Derniers feux

Dernier livre d’un poète qui sait que c’est son ultime publication, ce texte n’en est pas moins empli de soleil, de lumière et de couleurs. Exactement ce qu’il nous faut en ce moment.

Philippe Jaccottet  Jaccottet, Philippe - Le dernier livre de Madrigaux - nrf Gallimard 2021
Philippe Jaccottet  Jaccottet, Philippe – Le dernier livre de Madrigaux – nrf Gallimard 2021

En écoutant Claudio Monteverdi

On croirait, quand il chante, qu’il appelle une ombre
qu’il aurait entrevue un jour dans la forêt
et qu’il faudrait, fût-ce au prix de son âme, retenir :
c’est par urgence que sa voix prend feu.

Alors, à sa lumière d’incendie, on aperçoit
un pré nocturne, humide, et la forêt par-delà
où il avait surpris cette ombre tendre,
ou beaucoup mieux et plus tendre qu’une ombre :

il n’y a plus que chênes et violettes, maintenant.

La voix qui a illuminé la distance retombe.

Je ne sais pas s’il a franchi le pré.

Philippe Jaccottet  

Philippe Jaccottet  Jaccottet, Philippe – Le dernier livre de Madrigaux – nrf Gallimard 2021


  
 

Vie amoureuse

Dante Alighieri - Vita Nova - nrf Gallimard 1974
Dante Alighieri – Vita Nova – nrf Gallimard 1974

Dans ce petit livre écrit avant la Divine Comédie, le génie moderne de Dante éclate déjà à chaque page. Morceaux de prose et sonnets sont mêlés, les uns commentant les autres. L’Alighieri y raconte sa rencontre avec Béatrice : mais cela va beaucoup plus loin. Il cherche les mots, questionne la langue et se dirige doucement vers la rédaction de son grand œuvre. Dante trouve ainsi la béatitude dans les paroles qui louent sa dame, le lecteur trouve la béatitude dans ce sommet du dolce still nuovo

Dante Alighieri – Vita Nova – nrf Gallimard 1974
  
 

Ce sont les mots

« L’eau était si claire que l’on pouvait y lire un livre » 

La poésie puissante de Anne Sexton (1928-1974) n’est pas sans rappeler celle de Sylvia Plath, et pas seulement parce que les deux femmes se connaissaient et avaient des similitudes biographiques (lutte contre la dépression, lutte autour de leur condition féminine de l’époque, suicide), mais surtout parce que ces textes sont forts, impressionnent le lecteur par l’intrication du quotidien commun et du tragique, par la volonté de vivre grâce aux mots. 

« Mon affaire, ce sont les mots » écrit-elle. Cela devient aussi l’affaire du lecteur, dans le vertige des phrases d’Anne comme dans celles de Sylvia. Bien sûr, on ne doit pas oublier de dire que ces textes précurseurs permettent de mieux comprendre les luttes féministes contemporaines, mais on ne peut pas les réduire à cette seule dimension : c’est avant tout pour leur impressionnante force poétique qu’on les met en valeur ici. 

Sabine Huynh est la traductrice de ces textes : on peut, sur l’internet, l’entendre lire l’un des poèmes essentiels de ce livre, celui écrit par Anne à propos de la mort de Sylvia. 

