L’intérieur d’une pieuvre

Laura Vazquez
Le livre du large et du long
Laura Vazquez
Le livre du large et du long

Sous l’aile d’Homère et de Monique Wittig, Laura Vazquez tente et réussit, dans le langage poétique, de devenir héroïque dans la réalité et épique dans le livre. L’ouvrage propose une expérience de lecture particulière, un QR-code placé à la fin du volume permettant d’accéder à la lecture intégrale de l’œuvre par Laura Vazquez elle-même.

Et cette audition est un vrai choc, permettant d’aller au cœur du rythme si particulier de cette poésie et de goûter au plaisir des sonorités de ce texte grâce à la voix de l’auteure. On lit donc, et on écoute, une poésie moderne, généreuse et puissante, dans laquelle le corps, très présent, tente de ne pas trop se morceler au contact du monde et des autres.

Ensuite, la relecture silencieuse n’est pas moins saisissante, la voix de Laura Vazquez ne finissant pas de résonner en nous. 

« Une femme avance
et dit

je »

et on est conquis par une nouvelle héroïne aux paroles ailées, qui ne craint pas au début de son livre de faire allusion à Dante (p.15) et à Rimbaud (p.51). Le lecteur hypnotisé croit même entendre des échos de la poésie de Henri Michaux.

Mais ça n’est pas ça.
C’est autre chose… 

Vazquez, Laura – Le livre du large et du long – Sous Sol 2023
  
 

Mains tendues

François Bon
Impatience
François Bon
Impatience

Le dispositif noir fait référence au théâtre, la performance évoquée laisse entendre le texte même qu’on est en train de lire : l’acte est dans le texte de l’acte. Autour, la ville affleure ainsi que la colère qu’elle contient.

Le texte est entre prose poétique et pièce de théâtre, dans l’espace entre la rue et la salle noire, c’est-à-dire le chemin que font les mots de la ville pour porter la colère. 

Ce texte écrit en 1998 dans un théâtre semble être prophétique de mouvements sociaux récents : mais dire cela l’enferme dans une interprétation univoque qui le réduit. Il est aussi interrogation sur les mots, le roman, la forme littéraire. Au fil des pages la révolte gronde : c’est que l’auteur se préoccupe des êtres et des lieux qui habituellement indiffèrent. Il reste les bras ouverts pour dire la vérité du monde. Ici, on éclaire les cerveaux. 

François Bon. Impatience. Éditions de Minuit, 1998  

C’étaient de très grands vents

Joëlle Gardes. Saint-John Perse : les rivages de l'exil. Biographie. Éditions Aden, Bruxelles 2005 
Joëlle Gardes. Saint-John Perse : les rivages de l’exil. Biographie. Éditions Aden, Bruxelles 2005 

J’explore cette biographie très bien faite en même temps que je relis les œuvres poétiques de Saint-John Perse (1897-1975). Cette poésie sensuelle et luxuriante, ce chant plein d’échos et de réminiscences, aux répétitions lexicales et rythmiques somptueuses, baignées de soleil, de vent et de violence et fréquentées par une faune et une flore insulaires n’ont jamais quitté ma vie de lecteur. 

Ce travail biographique de Joëlle Gardes permet de mieux connaître le poète et replacer ses textes dans le contexte de sa vie et de son époque. Cela est d’autant plus indispensable que Saint-John Perse a construit lui-même sa légende en concevant de son vivant le volume de La Pléiade (mon premier Pléiade ! ) qui lui est consacré, quitte à réécrire l’histoire et les lettres de sa correspondance…  

Allez, c’est parti :

« Et c’est l’heure, Ô Poète, de décliner ton nom, ta naissance, ta race… » 

Joëlle Gardes. Saint-John Perse : les rivages de l’exil. Biographie. Éditions Aden, Bruxelles 2005  
 
 

Fruits de la passion

Nathalie Quintane. Tomates. POL 2022
Nathalie Quintane. Tomates. POL 2022

La poésie est politique, non pas parce que tout est politique, mais parce que le langage est affaire de pouvoir. Le texte vient donc ici affirmer le désir d’une minorité, celle qui lit des livres, de la littérature, désir de vivre et écrire intensément. Cela passe peut-être par la relecture de Blanqui, et sûrement par la recette du purin d’orties pour cultiver les tomates.

L’humour loufoque toujours présent dans les écrits de Quintane est comme une pudeur qui vient rendre plus discrète l’expression de la révolte, sans pour autant l’atténuer, et lui fait écrire un « livre muet », « costumé par places dans l’espoir d’être entendu ». Une certaine mélancolie du désarroi transparaît, masquée par le travail critique ou par la fantaisie.

Un livre placé au rayon poésie, mais ça déborde. 

