Un
titre magnifique (et aux résonances tragiques quand on connaît la
biographie de Forest) pour un livre au premier abord étrange. Précédé
par un poème biblique et un prologue descriptif, le texte se présente
comme le commentaire romanesque d’une pièce de théâtre entrecoupé
d’intermèdes de réflexions, un pas de côté qui permet de nombreuses
pensées sur le récit, le temps, l’histoire et les histoires
individuelles, les liens entre littérature et mémoire. Le personnage principal n’est pas nommé avant la page 90 après,
justement, une réflexion sur les noms, mais on l’a bien vite reconnu dès
les premières pages du livre, qui raconte un épisode historique ayant
eu lieu en 1954.
Et quand la fiction rejoint la réalité (p. 170), on comprend l’essence
mélancolique de ce livre et de son titre, et l’émotion nous submergerait
si on ne l’avait pressentie dès le départ. Ce texte, dont Forest
explique qu’il en a eu l’idée après avoir vu un épisode de la série
télévisée « The Crown », continue de creuser par la littérature le sillon
déjà tracé dans d’autres livres de l’auteur : L’Enfant Eternel 1997,
Toute la nuit 1999, Tous les enfants sauf un 2007, etc. Il construit
ainsi une œuvre contemporaine majeure, intelligente et subtile, triste
et bienveillante pour ses lecteurs. Une citation du livre, qui fait discrètement référence à Shakespeare
(très présent dans ce livre, jusque dans le titre) :
« Car l’étoffe dont nous sommes faits, ainsi que l’enseigne depuis
toujours le théâtre, est celle des songes : une grande toile tendue dans
l’obscurité sur laquelle vient se poser et puis passer le reflet
fugitif de ce que nous prenons pour notre existence. » p. 167 Philippe Forest. Je reste roi de mes chagrins. Gallimard 2019 
Auteur/autrice : lesonneur
Sirop d’érable à l’aigre-douce

Salut Galarneau
Galarneau, après avoir perdu son père et abandonné ses études, gère une roulotte à frites à Montréal : une position stratégique pour écrire le monde.
Entre deux fritures et trois clients, il remplit des carnets, des papiers et des notes et cela donne ces 145 pages d’un langage coloré et plein d’un humour souvent mélancolique pour parler d’amour, du Québec, et faire l’inventaire de son âme avec l’accent de Montréal et au son des chansons de Gilles Vigneault, avec un final inattendu.
Des lettres à l’apparence aléatoire « numérotent » les chapitres : quand on feuillette le livre, elles forment la phrase « Au roi du hot-dog ».
Chien chaud de la littérature…
Jacques Godbout. Salut Galarneau ! Points Seuil
Billets doux
Légèreté profonde, liberté des corps et donc des esprits ; solide fragilité épanouie, raison et désir, travail et plaisir en mouvement, Cythère ou Venise : s’agit-il de la peinture de Fragonard (1732-1806) ou de l’écriture de Sollers (1936-2023) ?
Le peintre et l’écrivain avancent masqués : chez l’un et l’autre ça pétille et ça virevolte ; ça pense et ça défie le monde, le reportage et la finance, la France moisie et ses verrous, pour préférer devenir philosophes et hommes d’action. Le rythme est celui de l’amour, des frottements de pinceau sur la toile, des phrases ciselées et des balancements de l’escarpolette.
Le XVIIIe siècle est celui de l’idée d’une plénitude physique et dansante vue comme un rempart au totalitarisme et une thérapeutique contre le fascisme, la barbarie, le kitsch. Fragonard, Voltaire, Madame de Sévigné comme valeurs refuge pour le XXIe siècle : on joue…
Philippe Sollers. Les surprises de Fragonard. Gallimard 2015
Giotto & Dante au paradis