——————— LA MORT DE SYLVIA pour Sylvia Plath 

Sylvia, Sylvia, avec une boîte terne de pierres et de cuillères, avec deux gamins, deux météores errant dans la petite salle de jeux, avec tes dents mordant le drap, mordant la poutre et la prière muette, (Sylvia, Sylvia où es-tu partie après m’avoir écrit du Devonshire sur la culture des patates et l’élevage des abeilles?) en quoi croyais-tu, comment diable t’es-tu mise là-dedans? Voleuse! – comment as-tu pu ramper, y ramper seule jusqu’à la mort que je désirais tant depuis des lustres, la mort que nous avions dit avoir surmonté toutes les deux celle que nous portions sur nos seins maigres, celle dont nous parlions si souvent après avoir bu trois vermouths de trop à Boston, la mort qui parlait de psys et de cures, la mort qui parlait comme des épouses complotent, la mort à laquelle nous trinquions, les raisons puis les actes discrets? (À Boston la mortelle course en taxi, oui encore la mort, cette course pour rentrer avec notre mec.) Ô Sylvia, je me souviens du batteur endormi qui scandait sa vieille histoire sur nos yeux, combien nous voulions qu’il vienne, ce sadique, cet efféminé new-yorkais, faire son travail nécessaire, une fenêtre dans un mur ou une piaule, et depuis cette fois-là il attendait sous notre cœur, notre placard, et je vois maintenant que nous l’avons rangé année après année, vieilles suicidées, et je sais en apprenant ta mort, quel goût terrible elle a, un goût de sel. (Et moi, moi aussi. Et maintenant, Sylvia, toi encore avec la mort encore, cette course pour rentrer avec notre mec.) Et je dirai juste, mes bras tendus vers ce lieu de pierre, qu’est-ce que ta mort sinon une vieillerie qui nous appartient, un grain de beauté tombé de l’un de tes poèmes? (Ô mon amie, quand la lune est mauvaise, et que le roi est parti, et que la reine est à bout, l’ivrogne se doit de chanter!) Ô ma toute petite mère, toi aussi! Ô ma drôle de duchesse! Ô ma chose blonde! 17 février 1963

Sexton, Anne – Tu vis ou tu meurs : Œuvres poétiques 1960-1969 –  Éditions des femmes 2022



 

Dante perfection

C’est
parti à nouveau : calé sur la « vitesse de Dante », laissant toute
espérance autre que celle d’une expérience langagière hors norme, on
repart en compagnie de Virgile, après avoir traversé la forêt obscure et
la porte du rêve, à la rencontre d’Homère et d’Horace, des amoureux
Paolo et Francesca (qui trouvent l’amour en lisant !), des poètes
occitans Bertrand de Born et Arnaut Daniel, pour finir par retrouver
Béatrice et la lumière des étoiles, après un voyage terrible et
éblouissant à travers l’enfer, le purgatoire et le paradis. Cette nouvelle édition bilingue reprend la fabuleuse traduction de
Jacqueline Risset, accompagnée de tout l’appareil de notes habituel dans
cette collection, l’ensemble étant complété par un dossier des lectures
de Dante au XXème siècle : cette (re)lecture, accompagnée de celle des
livres de Risset sur Dante (33 écrits sur Dante ; Dante écrivain ou
l’Intelleto d’amore ; Dante une vie) a un goût de perfection :
tiendrait-on là entre les mains l’un des plus beaux livres de la bibliothèque ?

Oui.(Un « oui » à lire en y mettant le ton de Molly Bloom…)
 Dante Alighieri. La Divine Comédie. Gallimard Pléiade 2021Jaqueline Risset.    33 écrits sur Dante. Éditions Nous 2021                               Dante, une vie. Flammarion 1999                               Dante écrivain. Seuil 1982
 
 

Grand vent du sud-ouest

Dans
cette ample écriture du vent et du sable, il est possible de lire un
message dans la couleur des frondaisons, celle dont on se souvient.  « Le
silence en embuscade dans le piège de la lumière » ne résume pas à lui
seul la beauté de ce grand texte à la fois aérien et terrien, offert en
vers libres (Paratge) ou en prose (Polyphonie landaise), une œuvre
magnifique reprenant au vol, répondant et prolongeant, dépassant le
grand souffle poétique du Sud-Ouest, comme celui de Bernard Manciet, par
exemple. Un très beau texte poétique moderne. Diaz, Carles. Polyphonie landaise précédé de Paratge. Gallimard 2022
 
 

