ci avec en épigraphe un texte en latin qui apparaissait déjà à la fin de « La disparition » et qui nous dit : 

« La règle est que je conserve le e, mais est-il nécessaire d’obéir à cette loi ? …:… Continue à lire jusqu’au bout, achève la lecture, et ne pense pas que je publie des bagatelles. »

Après sa disparition elle revient et envahit tout, et on en revient pas. Le tour de force est de rédiger un autre roman qui n’a aucun mot en commun avec le précédent. 

La contrainte implique que l’histoire se déroule à Exeter, avec un évêque et une certaine Hélène qui en veut à ses bijoux, en concurrence avec le brigand Ernest et en manipulant Thérèse de Rennes… 

C’est toujours aussi loufoque et déjanté (« Eden, Eden, Eden, best-seller de l’été ? »), mais on sourit souvent surtout à cause des libertés que prend Perec avec la langue, et on hallucine au final lorsque l’auteur déploie une scène digne du Marquis de Sade. 

Quel éphèbe ce Perec !

Espace Perec 2024 (Claro)

 Une seule lettre vous manque 2024.

Christophe Claro 2024

Premièrement sous l’aile de Proust et de Poe, Christophe Claro nous entraîne, dans sa belle prose poétique, dans un chemin de traverse, en questionnant le manque, le trou, l’absence et en formulant l’hypothèse que dans « La disparition », Perec invente la traduction. 

Claro choisit donc de creuser un thème qui renvoie à son propre travail de (grand) traducteur, et plus largement de questionner le langage et ses illusions en donnant une valeur transitive au verbe disparaître. 

Comme Perec, il joue lui aussi : il nous propose d’abord une retraduction en français d’une traduction en anglais d’un texte de Perec, puis retransforme en lipogramme cette traduction de traduction pour finir par repartir de l’original en remettant la lettre « e » : le jeu est jouissif et vertigineux mais permet un parcours réflexif et poétique sur l’absence, la perte, le deuil, et permet à l’auteur de rappeler que nous ne savons pas lire, que nous avons besoin des livres pour apprendre à lire. 

Après quelques belles et émouvantes variations, Claro se fait lacanien en nous rappelant qu’il manque toujours quelque chose, que le langage échoue toujours à dire quelque chose de la vérité de l’être : « Peut-être que mourir n’est pas la même chose que disparaître, peut-être que disparaître n’est pas tout à fait mourir, est autre chose, et que philosopher c’est non seulement apprendre à mourir, mais également à faire la différence entre mourir et disparaître. »

C’est le N° 5 sur 53 de la collection 53 des éditions L’Oeil ébloui. 

Espace Perec 1969

La disparition 1969.

Perec La disparition 1969

Être étonné de ce que ce texte s’élève en enfer ? La contrainte initiale, paraissant si difficile à mettre en œuvre qu’on ne saurait l’imiter de manière inversée sur plus d’une phrase, n’empêche pas Perec de livrer un texte poétique d’une belle légèreté sonore et fluidité rythmique, augmentées d’une inventivité narrative étincelante, poussée à des limites qui vont jusqu’à faire penser à James Joyce, dont on sait qu’il était un lecteur.

Après la lettre volée, il y a aussi un livre manquant dans la bibliothèque, qu’on remplace dans les municipales par un fantôme. D’autres livres, d’autres références parsèment le texte de Perec, celles qu’on voit et celles qui nous échappent, les évidences et les fantômes : Balzac, Kafka et peut-être Butor, Melville, Defoë, Henri James, Lacan, Thomas Mann, Raymond Roussel, Nietzsche, Edgar Poe, Rimbaud et sans doute Mallarmé, probablement Hemingway, certainement Dostoïevski et Proust allusivement ; on trouve aussi Gombrowicz, Wittig, Chomsky et Jakobson dans la bibliothèque d’Anton Voyl et plus loin Marc Bloch, Marcel Mauss, Malcolm Lowry, Erwin Panofsky…
Même Shakespeare est de la partie, ainsi que – in extremis – Rabelais, Sterne, Jules Verne, Queneau et Leiris : alors que tout doit disparaître, la grande littérature européenne réapparaît.

Perec joue avec son lecteur ou sa lectrice et c’est souvent désopilant, par exemple quand il convoque Champollion, Chomsky, Jakobson et l’Oulipo pour déchiffrer ses imitations poétiques de Mallarmé, Hugo et Rimbaud et fait suivre deux pages étourdissantes de pastiche structuraliste.