Le « Giotto » de Marcelin Pleynet, édité en 1985 et réédité en 2013, deviendrait-il un classique de l’histoire de l’art ? Pleynet y analyse l’art du maître italien à la lumière de l’apparition à la fin du XIIIe siècle du dogme du purgatoire. Il le fait en s’appuyant sur les travaux de l’historien Jacques Le Goff (La naissance du purgatoire, 1981), et en rappelant la présence de Giotto et Cimabue dans la « Divine comédie » de Dante, œuvre poétique contemporaine de l’œuvre picturale de Giotto. Il montre ainsi comment le passage d’un paradigme binaire (Enfer et Paradis) à une vision ternaire (Enfer, Purgatoire, Paradis) laisse un espace imaginaire grand ouvert à Giotto pour peindre les fresques de la chapelle Scrovegni à Padoue pendant que, non loin de là, l’Alighieri écrivait son « Enfer ». Un espace à deux dimensions est ainsi subverti par le poète et le peintre : les artistes témoignent des bouleversements historiques et de la pensée de leur époque. Cette manière d’analyse permet d’éviter les anachronismes et c’est une leçon : la nécessité difficile de toujours faire l’effort de replacer dans la pensée mouvante de son époque la production et les comportements d’un artiste.
L’édition Hazan du livre de Pleynet est richement illustrée et dans un format presque de poche, ce qui le rend accessible à tous. Marcelin Pleynet. Giotto. Hazan 2013
De rivières de fleuves et d’étoiles

Les « femmes rapaillées » répondent à « L’homme rapaillé » de Gaston Miron (1928-1996) et cela donne une belle anthologie de la poésie québécoise contemporaine au féminin publiée par les excellentes éditions « Mémoire d’encrier ». La nature est très présente dans ces textes, celle de la fraîcheur, des grands vents et des grands espaces. On y trouve aussi les questionnements sur le langage spécifiques à la belle province, et même un texte entremêlant deux langues, (français et anglais), un autre publié en bilingue (français et inuit). On y trouve aussi des échos des questionnements récents sur la domination masculine dans des textes très puissants, dont on ne sort pas indemne de leur lecture.
Ce livre est un bel hommage au recueil fondateur de Miron, il en est aussi prolongement et dépassement. De l’air vivifiant dans la poésie d’aujourd’hui, de quoi élargir son paysage intérieur.
Collectif – Femmes Rapaillées – Sous la direction de Ouanessa Younsi et Isabelle Duval – Éditions Mémoire d’encrier. 2016
Autre chose ?

Brooklyn Follies
C’est le récit d’une tranche de vie de quelques personnages dans le quartier de Brooklyn à la fin du XXe siècle et au début du XXIe, avec ses bons moments, ses drames, ses rebondissements et sa poésie.
Ça ne révolutionne pas la littérature mais c’est très bien écrit et construit et c’est plein d’humanité : un bon roman moderne classique. Les deux phrases précédentes n’ont aucun intérêt car elles pourraient convenir à beaucoup d’autres livres de Paul Auster.
Il y a autre chose. Est-ce cet humanisme optimiste qui entraîne le lecteur, est-ce la parfaite construction du récit avec ses ralentissements poétiques et ses avancées dramatiques rapides, est-ce que les histoires d’Auster ont quelque chose à voir avec les contes de l’enfance, ou est-ce autre chose ? Les folies de Brooklyn sont elles aussi celles de ceux qui les lisent…
« Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir des livres. » p. 362 Paul Auster. Brooklyn follies. Actes Sud.
Soirs rouges

Je me souviens
L’amour a le goût des fruits et la clarté du soleil. Il est une chanson humide et le parfum des roses. Il est souvenir des attentes et des départs, mémoire des effleurements des corps et des esprits, regret des inconstances.
Le texte de Natalie Barney concerne des amours lesbiennes (sa relation avec la poète Renée Vivien), mais la beauté de sa prose poétique rend le propos universel, « car la nature prodigue et toujours impartiale aime également toutes les amours ».
Doublement et judicieusement préfacé, ce court texte (1910) sorti de l’oubli est magnifique.
Natalie Barney. Je me souviens. L’Imaginaire Gallimard 2023
L’eau de la rivière Pruth