Errances géopoétiques

En
relisant l’œuvre de Kenneth White, je ne peux m’empêcher de faire des
rapprochements entre son concept de nomadisme intellectuel et celui
d’errance (ou dérive) chez les situationnistes, de même qu’entre sa
« géopoétique » et la psychogéographie des situationnistes et de Debord :
des idées apparues à peu près à la même époque.  Peut-être existe-t-il
une étude comparative à ce sujet (on pense aussi à des rapprochements
possibles avec l’œuvre d’Augiéras) …  Quoiqu’il en soit, pour ce qu’il en est du grand air frais du large,
c’est chez Kenneth White qu’on le trouvera, notamment dans ce « Plateau
de l’albatros », errance littéraire entre philosophie, poésie et science,
avec des relectures passionnantes d’Ovide et de Thoreau, de Cendrars et
– de manière plus inattendue – de Katzanzakis, Humboldt, Renan,
Caillois… On fait même un bout de chemin avec Lapérouse, et le livre
se termine en compagnie de Hölderlin, ce qui n’est pas fait pour nous
déplaire…  En vieux chinois, le terme pour « intellectuel » est : l’homme du vent et
de l’éclair. On y est…  White, Kenneth – Le plateau de l’albatros – Le mot et le reste 2018
  
 

Jeune ange en danger

« Qui pleure là ? » est la question initiale. 

Qui est-elle cette jeune Parque dont le nom même la situe entre la vie et la mort ? 

Quel est ce texte, dans lequel les influences de Rimbaud et Mallarmé sont évidentes, où apparaît le thyrse baudelairien et où les alexandrins ont des couleurs raciniennes ? 

Entre intellectualité et sensualité, cérébralité et émotion, Valéry nous envoûte toujours autant, parce qu’il « s’occupe en profondeur à éliminer la bestialité. » 

Un beau programme pour notre époque.

Valéry, Paul – La Jeune Parque – nrf Gallimard 1974


 

Le charme du possible

Voilà une poétique de chercheur en littérature. Néo-classique sûrement, comme l’a été Stravinsky dans les années 1940 : pour voir comment ça fonctionne. 

Voici donc des vers savants, connaissant le grec, le latin et les règles de la versification classique, ainsi que les subtilités de la pensée antique : cela n’empêche pas d’y trouver des beautés fulgurantes, des lieux communs et platitudes aussi. Une poésie comme la mer valéryenne, toujours recommencée… 

En recherche d’une poésie pure, l’œuvre de Valéry est géniale dans ses imperfections. Descendu de son piédestal, le poète devient plus proche du lecteur, sa poésie plus limpide et émouvante.

Valéry, Paul – Poésies – nrf Gallimard 1966


 

Sensuelle mystification

Relecture de ce trésor de la littérature de la fin du XIXème siècle, un délice de mystification littéraire, dont on conseille de compléter la lecture en écoutant sa mise en musique par Debussy dans l’enregistrement réalisé avec la voix de Delphine Seyrig lisant le texte : une merveille…

Louÿs, Pierre – (1870-1925) – Les Chansons de Bilitis – nrf Poésie/Gallimard 1990

Debussy, Claude – Les Chansons de Bilitis CD – The Nash Ensemble – Delphine Seyrig récitante – EMI



 

La vie habitante des hommes

Voilà
une bonne occasion de ressortir le volume des Œuvres de Hölderlin dans
la Pléiade, ce que je fais plusieurs fois par an depuis longtemps,
volume qui accompagne cette lecture du livre d’Agamben comme il
accompagne ma vie de lecteur. La teneur en vérité de la vie du poète est
ici recherchée du côté de la chronique plus que de l’histoire et ne
peut être épuisée par le discours. Le dispositif est celui d’une
chronique double : page de gauche celle de l’Europe, page de droite
celle d ‘Hölderlin, organisation du texte rapidement abandonnée au
profit du seul récit de la vie du poète. Agamben défend la thèse selon laquelle Hölderlin n’ était pas dans la
folie dans la deuxième moitié de sa vie, mais plutôt dans la recherche
d’un autre mode non logique, mais poétique, de connexion des pensées, en
analysant les textes philosophiques et poétiques du souabe.
Ce livre nous permet de lire oú relire Hölderlin autrement : il s ‘avère
être aussi une réflexion utile en ces temps de confinement de masse et
de folie générale. Puissions nous, enfermés dans nos tours comme
Hölderlin, mener une vie habitante, éclairée par la poésie, par la
littérature. Agamben, Giorgio – La folie Hölderlin : chronique d’une vie habitante – Armand Collin 2022