Lecteur ou lectrice jouent volontiers avec lui à ce jeu subtil et loufoque (convoquant aussi les jeux de mots de l’enfance : « Buvons un coup ma serpette est perdue »…) mais savent qu’en catimini, il se pourrait bien que six millions de fantômes européens hantent ce livre.

À la fin, alors même que la lettre « A » a tendance à disparaître elle aussi, Perec semble passer le relais à « Ulysse » de Joyce (p. 299) : on joue…

« Il y avait un manquant. Il y avait un oubli, un blanc, un trou qu’aucun n’avait vu, n’avait su, n’avait pu, n’avait voulu voir. On avait disparu. Ça avait disparu. »
p. 278 Bibliothèque de la Pléiade


 

Espace Perec 1967

Un homme qui dort 1967,

Perec Un homme qui dort 1967

C’est aussi un homme qui rêve, qui perd une dimension de l’espace pendant l’endormissement mais est capable de porter une attention extrême à ses sensations et peut les décrire précisément. Paradoxalement, ce narrateur ensommeillé paraît très bien éveillé alors qu’il s’endort. Aurait-on là une ressemblance avec la technique des séances psychanalytiques ?
Refuge, évitement, immobilisme, dédoublement, répétition, évanouissement, perte du sentiment d’exister, confusions temporelles, crainte de l’effondrement pour en arriver à l’indifférence. Et plus tard la multiplication des contraintes d’écriture, pour remettre de l’ordre.

Perec savait très bien choisir ses psychanalystes : Françoise Dolto, Michel de M’Uzan, Jean-Bertrand Pontalis, parmi les meilleurs praticiens de l’époque et qui savaient écrire…
L’homme qui dort de Perec serait-il un cousin de Bartleby ? Plutôt, à l’époque, une jeune homme dépressif vivant une jeunesse difficile. Mais la référence au héros de Melville est bien présente.

Perec est-il un formaliste : tous les écrivains le sont ; un joueur, c’est certain. Il invente des formes, des jeux avec la langue littéraire qui semblent autant de masques. Il répond à sa manière à l’interrogation d’Adorno – qui redoublait celle d’Hölderlin – qui demandait s’il était encore possible d’écrire de la poésie après Auschwitz. On ne dit rien d’original ou de méconnu dans ce paragraphe, mais tout cela qui imprègne la lecture transparaît dans chaque page de Perec et mérite l’insistance.

Christophe Claro dit cela beaucoup mieux dans « Une seule lettre vous manque » : « Un philosophe allemand a dit – à peu près, je sais – qu’après Auschwitz, la poésie n’était plus possible. Un poète juif américain, Jerome Rothenberg, a dit, lui, qu’après Auschwitz- très précisément- la poésie était pour lui inévitable, plus que nécessaire. Avec Perec, on sent bien que la poésie, désormais, est présente dans son absence. »

« Jadis, à New York, à quelques centaines de mètres des brisants où viennent battre les dernières vagues de l’Atlantique, un homme s’est laissé mourir. Il était scribe chez un homme de loi. Caché derrière un paravent, il restait assis à son pupitre et n’en bougeait jamais. Il se nourrissait de biscuits au gingembre. Il regardait par la fenêtre un mur de briques noircies qu’il aurait presque pu toucher de la main. Il était inutile de lui demander quoi que ce soit, relire un texte ou aller à la poste. Les menaces ni les prières n’avaient de prise sur lui. A la fin, il devint presque aveugle. On dut le chasser. Il s’installa dans les escaliers de l’immeuble. On le fit enfermer, mais il s’assit dans la cour de la prison et refusa de se nourrir. »

Georges Perec. Un homme qui dort. P. 258 Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade


On peut voir sur l’Internet le film qu’a tiré Perec de ce livre en 1974, avec la belle tête jeune de Jacques Spiesser et la voix suave de Ludmila Mickaël : 

Espace Perec 1960

Les Choses 1960.

Perec Les choses 1960

Rêver Perec puis le lire, aller au fond des choses.