Le traitement stylistique donné par Appelfeld à la situation de départ – celle de la maltraitance et du massacre d’une famille juive – ressemble un peu à une pièce de Samuel Beckett : cela rend encore plus absurdes et tragiques les comportements des persécuteurs et les idées reçues qui les sous-tendent.
Le livre traite de l’antisémitisme, mais aussi des violences liées à la domination masculine.
Lorsque le pire arrive, il est d’abord inconcevable, irreprésentable, les mots manquent, le déni est le premier mécanisme de défense.
La fuite suit et constitue la deuxième partie du roman. L’héroïne, comme dans les contes, y trouve des alliés dans cette contrée au sud de Crzernowitz (Tchernivtsi), non loin du point reliant les frontières de la Moldavie, de la Roumanie et de l’Ukraine, une région qui a encore le souvenir de son ancien nom : la Bucovine. Sa fuite est un parcours d’illumination et de prédication, à la rencontre de l’humanisme de la sororité, à moins qu’il ne soit un chemin vers la folie, le long d’une rivière qui est aussi une frontière.
Voilà : antisémitisme, violence masculine, c’était en Ukraine dans les années 30…
Ce livre est le dernier écrit par Appelfeld (1932-2018) : ce dernier est mon premier lu de cet auteur, il ne sera pas le dernier.
Aharon Appelfeld. La Stupeur. Points Seuil 2023
Fraises au champagne

Barnabooth
« Les œuvres complètes de A. O. Barnabooth » comprennent le conte « Le pauvre chemisier », les « Poésies » et le « Journal intime », censés être écrits par le personnage fictif qui donne son nom à l’œuvre, et on doit s’étonner de ne les trouver que dans des éditions séparées de nos jours. Je les lis donc dans la deuxième édition complète Gallimard datant de 1948.
Barnabooth nous dit dans les poésies qu’il écrit toujours avec un masque sur le visage. Comme certains de ses personnages, il est « un perpétuel évadé de tous les milieux ».
Ce livre du début du XXe siècle est celui des voyages dans toute l’Europe, des malles transportées dans les trains et les bateaux, celui de la fuite éperdue d’aristocrates cosmopolites polyglottes désabusés, capables de citer Dante en langue originale et tentant d’échapper à un destin balisé. On le lit en se croyant allongé dans un fauteuil club anglais, ou dans un salon du Ritz, à la terrasse du Florian sur la place Saint-Marc ou sur un ponton à Trieste.
Valery Larbaud a réussi son échappée en devenant le traducteur et l’introducteur en France de l’œuvre de James Joyce, et en écrivant dans un style savant le grand livre du désenchantement de son époque, tempéré par un humanisme discret. Ça se lit en écartant de la main la fumée du cigare et en faisant attention de ne pas renverser le verre de Cognac. Pas trop forte, la
musique de Mozart, s’il-vous-plaît…
Valery Larbaud. A.O. Barnabooth. Ses poésies, son journal intime. Le pauvre chemisier. nrf Gallimard 1948
Sémio & Symbo en bateau

Pulsions du temps
Ce livre est un recueil d’articles ou de conférences permettant un accès varié à l’œuvre et la pensée de Julia Kristeva depuis les années 80 à nos jours, dans des textes aux difficultés de lecture variées (de facile à difficile). Le fil directeur semble être la recherche de nouvelles clés pour repenser un humanisme contemporain, donc de lutter contre les formes modernes du nihilisme.
L’une des pistes évoquées explore, avec la psychanalyse et la philosophie, le besoin de croire sous-tendu par le besoin de savoir, s’appuyant sur l’identification primaire avec le Père de la préhistoire individuelle, précédé par le pré-langage construit dans la relation maternelle. Kristeva interroge aussi les textes des grands mystiques (Thérèse d’Avila, Maître Eckhart…), questionne les pratiques et pensées religieuses actuelles, évoque la question du handicap, indique que l’humanisme est un féminisme et esquisse des ponts entre l’humanisme issu de la Renaissance et des Lumières et celui des religions, nous offrant ainsi un beau parcours intellectuel pour penser notre monde contemporain. Kristeva nous invite à ne pas renoncer à penser et nous aide à accueillir l’altérité, l’étrangeté de l’inconnu, ce qu’il y a d’humain en l’autre et en soi.
Beau pavé, mais pas pour la plage.
Julia Kristeva. Pulsions du temps. Fayard 2013