Nathalie Quintane. Tomates. POL 2022
 
 

Écrits du grand vent

Kenneth White. Le mouvement géopoétique. Poesis éditions 2023  
Kenneth White. Le mouvement géopoétique. Poesis éditions 2023  

Avec ce petit opuscule de 15 pages, le poète Kenneth White nous fait un petit signe depuis sa retraite de Trebeurden et du haut de ses 87 ans.

Hölderlin nous appelait à « habiter poétiquement le monde ». C’est ce que fait White depuis longtemps avec une poétique qui se veut « première saisie globale des choses, une organisation sensorielle-intellectuelle précédant la philosophie et la science, mais pouvant les inclure ».

Kenneth White nous embarque encore et toujours dans son errance poétique déterminée par le vent et les embruns, par l’ouvert et le nomadisme intellectuel, la rêverie et la géopoétique et nous rappelle que « vivre poétiquement » sur la terre, « c’est se sentir exister dans un espace-temps où circulent les grands courants poétiques de la planète ».

C’est l’occasion : un lecteur te salue, White, et te remercie. 

Kenneth White. Le mouvement géopoétique. Poesis éditions 2023  

Visages de feu de la nuit océane

« Si les prophètes faisaient irruption / par les portes de la nuit / et cherchaient une oreille tel un pays natal – / Oreille de l’humanité / Ô toi, envahie d’orties, / entendrais-tu ? » 

Sachs, Nelly. Exode et métamorphose. nrf Poésie/Gallimard 2023

Nelly Sachs (1891-1970), contemporaine de Paul Celan, ayant de justesse échappé aux nazis en 1940, fait partie des artistes ayant apporté une réponse à la question de Hölderlin (A quoi bon des poètes en temps de détresse ?), question renouvelée par le philosophe Theodor Adorno après la guerre (Peut-on encore écrire après Auschwitz ?). 

Elle le fait dans des textes forts et puissants s’appuyant sur ses lectures de la bible, mais aussi de la kabbale, des écrits hassidiques et de Hölderlin. Si l’on considère que le langage comme simple convention échoue toujours à dire toute la vérité, il ne peut que s’en approcher. La poésie, ici, relève le défi. Une poésie pour lecteurs avertis, qui n’ont pas peur que la nuit et le brouillard reprennent possession d’eux-mêmes, et ne craignent pas de ne pas oublier. 

« Peuples de la terre, / ne détruisez pas l’univers des paroles, / ne découpez pas avec les couteaux de la haine / le son qui fut enfanté en même temps que le souffle. » Traduction Mireille Gansel

Sachs, Nelly. Exode et métamorphose. nrf Poésie/Gallimard 2023

L’homme de Mytholmroyd

Ted Hugues
Poèmes
Ted Hugues
Poèmes

Le renard-esprit sous la coupe inclinée de la lune nous emmène dans la liberté sauvage du zoo des mots. Ted Hugues est ce monstre fatal timide comme une souris qui allume le feu vital, l’électricité essentielle de la poésie. Il sait comment faire vivre le vent et l’aube d’automne dans ses poèmes, il est un chantre de la nature.
Mais pas seulement. Il sait dire l’accident, la guerre, le martyre et écrire l’amour, il est le jaguar des lettres, les crocs plantés dans l’univers, il sait l’histoire et les mythes de Mytholmroyd.
Il écrit que « Crow n’a pas fini de rire ». Le lecteur, lui, est ébloui par ce volume magnifique, contenant l’essentiel de la production poétique de Hugues, à compléter avec les « Birthday letters ».


PIBROCK

La mer hurle de sa voix insensée,
Elle n’agit pas différemment envers ses vivants et ses morts,
Lasse sans doute de cette apparence de ciel
Après tant de millions de nuits sans sommeil, Sans but, sans illusions,

Ainsi la pierre. Un galet est prisonnier
Comme rien dans l’Univers.
Créé pour quel obscur sommeil. Ou conscient
Quelquefois de l’éclaboussure rouge du soleil,
Il rêve qu’il est le fœtus de Dieu.

Sur la pierre soudain se rue le vent
Capable de se mêler au néant,
Comme l’ouïe de la pierre aveugle elle-même.
Ou bien il tourne et alors c’est comme si la pierre se rappelait
Une fantaisie d’orientations.

À boire la mer à manger le roc
Un arbre lutte pour pousser ses feuilles –
Vieille femme tombée de l’espace
Et prise au dépourvu par sa nouvelle condition.
Elle tient bon, sa raison l’a complètement abandonnée.

De minute en minute, d’éternité en éternité
Rien ne décroît, rien ne s’épanouit.
Et il ne s’agit ni d’un mauvais film ni d’un bout d’essai.
C’est là où les anges hébétés traversent.
C’est là où toutes les étoiles sans exception s’inclinent.

