La voix de Georges Perec

Berlottier Perec 2026

« Est-ce qu’il y a un accès possible à la littérature par la voix des écrivains, celles et ceux que dans le silence nous lisons ? »

C’est la question presque paradoxale à laquelle tente de répondre Sereine Berlottier dans le n°14 de la belle collection « Perec 53 » des éditions L’Œil ébloui.

Elle le fait en proposant plutôt des variations sur le sujet : en relevant quelques phrases de Perec, en observant l’accord entre son corps et sa voix, la douceur enfantine de celle-ci ; en l’imaginant prononcer une conférence dont on n‘a pas l‘enregistrement ; ou bien en évoquant les voix absentes de la littérature, celles des taiseux Samuel Beckett et Henri Michaux…

Sereine Berlottier (mêmes initiales que Beckett le silencieux) relève l’intérêt que Perec pouvait avoir « à travailler les matières sonores », en notant son engagement dans les projets d’enregistrement de sa propre voix, évoquant un « corps dictaphone » et une « chenille qui fait son cocon ». 

Perec, qui « cherche en même temps l’éternel et l’éphémère » est pudique et précis dans ses réponses aux interviewers, il aimerait bien qu’on ne finisse pas ses phrases à sa place, et Sereine Berlottier indique, à propos de Perec et de son souhait de laisser une trace à la bibliothèque nationale, qu’il « lui faut s‘engendrer lui-même comme archive », devenant ainsi un « corps-bibliothèque ».

Devenir un corps-bibliothèque, n’est-ce pas un fantasme de lecteur, lectrice, ou de bibliothécaire ? En attendant, la description détaillée de l’émission télévisée « Apostrophes » du 8 décembre 1978 permet de retrouver un Perec un peu perdu, ayant du mal à faire entendre sa voix. Mais s’il a inventé, dans « Un homme qui dort », un personnage qui ne parle pas, c‘est pour mieux créer un langage inventif, « une voix qui se peuple d’un manque, d’une question, d’un appel ». Le fait d‘écouter une voix détachée de son corps, à la radio, l’offre libre : « on n’a pas besoin de preuve, d‘asservissement, de causalité ».

Sereine Berlottier rend compte de manière originale de documents sonores qui laissent entendre, par fragments parfois poignants, la voix de Georges Perec. Si elle le fait si bien, c‘est que son écriture laisse entendre sa propre voix. La collection Perec 53 continue donc son chemin dans les hauteurs et les bordures.

Sereine Berlottier ; Ce qui passe, passe : voix de Georges Perec ; collection Perec 53, éditions L’oeil ébloui 2026. ISBN 978-2-490364-50-3

Perec le retour

Perec Pléiade vol. II

Retour à cette partie d’échecs dont Perec nous propose le diagramme dans « La vie mode d’emploi » , page 447 de l’édition de poche, p. 379 du volume II de La Pléiade.

Il s’agit de la partie jouée par Anderssen et Dufresne en 1852, nommée par la tradition la « Toujours jeune » car faisant toujours l’objet de commentaires dans le milieu échiquéen. On peut lire le détail de cette partie ici, mais ça n’est pas notre propos.

Anderssen a les blancs et gagne par une série de coups implacables à partir du coup 19, alors qu’il est à un coup de perdre la partie (il suffirait que les noirs puissent mettre leur dame en G2) et qu’il terminera en ayant sacrifié bon nombre de ces pièces principales dont la dame.

Quel serait la structure du fantasme ? Il y a une dame blanche sacrifiée, et une dame noire a un coup d’être toute puissante. Le camp des noirs croit être en passe de gagner, mais se retrouve à ne pouvoir être que passif face à une série de coups l’obligeant à aller vers la défaite.

La toute puissante est celle qui se sacrifie, l’autre est dans l’illusion de la souveraineté. Le camp sombre est dans l’apparence trompeuse de la domination, mais se fait manipuler par le camp de la lumière, qui lève de manière inexorable l’hallucination.

C’est de l’acceptation de la castration symbolique, de la loi du langage et de la capacité à différer la satisfaction que provient la réalisation du désir, la maîtrise du temps et de l’espace.

Le monde blanc est celui qui ramène l’autre souterrain à la réalité de sa vulnérabilité, en ayant pourtant rêvé sa victoire, alors que l’autre n’a fait que la fantasmer. Je te montre sans coup férir que tu n’es pas tout puissant, que tu es dans l’illusion, dans l’hallucination du pouvoir. Je le fais en sacrifiant la part illusoire de la toute puissance, en me castrant symboliquement, mais je gagne à la fin. Qu’est-ce que je gagne, cela est une autre histoire…

Est-ce que tout cela nous révèle quelque chose sur Perec, sur son livre ? Non, sans doute : cela nous dit plutôt quelque chose sur la capacité du lecteur à divaguer, à faire fonctionner son imagination erratique en lisant : mais c’est la faute à Perec, devant son imagination débridée, le lecteur se sent autorisé à prendre les chemins qui ne mènent nulle part et à jouer avec lui.