Le premier chapitre onirique de ce livre, dont la suite confirmera que c’est bien un rêve, décrit un intérieur grand-bourgeois du siècle dernier et fait vaciller le lecteur : il semble d’abord faussement se dérouler chez Des Esseintes, à cause de l’accumulation des objets et la profusion du vocabulaire ; mais finalement la description rappelle plutôt un intérieur Guermantes ou Verdurin, alors que dans les chapitres suivants, c’est plutôt le souvenir de la moulinette de Boris Vian qui ressurgit…

On se souvient alors du premier frigidaire, dans les années soixante : il avait une pédale en bas pour ouvrir la porte…

Ce livre pourrait s’appeler « Les gens », même si les personnages y sont comme des fantômes : Jérôme et Sylvie, qui ne sont d’abord que « il » et « elle », rêvent que leurs moyens s’accordent à leurs désirs alors qu’« ils n’avaient que ce qu’ils méritaient » et que l’espace autour d’eux devient tyrannique. Esclaves de leurs désirs étriqués, confondant liberté et possession, ils passent même à côté de la guerre d’Algérie, comme ils passeront sans doute à côté de Mai 68 ; ils prennent des chemins désespérément vides et quand Perec nous dit qu’ils se métamorphosent, on pense plutôt à Kafka.

Pendant qu’un philosophe écrit : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. », Perec en fait un roman, flaubertien lit-on parfois… 

Un livre de Perec, ça c’est certain, plus jouissif à lire que « La société du spectacle ».

Hasard de lecture, on relit ce livre après la « Critique de la vie quotidienne » de Henri Lefebvre : le hasard fait parfois bien les choses.

Debord Société du spectacle
Lefebvre Vie quotidienne
Baudrillard Système des objets


Fragments :


La vie, là, serait facile, serait simple.

Car leurs moyens et leurs désirs s’accorderaient en tous points…

Ils auraient aimé être riches. Ils n’avaient que ce qu’ils méritaient d’avoir.

Certains jours, l’absence d’espace devenait tyrannique.

Le cœur n’y était pas : ils ne pensaient qu’en termes de tout ou rien.

Leur amour du bien-être, du mieux-être, se traduisait par un prosélytisme bête…

Et pourtant, ils se trompaient ; ils étaient en train de se perdre.

Il leur arrivait d’avoir peur.

L’histoire, là encore, avait choisi pour eux.

Rien de ce qui est humain ne leur fut étranger.

Les chemins qu’ils suivaient, les valeurs auxquelles ils s’ouvraient, leurs perspectives, leurs désirs, leurs ambitions, tout cela, il est vrai, leur semblait parfois désespérément vide.

Avec leurs amis, la vie, souvent, était un tourbillon. Ils appartenaient, presque tous, aux milieux de la publicité.

L’Express était sans doute l’hebdomadaire dont ils faisaient le plus grand cas.

Où auraient-ils pu trouver plus exact reflet de leurs goûts, de leurs désirs ?

ils lorgnaient avec envie, avec désespoir, vers le confort évident, le luxe, la perfection des grands bourgeois.

Une analyse poussée aurait décelé aisément, dans le groupe qu’ils formaient, des courants divergents.

ils finissaient par perdre tout contact avec le réalité.

Ils étaient épris de liberté. Il leur semblait que le monde entier était à leur mesure…

Ils n’étaient pas malheureux. Certains bonheurs de vivre, furtifs, évanescents, illuminaient leurs journées.

Il ne fallait pas grand-chose pour que tout s’écroule.

Ils se sentaient enfermés, pris au piège, faits comme des rats.

Ils voulaient jouir de la vie, mais, partout autour d’eux, la jouissance se confondait avec la propriété.

Ils s’étaient installés dans le provisoire. Mais les dangers les guettaient de toutes parts.

Ils avaient du temps libre, mais le temps travaillait contre eux.

L’économique, parfois, les dévorait tout entiers.

la guerre d’Algérie avait commencé avec eux, elle continuait sous leurs yeux. Elle ne les affectait qu’à peine…

La guerre continuait pourtant, même si elle ne leur semblait être qu’un épisode, qu’un fait presque secondaire. Certes, ils avaient mauvaise conscience. Mais…

Ils vivaient dans un monde étrange et chatoyant, l’univers miroitant de la civilisation mercantile, les prisons de l’abondance, les pièges fascinants du bonheur.

L’ennemi était invisible. Ou plutôt, il était en eux…

Ainsi rêvaient-ils, les imbéciles heureux : d’héritages, de gros lots, de tiercé.

Un jour même, ils rêvèrent de voler.