Ted Hugues

Traduction Jacques Darras


LE RENARD-ESPRIT

J’imagine la forêt de ce moment de minuit :
Quelque chose est là, qui respire
Tout près de la solitude de l’horloge
Et de cette page blanche où mes doigts courent

Pas une étoile à la fenêtre :
Quelque chose de plus proche
Quelque chose de plus enfoui dans les ténèbres
Vient pénétrer cette solitude :

Aussi froid, aussi délicat que la neige obscure,
Le museau d’un renard frôle la branche, la feuille ;
Deux yeux servent un mouvement, lequel ici
Et maintenant là, puis là, puis là

Imprime ses traces nettes sur la neige
Entre les arbres, et une ombre suit
Prudemment le long des souches
Ce corps qui a l’audace d’aller

Au hasard des clairières, dont l’œil
D’un vert agrandi, approfondi,
Occupé de ce qui le regarde,
Brille, se concentre

Puis, dans une soudaine puanteur puissante de renard
S’introduit dans la cavité obscure de la tête.
La fenêtre demeure sans étoiles; l’horloge fait tic-tac,
La page est écrite.

Ted Hugues

Traduction Valérie Rouzeau
  
 

The silence of the sea

Coleridge, Samuel Taylor - La ballade du vieux marin - Éditions Publienet 2018
Coleridge, Samuel Taylor – La ballade du vieux marin – Éditions Publienet 2018

Le poème le plus célèbre de Coleridge est probablement l’hallucination la plus étrange et puissante du romantisme américain.
Pourquoi un fêtard renonce-t-il à aller à la noce, s’arrêtant fasciné dès les premiers mots du vieux marin par son récit fantastique et lugubre (« Sidéré, il écoute comme un petit enfant ») ?
Parce qu’il est à l’image de nous-mêmes, lecteurs captés par cette poésie narrative d’une grande densité, emplie d’images ténébreuses d’une grande force imaginative et symbolique : la mer pourrissante, l’inconnue tristesse, l’albatros pendentif, le vaisseau fantôme, le soleil strié de barreaux, les marins fantômes, la tempête, le choeur de séraphins, etc.
Cette édition bilingue avec la traduction de Patrick Calais est accompagnée d’une postface instructive de Michel Volkovitch et des illustrations de Gustave Doré. Du beau travail. 

Coleridge, Samuel Taylor – La ballade du vieux marin – Éditions Publienet 2018
  
 

Le rouge-gorge d’Amherst

Dickinson, Emily - Lieu-dit éternité - Points Seuil 2022
Dickinson, Emily – Lieu-dit éternité – Points Seuil 2022

Hantée par la mort, cette poésie ? Pas tout-à-fait quand on découvre l’ironie parfois féroce avec laquelle la poète d’Amherst emballe ses poèmes dans des conclusions surprenantes, telle cette prière inattendue :
Au nom de l’Abeille –
Et du Papillon –
Et de la Brise – Amen !

La force des mots est ici analogique de la force de caractère de l’auteur, qui préfère noter que les oiseaux se sont envolés plutôt que de s’attarder à un bavardage mortifère.
Les oiseaux et les abeilles plutôt que la pompe funèbre : la disparition d’un être retourne ainsi à la nature. Pas de froideur là-dedans, mais retour à l’apaisement possible d’un chagrin débarrassé – par les mots du poème – de ses costumes sociaux.
Et il y a aussi le rouge-gorge pour nous dire comment s’est levé le soleil…

Dickinson, Emily – Lieu-dit éternité – Points Seuil 2022
  
 

Vin & tulipes

Khayam, Omar - Rubayat - Poésie/ Gallimard 1994
Khayam, Omar – Rubayat – Poésie/ Gallimard 1994

L’aspect parfois rabelaisien avant l’heure de ces quatrains moyenâgeux de Omar Khayam les rend très plaisants au lecteur moderne.
On peut les lire comme poèmes d’un sceptique bon vivant, comme expression d’un épicurisme tardif ou d’un stoïcisme médiéval (voir la préface d’André Velter). Sujets à interprétations diverses, ils sont tout à fait susceptibles de combler les lecteurs modernes adeptes de réjouissances littéraires. 

Après vérification, Rabelais ne semble pas y faire allusion dans ses cinq livres : aurait-il raté quelque chose ?  Allez, l’un de mes préférés :

« Ils disent tous : «  Il y aurait, il y a même un enfer ! « 
Blablabla ! Le cœur ne doit pas s’émouvoir !
Si tous ceux qui font l’amour et qui boivent sont de l’enfer,
Demain le Paradis, comme le creux de la main, est désert
. »

Khayam, Omar – Rubayat – Poésie/ Gallimard 1994