Perec Pléiade Vol .II page 379La page 379 du volume II des Œuvres de Perec dans la bibliothèque de la PléiadeAnderssen-Dufresne 1852 - position finale
Lorsqu’on observe la position finale (coup 23), on voit que la dame
noire pourrait mettre le roi blanc échec et mat en un coup, en prenant
le pion en G2 ou la tour blanche en D1. Elle est dans cette position
depuis le coup 19, mais empêchée de conclure par la série de coups
diaboliques réalisés par les blancs qui les mènent à mettre le roi noir
échec et mat de manière élégante, avec deux fous soutenus par un pion,
et en ayant sacrifié une tour, un cavalier et la dame.


Espace Perec 2024 (Antonin Crenn)

Antonin Crenn commence son petit livre de 53 pages – comme le veut la collection – en reprenant la première phrase de « La vie mode d’emploi », cela pour mieux nous entraîner dans son texte à la beauté singulière, faisant d’une banlieue improbable (qui n’a d’existence que sous forme d’hapax dans l’œuvre de Perec) le centre du monde, y montrant ce qui s’y passe vraiment comme Perec le faisait dans « L’infra-ordinaire », ou en questionnant l’espace comme l’ami Georges pouvait le faire dans « Espèces d’espaces » ou « Lieux ».

Antonin Crenn – qui se veut « narrateur d’une histoire qui est en train de s’inventer » – va plus loin que l’écrit expérimental pourrait le laisser espérer : il déploie l’éventail des souvenirs, de l’histoire, remonte jusqu’à l’enfance et laisse apparaître ce à quoi on ne s’attendait pas, l’émotion.

On pratique donc la lecture augmentée, comme il se doit au XXIème siècle, en allant voir sur les cartes de l’Internet, pour se rendre compte qu’on avait déjà surplombé ces lieux lors d’une visite des terrasses de St-Germain-en-Laye… Où les souvenirs du lecteur rencontrent ceux de l’auteur, au moins un peu : j’étais resté en surplomb pour visiter le curieux musée Maurice-Denis, je n’étais pas descendu vers la rue du Président Wilson et le hameau Alfred Sisley, vers cette ville « qui n’est pas le terminus, mais la salle d’attente, le repos provisoire avant la ville » où je n’irai jamais, sauf dans le beau livre de Antonin Crenn.

Les souvenirs de St-Germain-en-Laye, ce sera avec le livre de Anne Savelli que je les revisiterai.

Le livre d’Antonin Crenn est le N°7 sur 53 de la collection « Dire son Perec » des éditions l’Oeil ébloui. 


 

Espace Perec 1978 (La Vie mode d’emploi)

Perec - Oeuvres I

On y trouve d’abord un petit traité de psychologie de la forme se transformant en manuel de résolution d’un puzzle (un ensemble, c’est-à-dire une forme, une structure) qui sera repris 270 pages plus loin, une petit traité qui est en vérité un art d’écrire « La vie mode d’emploi ».

On découvre ensuite un mort dont la vengeance lui survit, côtoyant la veuve d’un archéologue raté ayant cherché une cité aussi illusoire que légendaire et des pratiquants d’une secte méditant sur la recette de mousseline à la fraise dont Perec nous donne la recette.

Il n’y a personne au troisième droite : voilà déjà une pièce vide, un motif qu’on retrouvera en fin du roman. Suit une description du Tarande en français ancien par Gélon le Sarmate et d’un bahut sculpté par son propriétaire, donnant lieu à l’une des premières ekphrasis du roman, etc.

C’est bien connu, la prolifération d’objets, la multiplication de personnages, la profusion d’histoires sont l’une des caractéristiques de ce livre que Perec a sous-titré « Romans » au pluriel.

Dans l’Atlas de littérature potentielle (page 386), Perec indique que « En 1972, le projet qui allait devenir « La vie mode d’emploi » se décomposait en trois ébauches indépendantes, aussi floues l’une que l’autre. » Il détaille ensuite quelques unes des structures mathématiques sur lesquelles son roman est construit.

Son imagination semble augmentée par ce cahier des charges oulipien complexe qui structure l’œuvre, qui se présente comme énigme par la référence aux puzzles ; on est en droit d’imaginer que la présence du nom Rorschash est peut-être une allusion au test d’évaluation éponyme (même si ça ne s’écrit pas tout-à-fait pareil à une lettre près), qui dans sa passation et son interprétation s’attache, comme Perec dans son livre, de manière obsessionnelle aux détails.