Alors, par bouffées, survenaient d’autres mirages.

Mais ils étouffaient sous l’amoncellement des détails.

Ils tentèrent de fuir.

Leur solitude était totale.

Leur vie était comme une trop longue habitude, comme un ennui presque serein : une vie sans rien.

Ils ne se connaissaient plus d’envie.

Tout aurait pu continuer ainsi.

Mais il ne leur sera pas facile d’échapper à leur histoire.

Ils reviendront donc, et ce sera pire.

Mais le repas qu’on leur servira sera franchement insipide.


Lumière Quignard

En enterrant son chat mort, une femme découvre un trésor et se met à voyager.
L’écriture de Quignard, au début de ce roman, déploie avec grâce une proximité avec la nature – jusqu’à la fable de l’oubli et du dialogue avec les plantes – en alternant deux narrations qui se complètent, celle de l’héroïne et celle de l’écrivain.

Dans ce texte, la présence de Virgile ne signale pas l’entrée dans l’enfer, elle est plutôt associée à la présence de l’eau, à la vie. La rencontre initiale des deux personnages principaux est liée à deux vers de Rilke sur une tombe, c’est-à-dire à la mort. La description de la baie de Naples laisse entendre la voix des auteurs latins.

Quignard, avec son élégance habituelle, parsème par moments et avec légèreté sa narration de références à la culture classique et de senteurs du paysage, pour nous parler du temps qui passe, de souvenir et de la solitude, sans oublier de rythmer son récit par des surprises narratives.

Lorsque l’amour apparaît, un troisième narrateur laisse s’épanouir le style sensuel et délicat de l’écriture de Quignard, et vient en complexifier les ressorts psychologiques.

« Il est possible que l’amour soit une tendresse pour la solitude de l’autre. »
« Elle l’aimait comme la mer. Lui aussi il l’aimait mais il ne l’aimait que comme le rivage aime la mer. »

Quignard, comme tous les auteurs qui parlent d’amour, se tient au début sur le fil de la romance de gare. Mais tout de suite, la sensualité et la poésie cultivée de son style transfigurent l’expérience de lecture en un vécu poétique unique et reconnaissable de livre en livre, pour évoquer une solitude qui est aussi bien celle de l’écrivain que du lecteur, dans un langage qui est une mise en scène de la littérature elle-même.

Les souvenirs, la mort et le deuil viennent donner de l’épaisseur au propos qui reste illuminé, plein de clarté. C’est une littérature dans laquelle sont entremêlés les corps et la débâcle, l’eau et les passions, les tempêtes et la sérénité de la contemplation, une lumière à la fois grecque et latine et le courage des mésanges.

Les fréquents passages dans la région d’origine de l’auteur (Verneuil-sur-Avre) posent la question de la part autobiographique des interrogations de ce roman, portant sur la mort et le bonheur, redoublées de questionnements sur le langage : « Tous les mots qu’on emploie remontent de l’enfance et relaient la langue que parlaient les morts qui précèdent la naissance. Dans ce cas quelle fin poursuivent les phrases ? Quelle fin poursuivent les phrases dans les poèmes ? Quelle fin poursuivent les phrases dans les livres ? »

Dans ce livre émouvant, ce sont les chats qui permettent de trouver une définition du bonheur : « l’immédiat dans la présence », que l’auteur réalise par l’écriture. Quignard nous parle de la solitude et de la mort, mais aussi du bonheur et c’est un poème ensoleillé, rédigé sous le regard bienveillant de Rilke et peut-être aussi celui de Bachelard. 

 Pascal Quignard - Trésor caché 2025

 

On peut entendre Pascal Quignard lire des extraits de son roman, avec en prime l’audition d’un magnifique Consummatum Est

sur une vidéo de la Maison de la Poésie : 


Reconnaître le fascisme

Umberto Eco - Le Fascisme

Relire « Reconnaître le fascisme » de Umberto Eco et sa liste célèbre de quatorze caractéristiques permettant de l’identifier.
 

Et cocher les cases…

Ce livre bref n’est pas qu’une simple énumération synthétique des caractéristiques de ce que Eco nomme l’Ur-fascisme, mais s’appuie d’abord de manière émouvante sur ses vécus personnels durant son enfance et sa jeunesse, qu’il évoque brièvement et pudiquement, avant de mettre en avant sa science de l’analyse.

