Le feu à la maison

Roth, Philip - Pastorale américaine - Folio Gallimard 2001
Roth, Philip – Pastorale américaine – Folio Gallimard 2001

On retrouve dans ce récit des éléments communs à d’autres romans de Roth : le narrateur Zuckerman l’écrivain à Newark et le quartier de Weekahic. 

On y retrouve aussi des thèmes chers à l’écrivain américain : l’importance du corps ; santé et maladie, puissance et vulnérabilité, jeunesse et vieillesse ; la famille, l’identité juive, le racisme ;  le superficiel, les lieux communs, les apparences opposés à la mélancolie, la douleur, le désarroi, le deuil ; les destins individuels dans l’histoire américaine ; l’histoire, la mémoire. 

L’humour, contrairement à d’autres romans de Roth, est ici quasiment absent : la critique sociale y gagne en férocité, le livre étant une description sans concessions de la déliquescence de la société américaine et de ses valeurs, et donc une critique de nos sociétés occidentales. 

Le style d’écriture est dense, allant dans les détails sans perdre de vue l’ensemble : il y a comme un noyau à atteindre après avoir soulevé patiemment les différentes pelures qui l’enserrent, ce que fait Roth avec grand art. Un grand roman américain de la fin du XXe siècle.

Roth, Philip – Pastorale américaine – Folio Gallimard 2001

 

Soleil de la traduction

Joyce, James - Les bœufs du Soleil - traduction Auxeméry - Le corridor bleu 2022
Joyce, James – Les bœufs du Soleil – traduction Auxeméry – Le corridor bleu 2022

Pour les cent ans de la parution de « Ulysse » de James Joyce, c’est la fête éditoriale pour les lecteurs joyciens. 

Après le numéro de la revue Europe récemment consacré à Joyce, Auxeméry publie une traduction jouissive et brillante du 14ème chapitre (Les bœufs du soleil) du grand roman de Joyce, l’un des textes les plus difficiles à transposer de la littérature du XXe siècle. 

Le résultat est épatant, hilarant et excitant, et permet de se replonger avec délices dans l’atmosphère dublinoise du 16 juin 1904. Cette traduction peut être aussi, pourquoi pas, une bonne introduction à la découverte de ce roman pour ceux qui ne l’on pas encore lu.

Joyce, James – Les bœufs du Soleil – traduction Auxeméry – Le corridor bleu 2022

L’Odéonienne

Monnier, Adrienne - Rue de l'Odéon - Albin Michel 2009
Monnier, Adrienne – Rue de l’Odéon – Albin Michel 2009

C’est une part considérable de la littérature du XXe siècle qui est passée par la librairie d’Adrienne Monnier rue de l’Odéon de 1915 à 1951. La dame écrit bien, on croise dans ses souvenirs Apollinaire blessé, de retour du front et le front ceint d’un bandage, s’arrêtant devant la vitrine et entrant dans la librairie. Plus tard, ce sera James Joyce, dont Adrienne éditera l’« Ulysse » en compagnie de Sylvia Beach : la photographe Gisèle Freund a immortalisé l’évènement, on peut voir ça dans son livre « Trois jours avec Joyce ». Entre temps seront passés au numéro 7 de la rue de l’Odéon Léon-Paul Fargue, Saint-John Perse, Eisenstein, Ezra Pound, Hemingway, mais aussi Rilke, Beckett, Walter Benjamin, Lacan et bien d’autres… Laure Murat a bien raconté tout cela dans son livre « Passage de l’Odéon ». Parfois, quand je repasse à Paris, je m’en vais errer du côté de l’Odéon à la recherche du temps perdu et des fantômes d’Adrienne, de Sylvia et James Joyce, après avoir croisé un peu plus loin ceux de Sartre, Beauvoir et Lacan : de nos jours, les librairies luttent pour survivre…

Le lecteur, en ces temps de détresse, a parfois l’impression d’être lui-même un fantôme. 