La propension aux digressions et aux transformations du texte peut faire penser à Sterne et à Potocki mais on n’y voit pas de filiation : Perec ne se contente pas de mettre à mal le roman classique, il construit un monde, élabore tout un univers bien ancré dans la critique sociale de son époque et nous livre du romanesque débridé et inventif malgré les contraintes volontaires d’écriture : en le lisant, on se moque donc des règles de la polygraphie du cavalier, de la pseudo-quenine d’ordre 10 ou du bi-carré latin orthogonal et on apprécie une lecture dans laquelle on se laisse entraîner dans mille et une histoires et fantaisies, drames et mini-épopées, biographies et catalogues, descriptions et rêveries…

Quand Perec écrit : « On en déduira quelque chose qui est sans doute l’ultime vérité du puzzle : en dépit des apparences, ce n’est pas un jeu solitaire: chaque geste que fait le poseur de puzzle, le faiseur de puzzle l’a fait avant lui ; chaque pièce qu’il prend et reprend, qu’il examine, qu’il caresse, chaque combinaison qu’il essaye et essaye encore, chaque tâtonnement, chaque intuition, chaque espoir, chaque découragement, ont été décidés, calculés, étudiés par l’autre« , on ne peut s’empêcher de penser qu’il nous parle de lui et de son lecteur.

Le lecteur se demande quelle est la signification de ces digressions permanentes, qui semblent se multiplier au fur et à mesure que le roman avance. Ne peut-on les interpréter comme une fuite en avant, un évitement systématique de la narration linéaire et de son aboutissement ? Mais alors, qu’est-ce que Perec repousse ? Peut-être est-ce ce fameux paragraphe final mettant en scène Bartlebooth devant le dernier puzzle, une scène reliée à la biographie de Perec (la lettre W) : un moment à la fois poignant et terrifiant.

Le lieu de la dernière pièce vide du puzzle est un trou, une béance, un puits sans fond. La vie serait ce puzzle dont le dernier espace à combler ne correspondrait pas à la dernière pièce tenue en main.

On pourrait trouver là un sens au titre du livre : la vie ne se déploie que lorsqu’on peut la raconter, il n’y a vie que lorsqu’il y a narration. En cela, on pourrait relier cette œuvre avec la pensée de certains philosophes du XXème siècle (Paul Ricoeur) ou du suivant (Judith Butler).

Ce livre, à propos duquel on lit souvent que c’est le chef-d’œuvre de Perec, semble reprendre, résumer, concentrer de manière cohérente et magistrale l’ensemble des recherches entamées dans ses livres précédents.

Mais l’auteur a le génie de ne pas se laisser abuser par son propre jeu, comme c’est le cas pour son personnage Bartlebooth qui s’autodétruit dans un jeu sans fin dont il a oublié les règles. Perec maîtrise la mise et l’enjeu, pour écrire une œuvre romanesque majeure du XXème siècle, marquée par la perte et l’absence.

Le relire au terme provisoire d’un atelier-lecture-Perec nous ayant entraîné dans les profondeurs de son œuvre (avec lui et d’autres auteurs), c’est comme une récompense, une cerise sur le gâteau…


Espace Perec 1978 (La Vie mode d’emploi)

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L’atelier-lecture-Perec a consisté en une exploration systématique de son œuvre pendant plusieurs semaines, donnant lieu à une série de notes de lecture publiées sur mon blog « Les notes de sonneur ». C’est une manière de lire que je pratique de temps en temps, la dernière fois, c’était à propos de Virginia Woolf, avant avec Annie Ernaux. Cet atelier n’est pas définitivement clos, des pages pourront être modifiées, d’autres créées au fil des lectures et relectures…


On a lu pour cet atelier-lecture Perec :

Perec, Georges – Les Choses – Pocket 1965

Perec, Georges – Quel petit vélo au fond de la cour ? – 1966

Perec, Georges – Un homme qui dort –1967 – Folio Gallimard N°2197

Perec, Georges – La Disparition – 1969 – L’Imaginaire Gallimard N°215

Perec, Georges – Les Revenentes – 1972 – Julliard 1997

Perec, Georges – La boutique obscure – 1973 – L’Imaginaire Gallimard 2021

Perec, Georges – Espèces d’espaces – 1974 – Seuil La librairie du XXIème siècle – 2022

Perec, Georges – W ou le souvenir d’enfance – 1975 – L’Imaginaire Gallimard N°293

Perec, Georges – Je me souviens – 1978 – Le Livre de Poche 2013

Perec, Georges – La vie mode d’emploi – 1978 – Le Livre de Poche N°5341

Perec, Georges – La clôture et autres poèmes – 1978 – Édition de la Pléiade Vol.II