 

Les quatorze caractéristiques pour reconnaître le fascisme primitif et éternel, selon Umberto Eco (résumé) :



1. Le culte de la tradition, dans lequel il ne peut pas y avoir d’avancée du savoir, la vérité ayant déjà été énoncée une fois pour toutes.

2. Le refus du modernisme, lié à l’idéologie du sang et de la terre et le rejet des idées des Lumières.

3. Le culte de l’action pour l’action, impliquant la mise à l’écart de la pensée, la méfiance envers la culture et le monde intellectuel.

4. Le refus de l’esprit critique, croyant que le désaccord est trahison.

5. La culture de la peur de la différence, impliquant le racisme et le rejet de l’autre différent.

6. L’appel aux classes moyennes frustrées.

7. L’obsession du complot en lien avec le nationalisme et l’appel à la xénophobie et à l’antisémitisme.

8. Rhétorique de l’ennemi fort et faible. Les disciples doivent se sentir humiliés par la richesse ostentatoire et la force de l’ennemi, qui doit néanmoins pouvoir être vaincu.

9. Le pacifisme est mauvais car la vie est une guerre permanente. La bataille finale amène le contrôle du monde.

10. L’élitisme populaire. Tout citoyen appartient au peuple le meilleur du monde. Le leader est dominateur face à la faiblesse des masses.

11. Culte de l’héroïsme et de la mort. Où chacun est éduqué pour devenir un héros.

12. Transfert de la volonté de puissance sur les questions sexuelles. Impliquant le machisme et l’intolérance envers les mœurs sexuelles non conformistes.

13. Le populisme qualitatif. Le peuple n’est plus qu’une fiction théâtrale, cela amenant à l’anti-parlementarisme.

14. Le fascisme parle la « novlangue », impliquant un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire, les formes de novlangue pouvant prendre l’aspect innocent d’un populaire talk-shaw.


Un bel outil de réflexion et d’analyse.


 

Lance-flammes

Anne Sexton 2025

Dame de poésie, tu ne trouves pas le sommeil et tu veux mettre des bouts de poèmes dans une boîte comme dans un cercueil : l’oiseau qui est dans ton cœur, veux-tu le laisser s’échapper ?

Tu associes la neige et la mort comme dans un test projectif ; tu peins les étoiles en noir pour mieux dénoncer la violence masculine ou la violence d’état et tu morcelles les corps dans ton langage de corde tendue, pour demander à ton double si elle est folle.

Tu montes le son de mon appareil auditif pour y faire entrer la sirène – es-tu la sirène ?

Tu as treize ans pour l’éternité car tu es l’élue, élue reine des neiges responsable du mal qu’on t’a fait. Dans ta poésie au lance-flammes, tu te souviens des seins de ta mère et des souliers rouges tremblement de terre ; tu ne peux accepter le silence blanc et tu lances des mots boomerang ; tu creuses les mots à défaut du ciel, ton corps comme mort t’autorise à proclamer la fin des pères ton langage est vivant, tu ne crois plus au père Noël, tu ne crois plus au père.

Pourtant tu parles aux anges mais c’est pour mieux évoquer les sécrétions de ton corps ; tu écris depuis l’un des cercles de l’Enfer de Dante, sans doute dans le premier avec Penthésilée et tu cherches les dieux et les trouves dans les abysses communs.

Tu te demandes qui tu es et cela fait fondre ton corps et tu voudrais néanmoins apprendre à cuire une patate au four.

Tu as froid et tu as, comme Virginia, la tentation de l’eau ; le mot oxygène revient souvent dans ton texte mais tu t’enfermeras dans ton garage pour rejoindre Sylvia ; tu penses que ta cuisine manque d’air, je me demande si je peux être un lecteur à la hauteur de ta poésie.

Tu écris des psaumes et tu pries pour que tes vêtements ne rétrécissent pas, tu cites Thoreau et Kierkegaard ; qu’est-ce qui se brise en te lisant ?


« et l’homme est en train de dévorer la planète
comme une barre chocolatée
et l’on ne peut laisser aucun d’entre eux seul avec l’océan
car on sait bien qu’ils l’avaleront d’un seul coup.
 »

Tu te nommes Anne Sexton et tu écris une poésie première, jamais vue auparavant ; Sylvia Plath était ton amie. Le nom de ta traductrice en français est Sabine Huynh, elle aussi écrit de la poésie. Tes livres sont magnifiquement édités en France par des femmes.



