« L’eau
était si claire que l’on pouvait
y lire un livre »
La poésie puissante de Anne Sexton (1928-1974) n’est pas sans rappeler
celle de Sylvia Plath, et pas seulement parce que les deux femmes se
connaissaient et avaient des similitudes biographiques (lutte contre la
dépression, lutte autour de leur condition féminine de l’époque, suicide),
mais surtout parce que ces textes sont forts, impressionnent le lecteur
par l’intrication du quotidien commun et du tragique, par la volonté de
vivre grâce aux mots.
« Mon affaire, ce sont les mots » écrit-elle. Cela
devient aussi l’affaire du lecteur, dans le vertige des phrases d’Anne
comme dans celles de Sylvia. Bien sûr, on ne doit pas oublier de dire
que ces textes précurseurs permettent de mieux comprendre les luttes
féministes contemporaines, mais on ne peut pas les réduire à cette seule
dimension : c’est avant tout pour leur impressionnante force poétique
qu’on les met en valeur ici.
Sabine Huynh est la traductrice de ces textes : on peut, sur l’internet,
l’entendre lire l’un des poèmes essentiels de ce livre, celui écrit par
Anne à propos de la mort de Sylvia.
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LA MORT DE SYLVIA
pour Sylvia Plath
Sylvia, Sylvia,
avec une boîte terne de pierres et de cuillères,
avec deux gamins, deux météores
errant dans la petite salle de jeux,
avec tes dents mordant le drap,
mordant la poutre et la prière muette,
(Sylvia, Sylvia
où es-tu partie
après m’avoir écrit
du Devonshire
sur la culture des patates
et l’élevage des abeilles?)
en quoi croyais-tu,
comment diable t’es-tu mise là-dedans?
Voleuse! –
comment as-tu pu ramper,
y ramper seule
jusqu’à la mort que je désirais tant depuis des lustres,
la mort que nous avions dit avoir surmonté toutes les deux
celle que nous portions sur nos seins maigres,
celle dont nous parlions si souvent après
avoir bu trois vermouths de trop à Boston,
la mort qui parlait de psys et de cures,
la mort qui parlait comme des épouses complotent,
la mort à laquelle nous trinquions,
les raisons puis les actes discrets?
(À Boston
la mortelle
course en taxi,
oui encore la mort,
cette course pour rentrer
avec notre mec.)
Ô Sylvia, je me souviens du batteur endormi
qui scandait sa vieille histoire sur nos yeux,
combien nous voulions qu’il vienne,
ce sadique, cet efféminé new-yorkais,
faire son travail
nécessaire, une fenêtre dans un mur ou une piaule,
et depuis cette fois-là il attendait
sous notre cœur, notre placard,
et je vois maintenant que nous l’avons rangé
année après année, vieilles suicidées,
et je sais en apprenant ta mort,
quel goût terrible elle a, un goût de sel.
(Et moi,
moi aussi.
Et maintenant, Sylvia,
toi encore
avec la mort encore,
cette course pour rentrer
avec notre mec.)
Et je dirai juste,
mes bras tendus vers ce lieu de pierre,
qu’est-ce que ta mort
sinon une vieillerie qui nous appartient,
un grain de beauté tombé
de l’un de tes poèmes?
(Ô mon amie,
quand la lune est mauvaise,
et que le roi est parti,
et que la reine est à bout,
l’ivrogne se doit de chanter!)
Ô ma toute petite mère,
toi aussi!
Ô ma drôle de duchesse!
Ô ma chose blonde!
17 février 1963
Sexton, Anne – Tu vis ou tu meurs : Œuvres poétiques 1960-1969 – Éditions des femmes 2022