Perec, Georges – Un cabinet d’amateur – 1979 – Points Seuil N° P865

Perec, Georges – L’éternité – 1981 – Édition de la Pléiade vol.II

Perec, Georges – Tentative d’épuisement d’un lieu parisien – 1983 – C. Bourgois 2024

Perec, Georges – 53 jours – 1989 – P.O.L. 1989

Perec, Georges – L’infra-ordinaire – 1989 – Seuil, La librairie du XXIème siècle 1989

Perec, Georges – Je suis né – 1990 – Seuil, La librairie du XXème siècle 1990

Perec, Georges – Cantatrix sopranica L. – 1991 – Points Essais N°577

Perec, Georges – Le voyage d’hiver – 1993 – Seuil, La librairie du XXIème siècle 1993

Perec, Georges – Ellis Island – 1995 – P.O.L. 2019

Perec, Georges – Penser/Classer – 2003 – Points Seuil Essais N°760

Perec, Georges – L’art et la manière d’aborder son chef de service… – 2008 – Points 2010

Perec, Georges – Le Condottière – 2012 – Points Seuil 2012

Perec, Georges – Œuvres, tomes I et II – Bibliothèque de la Pléiade 2017

Perec, Georges – Lieux – 2022 – Seuil, La librairie du XXIème siècle 2022

Perec, Georges & al. – La littérature potentielle – 1973 – Folio Gallimard N° 95

Perec, Georges & al. – Atlas de littérature potentielle – 1981 – Folio Gallimard N° 109

Perec, Georges – Traduction de « Le naufrage du stade Odradek » de Harry Mathews – POL 1989

Bens, Jacques & Perec, Georges – 50 choses qu’il ne faudrait tout de même pas oublier de faire avant de mourir – L’Oeil ébloui 01/53 – Coll. Perec 53 – 2024

Bodin-Hullin, Thierry – Trajet Perec – L’Oeil ébloui 02/53 – Coll. Perec 53 – 2024

Bon, François – L’espace commence ainsi – L’Oeil ébloui 03/53 – Coll. Perec 53 – 2024

Yokna – Permutation – L’Oeil ébloui 04/53 – Coll. Perec 53 – 2024

Claro, Christophe – Une seule lettre vous manque – L’oeil ébloui 05/53 – Coll. Perec 53 – 2024

Savelli, Anne – Lier les lieux élargir l’espace – L’œil ébloui 06/53 – Coll. Perec 53 – 2024

Crenn, Antonin – Terminus provisoire – L’oeil ébloui 08/53 – Coll. Perec 53 – 2024

Getzler, Pierre – Place Saint-sulpice les 18 & 19 octobre 1974 – L’Oeil ébloui 08/53 – Coll. Perec 53 – 2025

Coiffier, Sophie – L’éternité comme un jeu de taquin – L’Oeil ébloui 09/53 – Coll. Perec 53 – 2025

Bailly, Jean-Louis – Le timbre à un franc – L’Oeil ébloui 10/53 – Coll. Perec 53 – 2025

Bellos, David – Georges Perec, une vie dans les mots – Seuil biographie 2022



Documents audio-visuels consultés :


Film « En remontant la rue Vilin » de Robert Bober, 1992 :  

https://youtu.be/8HfvFHQ-j6s?si=jrWkqk6sNhlhkJbv


Film « Les lieux d’une fugue », 1978 sur Ubuweb : 

https://ubu.com/film/perec_fugue.html


Film « Récits d’Ellis Island » 1980, de Georges Perec & Robert Bober. En deux parties :

Traces : https://ubu.com/film/perec_traces.html

Mémoires : https://ubu.com/film/perec_memories.html


François Bon, « Quarante ans après sa mort, Georges Perec écrit encore » :  

https://youtu.be/uNErRGv4ImE?si=5o_IKEkgF_d9AGvm


Perec sur Ubuweb : https://ubu.com/film/perec.html


ELLIS – Short film by J.R. : 

https://youtu.be/CSSmeL67npU?si=labdc0o-n1DWZjRG


« Lieux » en version numérique : https://lieux-georges-perec.seuil.com



Perec - La vie mode d'emploi


Perec - Oeuvres II

Espace Perec 2025 (J.L. Bailly)

Jean-Louis Bailly 2025

Jean-Louis Bailly ne nous cache pas son âge car son livre évoque le fait qu’il a pu croiser la route de Georges Perec, qu’il a été son contemporain et que son année de naissance est le chiffre fétiche de la collection « Dire son Perec ».

Mais il fait vite un pas de côté pour ne pas réduire son texte au recueil de souvenirs : il nous fait sentir le temps qui passe, les lambeaux d’une époque, en évoquant l’univers matériel et mental dans lequel évoluait Perec, qui a été aussi le sien, le temps du timbre à un franc.