Anne Sexton – Folie, fureur et ferveur – Œuvres poétiques (1972-1975) – Traduction Sabine Huynh – Éditions des femmes 2025


Voir aussi :

Anne Sexton – Tu vis ou tu meurs – Œuvres poétiques (1960-1969) – Traduction Sabine Huynh – Éditions des femmes 2022

Anne Sexton – Transformations – Traduction Sabine Huynh – Éditions des femmes 2023


 

Le présent de la mémoire

Halbwachs 1925

L’idée première peut paraître contre-intuitive pour le psychologue : affirmer que la mémoire dépend de l’entourage social, poser les bases d’une théorie sociologique de la mémoire en montrant que celle-ci se déploie dans des cadres sociaux et même qu’il existerait une mémoire collective.

Évoquer les rêves sert à mettre en évidence les reconstructions à partir du présent dont ils font l’objet, qu’on ne peut rappeler un souvenir complet dans le rêve et que les cadres de la pensée la veille et du rêve sont différents.

En reprenant l’analyse du célèbre rêve de « l’injection à Irma » décortiqué par Freud au début de « La science des rêves (Die Traumdeutung- 1900) », Halbwachs montre que même dans le sommeil, une partie des croyances et des conventions des groupes sont à l’œuvre, et que la pensée et la réflexion ont une place plus importante dans les rêves que ce qu’en disent les psychologues (le livre date de 1925, depuis, les théories psychologiques de la mémoire se sont complexifiées).

Autrement dit, même si les cadres de la veille et du rêve sont différents, il est possible de montrer que les cadres de la pensée sociale (notamment l’espace et le temps, le langage, le sentiment de l’identité…) imprègnent et structurent les rêves. Même l’étude de l’aphasie mène à la conclusion qu’ « il n’y a pas de mémoire possible en dehors des cadres dont les hommes vivant en société se se servent pour fixer et retrouver leurs souvenirs. »

Halbwachs aborde le thème de la reconstruction du passé avec l’exemple de la relecture à l’âge adulte d’un livre d’enfance, creusant ainsi le thème de l’identité malgré les modifications des cadres de la remémoration selon les âges.

Évidemment, en le lisant, on ne peut s’empêcher d’avoir à l’esprit comment Paul Ricoeur développera ces thèmes beaucoup plus tard, notamment dans « Temps et récit » (1983-85) et « Soi-même comme un autre » (1990).

En attendant, tout en faisant une relecture critique de Bergson, Halbwachs montre que la reconstitution du passé sera d’autant mieux approchée si l’on dispose d’un grand nombre de témoignages écrits ou oraux : c’est dans ce livre qu’apparaît pour la première fois le concept de mémoire collective qui imprégnera par la suite les réflexions sur ce sujet, à partir de la thèse que toute mémoire « est une reconstruction rationnelle du passé à partir des éléments et des mécanismes actuellement présents dans la conscience du groupe. » ( p. 317, postface de G. Namer).

« Par cadre de la mémoire nous entendons, non pas seulement l’ensemble des notions qu’à chaque moment nous pouvons apercevoir, parce qu’elles se trouvent plus ou moins dans le champ de notre conscience, mais toutes celles où l’on parvient en partant de celles-ci, par une opération de l’esprit analogue au simple raisonnement. » p. 129

La première partie de l’ouvrage est très psychologique, la seconde fait plus appel à l’histoire et à l’anthropologie quand Halbwachs analyse la mémoire collective de la famille, de la religion et des classes sociales. Par exemple à propos de la religion, l’auteur étudie comment celle-ci a pu maintenir sa mémoire collective en présence de traditions aussi différentes que celles des théologiens et des mystiques, et montre que la mémoire religieuse obéit aux mêmes lois que toute mémoire collective : elle ne conserve pas le passé mais le reconstruit à partir du présent.

Voilà : si vous pensez qu’après les répétitions mortifères du XXème et du début du XXIème, la phrase « Plus jamais ça » n’a plus beaucoup de sens, vous pourrez retrouver dans la lecture austère de Halbwachs les bases de la réflexion sur le travail de mémoire et son intérêt. De quoi continuer encore un peu le combat, même s’il apparaît désespéré…


Maurice Halbwachs (1877-1945) – Les cadres sociaux de la mémoire 1926 – Albin Michel 1994
ISBN 9782226074904