Pour cela, il se réinvente en narrateur qui se présente en jeune homme en utilisant la deuxième personne du singulier, comme l’avait fait Perec dans « Un homme qui dort », pour nous raconter comment, alors qu’il avait créé une revue littéraire, il avait écrit à Perec pour lui demander un texte (on s’écrivait encore des lettres à ce moment-là).

Il nous fait ainsi partager la vie d’un jeune aventurier littéraire dont il dit qu’il était inexpérimenté, naïf et outrecuidant, et nous raconte ses mésaventures de jeune directeur de la revue Nouvelles impressions (Oui, Raymond Roussel n’est pas loin).

La lettre reçue de Perec le 7 octobre 1977 à la levée de 19 heures est donc le document central de ce petit livre, proposé en fac-similé page 15. Bailly recevra quelques temps plus tard pour sa revue le cadeau de Perec, un extrait de l’ouvrage qu’il est en train d’écrire : « La Vie mode d’emploi ».

Le texte en question est évoqué dans son devenir, c’est-à-dire les corrections et variations observées dans les éditions futures, ce qui permet à Bailly d’évoquer l’ennemi des éditeurs, la coquille, « la Coquille éternelle, qui depuis l’incunable poursuit le typographe de son absurde et implacable malignité… » et nous dire quelque chose du métier d’éditeur ou de directeur de revue.

Dans un autre décalage temporel, Jean-Louis Bailly évoque la fameuse machine à écrire de Perec, une IBM Selectric électrique à boule, qui a rendu l’âme avec l’écriture de « La Vie mode d’emploi ». Cela permet encore une fois à l’auteur de décrire l’univers matériel et mental de l’époque de Perec.

Pour terminer, l’auteur nous offre une belle nouvelle très perecquienne évoquant « La disparition », et nous parle de sa « Chanson du Mal-Aimant », le « plus long lipogramme versifié en langue française » : c’est l’occasion pour Bailly de rappeler que Perec écrivait pour dire le manque, l’absence sur laquelle il construisait sa vie ; il évoque aussi son expérience d’écriture de lipogrammes ce qui lui permet de parler du plaisir de l’écriture, d’en préciser la technique et d’imaginer ce qu’a pu éprouver Perec en écrivant.

À son tour, Jean-Louis Bailly écrit sur le manque, l’absence : l’adresse finale nous confirme bien, de manière émouvante, qu’il s’agit du manque, de l’absence de Perec.

Ce livre est le N°10 sur 53 de la collection « Dire son Perec » des éditions L’Oeil ébloui.

Sir James, CC BY-SA 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0>, via Wikimedia Commons

   

Espace Perec 2024 (Bodin-Hullin)


 

Bodin-Hullin 2024

T. B-H. est le maître d’œuvre de la collection « Dire son Perec en 53 livres de 53 pages par 53 artistes » dans sa maison d’édition L’œil ébloui. Dans son « Trajet Perec », n° 2 de la collection, il nous dit son Perec en 53 paragraphes en essayant de répondre à la question posée sur la raison d’être de son projet éditorial, qui s’inscrit sur le long terme : « …une collection qui serait composée de 53 ouvrages de 53 pages, dédiée à l’œuvre et à la vie de Georges Perec… ». C’est l’occasion pour l’auteur de nous parler de « 53 jours », le dernier roman de Perec, ainsi que des 53 jours passés par Stendhal à écrire « La Chartreuse de Parme » : on est en bonne compagnie.

C’est « juste une idée » au départ, et T. B-H. joue malicieusement à un jeu perecquien de variation sur le mot « idée » et ses locutions – comme celui pratiqué par Perec au début de « Espèces d’espaces » avec le mot « Espace » – mais n’élude pas les questionnements sur son projet en se lançant dans des variations hésitantes, poétiques, savantes ou techniques sur les réponses à apporter.

Il est d’abord comme un étudiant maladroit passant un examen, un porteur de projet à éclaircir ; il est plus loin le lecteur érudit de Perec, fan collectionneur obsessionnel d’éditions rares ; on le découvre en jeune étudiant rédacteur d’un des premiers mémoires sur « La vie mode d’emploi » ou plus tard en éditeur expérimenté écrivant à Annie Ernaux : ces différentes postures de narrateur lui permettent de nous parler de Perec et de ses livres.

Il peut être aussi le poète illuminé poursuivi par le nombre 53 (un aleph borgésien, nous dit-il) ou l’expert évoquant les apparitions de ce nombre dans l’œuvre de Perec, marquant son trouble devant « ses pistes qui n’en finissent plus de se croiser, se décroiser, se recroiser…» mais ajoutant : « Perec nous entraîne dans une (re)découverte perpétuelle de la (re)lecture de son œuvre. On n’en a jamais terminé avec lui »

T. B.-H. ne manque pas d’humour dans sa page Tentatives, dans laquelle il recense toutes les facilités et lieux communs qui pourraient lui servir dans la justification de son projet, qui résonne avec nos propres petites tentatives de parler des livres sur l’Internet : que dire, quand on n’est ni érudit ni savant, ni poète ni écrivain, qui n’a pas déjà été dit sans tomber dans les lieux communs et les goûts et les couleurs…

Devant tant d’érudition, sonneur, tu te sens lecteur bien naïf et ignorant, avec tes petites notes bien légères. Tu es au niveau zéro du fan club, pas encore fétichiste et idolâtre.

On se console car Thierry Bodin-Hullin nous confie qu’il préfère au projet l’incertitude du trajet à penser, « un trait, pas vraiment rectiligne, pas toujours praticable, sur lequel [il est] en équilibre et où le doute et le tâtonnement sont plus engageants que la raison d’être et la stratégie. »

Bien, « L’oeil, ébloui, comme une métaphore de la lecture », c’est aussi le regard que l’on porte sur ce livre, ce projet, cette collection, qui accompagnent brillamment notre lecture ou relecture des livres de Perec. On aime que le livre de Thierry Bodin-Hullin se termine par une trace émouvante, car l’émotion transparaît tout au long de ce livre étonnant.


Espace Perec 2024 (Bodin-Hullin)  

Ce livre est le N°2 de la collection « Dire son Perec » des éditions l’Oeil ébloui.



Espace Perec 1969-1975 (Lieux)

Perec Lieux 1969-1975

Le pavé est imposant (608 pages, 1310 g), il est accompagné d’une version numérique en ligne visant à permettre d’autres parcours de lecture que celui, linéaire, du volumineux codex.

Le projet initial, bien connu des perecquiens, inscrivait dans le temps les recherches déjà entamées sur l’espace dans d’autres livres, comme « Espèces d’espaces », par exemple.

L’édition indique que les contraintes d’écriture mises en place par Perec – comme ce fameux bi-carré latin d’ordre 12 – n’ont pas toujours été suivies à la lettre. Le livre est inachevé et ne s’est donc pas étalé sur douze ans comme prévu à l’origine.

Perec nous convie donc à nouveau à une expérience de lecture étonnante dans laquelle sont séparés la description et le souvenir, le réel et la mémoire. On plonge dans une sorte d’autobiographie « en direct » faite de mille détails concernant son vécu quotidien et de souvenirs, insérés dans la description minutieuse de divers lieux parisiens de l’époque : ce qui pourrait sembler fastidieux s’avère être émouvant et on s’imagine à côté de Perec prenant ses notes rue Vilin, comme on le voit sur la magnifique photographie de couverture du livre, photo de Pierre Getzler.

On voit passer les cars de CRS à St Germain-des-Prés, on déchiffre des programmes de spectacles sur les colonnes Morris (Daniel Gélin au théâtre) ; on s’attarde devant des librairies aujourd’hui disparues ; disparaissent aussi progressivement des inscriptions publicitaires peintes sur les murs, ainsi que les derniers « Café-Charbons ».


« Je dois faire confiance à mon oubli comme à ma mémoire, c’est-à-dire au temps. »

Perec entrelace une réflexion double sur l’écriture de la mémoire et sur la possibilité d’une notation objective du réel en enfouissant des capsules temporelles sous forme d’enveloppes cachetées. L’écrit lui-même est ainsi susceptible de laisser apparaître son vieillissement et laisse donc place à l’aléatoire, à la surprise du résultat final, ce qui est une prise de risque de la part de l’écrivain.

Perec note déjà, en novembre 1969 : « Un nouveau magasin de mode à la place d’une librairie. », il indique aussi la présence de nombreux bancs accueillants dans Paris et note une publicité comme heureusement on n’en voit plus (?) : « J’aime ma femme – Elle achète la – Kronenbourg – par 6. » Il fréquente beaucoup les cafés, je me demande si l’on peut vivre encore comme cela de nos jours à Paris…

Il fréquente du beau monde de la culture (du moins de notre point de vue rétrospectif) par exemple lors d’une dépendaison de crémaillère en 1970 : Henri Lefebvre, Marcel Bénabou, Christian Bourgois, Jean-Paul Rappeneau, Maurice Roche, Anne Bellec, Bianca Lamblin, Pierre Bourgeade, etc. Mais cela n’est qu’un bref aperçu : il suffit de se référer à l’index pour avoir une idée plus vaste des relations de Perec.

On s’étonne de ne pas pas trouver de référence à Guy Debord et au concept d’errance psycho-géographique des situationnistes : les démarches sont sans doute plus éloignées qu’il n’y paraît. On rencontre néanmoins plus d’une fois le terme dérive. Perec semble plus proche du concept de vie quotidienne tel que développé par Henri Lefebvre, ce que l’on avait déjà perçu en relisant Les Choses (sans oublier l’influence des Mythologies de Barthes).

On le retrouve parfois dans la déprime de L’homme qui dort, faisant part de ses difficultés à écrire, pestant contre Roland Barthes et enviant la gloire de Sollers ou de Le Clézio, l’écriture de Leiris ou de Roubaud…

La bande son est d’époque : on perçoit des bribes de Françoise Hardy, Georges Brassens et Moustaki et le programme de cinéma est tout aussi mémorable : Hitchcock, Sturges, Peckinpah…

« Je ne veux pas oublier. Peut-être est-ce le noyau de tout ce livre : garder intact, répéter chaque année les mêmes souvenirs, évoquer les mêmes visages, les mêmes minuscules événements, rassembler tout dans une mémoire souveraine, démentielle. » p. 198

L’ouvrage donne l’impression de suivre Perec au jour le jour dans ses déambulations parisiennes et de faire un saut dans le temps d’une époque révolue pas si éloignée, du moins quand on est pas trop jeune. On suppose que cette lecture sera une expérience différente selon qu’elle sera effectuée par un lecteur parisien habitué des lieux ou un provincial qui connaît peu Paris, et selon que le lecteur sera jeune ou aura vécu tout ou partie de l’époque relatée. Les « je me souviens » ne seront pas les mêmes…

Espace Perec 1969-1975 (Lieux)

« Lieux » en version numérique : https://lieux-georges-perec.seuil.com

Le film de Robert Bober datant de 1992 : 

En remontant la rue Vilin :

Espace Perec 2024 (Anne Savelli)

Savelli 2024

Avec ses ailes déployées, Anne Savelli nous offre un beau titre pour son livre et nous invite à la suivre dans ses propres espaces qui vont à la rencontre de ceux de Perec. Elle commence fort avec Proust, Balzac, Duras et Woolf, mais c’est pour mieux expliquer ce qui lui permet d’écrire. Les lieux lancent un appel et déterminent une posture de l’auteure, qui se met aux aguets, « se dilue de place en place » pour examiner « le lieu de l’absence, de l’abandon, de l’oubli, du possible ».

« Je devine simplement qu’un agencement existe, nous permettant d’écrire. »

Ce lien entre espace et écriture, Anne Savelli en a l’expérience, l’a déjà exploré dans d’autres livres, sans que l’on puisse réduire ceux-ci à ce thème. Dans « Fenêtres, Open space » (Le mot et le reste, 2007), elle explorait le monde à partir de la ligne 2 du métro parisien, trajet pendant lequel elle lisait « Penser/classer » de Perec, mais aussi « La Vie mode d’emploi » sur le même trajet auparavant. Dans « Franck » – portrait d’un jeune homme par lieux – (Stock, 2010), elle explorait autobiographiquement les lieux de l’enfermement et de la violence sociale et relie son roman à « Un homme qui dort ». Dans « Décor Lafayette » (Inculte, 2013), c’est le grand magasin qui est le lieu d’un langage qui élargit le propos à la notion de décor ; dans « Saint-Germain-en-Laye » (L’attente, 2019), c’est la ville en surplomb qui permet de continuer les explorations entamées avec les arrêts sur image dans « Décor Daguerre » et l’autorise à parler de sa mère lisant Perec dans le RER ; dans « Île ronde », c’est le personnage Dita Kepler qui fait le tour d’une l’île légendaire…

« … se lier au lieu, c’est réduire ou élargir un cercle, s’y inclure et s’y oublier. »

Anne Savelli évoque les auteur(e)s qui l’ont influencée : Marcel Proust, Jean Genet, Violette Leduc et Janet Frame, pour dire quelle lectrice ils ont fait d’elle. Quand à Georges Perec, elle indique : « …comme tout le monde, j’ai compris que c’était à moi qu’il parlait ». Comme tout le monde, c’est vite dit : tout lecteur des textes de Perec n’est pas capable d’écrire les livres de Savelli…

Anne Savelli nous parle donc en toute simplicité de sa découverte de « La vie mode d’emploi » et des photographies et apparitions télévisuelles de Perec avec son manteau à bouclettes, pour mieux s’engager dans la description de la rue de l’Atlas qui lui est familière mais qui est aussi le lieu de naissance de Perec, (Villa Annette au N°6) une promenade dans laquelle s’entrecroisent des fragments biographiques des deux auteurs.

Elle indique aussi comment ont pu se croiser l’écriture de certains de ses livres avec celle des livres de Perec et comment les espaces, les lieux gardent la mémoire de ce qu’elle fut à différents moments de vie. Elle décrit aussi comment la lecture de Perec lui a appris à écrire sur l’infra-ordinaire, sur « ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste… » et comment « les romans et les films ajoutent des pièces à nos appartements, des dépendances à nos lieux d’écriture ».

L’entrelacement (j’ai déjà employé l’image du caducée d’Hermès à propos de W ou le souvenir d’enfance) nous a amené à bifurquer d’un atelier lecture Perec à un atelier lecture Savelli : on ne s’en plaint pas.

Incidemment, il nous plaît d’apprendre (Wikipédia) que cette rue de l’Atlas intègre une allée Pernette-du-Guillet. Il y a aussi le passage de l’Atlas, en forme de U, qui aurait pu plaire à Jacques Roubaud.

Ce qui nous touche, c’est que Savelli, en entrelaçant (un procédé cher à Perec) deux vies, deux vécus de l’espace, esquisse un portrait intime de Perec à travers ses lieux, qui est presque un autoportrait de Savelli en Perec. À moins que ce ne soit l’inverse, allez savoir…


Un lecteur attend, place ***, que la pluie cesse de tomber, et la publication de la prochaine œuvre de Anne Savelli : Bruits.


Ce livre est le N°6 sur 53 de la collection Dire son Perec des éditions L’OEil ébloui.  

Mbzt, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons


 
 

Lier les lieux, élargir l’espace. Anne Savelli

Espace Perec 1975 (Place Saint-Sulpice)

Perec 1975

Tentative d’épuisement d’un lieu parisien 1975.

Un homme, un écrivain, erre place Saint-Sulpice à Paris, au début des années 70 du XXème siècle. Il prend des notes sur ce qu’il voit, va s’asseoir fréquemment dans le Café de la Mairie, qu’il a choisi comme poste d’observation. Rien de nouveau, me direz-vous : des promeneurs parisiens, la littérature en connaît d’autres. Sauf que celui-là se nomme Georges Perec.

Le 19 octobre 1974 à Paris, une femme mangeant une part de tarte traversait la place Saint-Sulpice : elle figure maintenant pour l’éternité dans un livre de Georges Perec.

La tentative de description, si elle se voulait exhaustive, paraîtrait totalitaire et vouée à l’échec : mais ça n’est pas tout à fait ça, nous dit Perec, il s’agit de décrire le reste, ce qu’on ne note pas habituellement, ce qui n’a pas d’importance. Une démarche qui se rapproche de son livre « L’infra-ordinaire ».

On laisse aux amis écrivains et universitaires la réflexion sur les enjeux littéraires d’un tel écrit et on le lit avec nonchalance.

Le texte a un demi-siècle maintenant et il est probable que le lecteur contemporain ne le lit pas comme il pouvait être reçu en 1975, de même que le provincial ne le lit pas comme le parisien qui connaît bien cet espace : il a la patine du décor de l’époque, il est devenu pour nous, lecteur naïf et excentré, un beau poème parisien.

Comme pour « Je me souviens », le temps qui passe implique à long terme pour ce texte une sorte d’effacement, de disparition – des thèmes chers à Perec – car il arrivera un jour où ces lieux et les comportements qu’ils contiennent, comme la rue Vilin de son enfance, auront tellement changé qu’on ne les reconnaîtra plus.

CVB, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons


 
 

Espace Perec 1966 (Quel petit vélo…)

Perec 1966

Un long titre pour un texte court plein de fantaisie. Le narrateur fait partie d’une bande d’amis plutôt maladroits et déjantés qui essaient d’aider l’un d’entre eux à échapper au service militaire en Algérie.

L’édition dans la Pléiade, dans sa notice (Yannick Séité) insiste sur les aspects précisément autobiographiques de ce texte, ainsi que sur l’influence du Séminaire de Roland Barthes de l’année 1964-65.

Publié en 1966, le sujet (la guerre d’Algérie) est encore brûlant et Perec avance doublement masqué : on peut se demander si les aspects formels de son récit (la loufoquerie, le catalogue des figures de rhétorique…) ne cherche pas, en atténuant l’aspect contestataire du propos, à éviter les possibilités de censure actives à l’époque (on pense à Guyotat, Aleg…) ; mais plus sûrement d’autre part, derrière l’évocation de la guerre d’Algérie se profile, dans le poème des dernières pages, l’évocation des camps d’extermination nazis.

Encore une fois chez Perec, il y a le texte derrière le texte. Cette guerre de décolonisation (1954-1962), traumatisante pour toute une génération, venait s’ajouter aux horreurs vécues à peine vingt ans plus tôt par les victimes de la Shoah, en était encore comme un écho résonnant de manière sourde durant les années 60.

Perec, derrière la fantaisie, appuyait là où ça fait mal et continuait l’exorcisme d’une partie de sa biographie.

Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? 1966.