Monnier, Adrienne – Rue de l’Odéon – Albin Michel 2009
Freund, Gisèle – Trois jours avec Joyce – Denoël 2006
  

 

La vie habitante des hommes

Agamben, Giorgio - La folie Hölderlin : chronique d'une vie habitante - Armand Collin 2022
Agamben, Giorgio – La folie Hölderlin : chronique d’une vie habitante – Armand Collin 2022

Voilà une bonne occasion de ressortir le volume des Œuvres de Hölderlin dans la Pléiade, ce que je fais plusieurs fois par an depuis longtemps, volume qui accompagne cette lecture du livre d’Agamben comme il accompagne ma vie de lecteur. La teneur en vérité de la vie du poète est ici recherchée du côté de la chronique plus que de l’histoire et ne peut être épuisée par le discours. Le dispositif est celui d’une chronique double : page de gauche celle de l’Europe, page de droite celle d ‘Hölderlin, organisation du texte rapidement abandonnée au profit du seul récit de la vie du poète. 

Agamben défend la thèse selon laquelle Hölderlin n’ était pas dans la folie dans la deuxième moitié de sa vie, mais plutôt dans la recherche d’un autre mode non logique, mais poétique, de connexion des pensées, en analysant les textes philosophiques et poétiques du souabe.
Ce livre nous permet de lire où relire Hölderlin autrement  : il s ‘avère être aussi une réflexion utile en ces temps de confinement de masse et de folie générale.

Puissions nous, enfermés dans nos tours comme Hölderlin, mener une vie habitante, éclairée par la poésie, par la littérature. 

Agamben, Giorgio – La folie Hölderlin : chronique d’une vie habitante – Armand Collin 2022
 
 

Hölderlin
Pléiade

On n’en revient pas.

Claro, Christophe - Sous d'autres formes nous reviendrons - Fiction et Cie Seuil 2022
Claro, Christophe – Sous d’autres formes nous reviendrons – Fiction et Cie Seuil 2022

Une prose poétique référencée n’excluant pas le narratif, une errance dans l’histoire de la littérature, un texte à la beauté réservée aux lecteurs hors commerce, où le bûcher des vanités peut être éteint par un lamento à cinq voix, par des morceaux de langage incitant à ne pas oublier de mourir. 

Voici venir la littérature du XXIème siècle, sans bruits mais à grands pas.

Claro, Christophe – Sous d’autres formes nous reviendrons – Fiction et Cie Seuil 2022

 

Daïquiri sans sucre

Hemingway, Ernest - Îles à la dérive - Folio Gallimard 2011
Hemingway, Ernest – Îles à la dérive – Folio Gallimard 2011

Les îles à la dérive, ce sont les personnages de ce grand roman d ‘Hemingway, dans lequel on retrouve des éléments habituels de cet auteur : le soleil et le vent qui brunissent la peau, les parties de pêche au gros (poissons et sous-marins) dans la mer des Caraïbes, l’alcool et les cocktails exotiques dans des bars mythiques, l’amour et le sexe, ainsi que l’alternance entre narration claire et longs dialogues. 

Avec une certaine tendresse pour ses personnages, Hemingway nous offre de beaux portraits d’hommes et de femmes, oscillant entre la chaleur humaine du quotidien tropical et le tragique de la vie et de la guerre. Magnifique.

Hemingway, Ernest – Îles à la dérive – Folio Gallimard 2011


 

Clarté des ombres chinoises

Forest, Philippe - Pi Ying XI, théâtre d'ombres - nrf Gallimard 2022
Forest, Philippe – Pi Ying XI, théâtre d’ombres – nrf Gallimard 2022

L’appel initial est celui d’un message mystérieux en lien avec l’oralité, très présente dans ce texte. La fluidité du style est aussi celle de la lecture, pour une errance en profondeur dans la culture chinoise contemporaine, grâce à un regard bienveillant sur le quotidien des chinois vu par un voyageur sans repères autres que ceux de sa grande culture littéraire et son intelligence. L’écrivain Philippe Forest, dont tous les livres inscrivent le deuil de sa fille âgée de cinq ans, semble trouver un début de réponse à une question qu’il n’a pas posée dans l’origine de l’art du Pi Ying Xi, l’art des ombres chinoises en lien avec ces papiers que l’on brûle pour honorer les morts. Mais il a conscience, comme Confucius et Tchouang-Tseu, que son savoir véritable consiste à mesurer l’étendue de son ignorance : ce très beau livre est donc aussi une tentative d’échapper aux lieux communs, y compris celui d’une Chine qui serait insondable et mystérieuse, pour découvrir que le sens peut aussi se trouver dans l’absence de sens… L’exploration trouve sa réponse dans les deux derniers chapitres qui laissent le lecteur pris dans l’émotion, dans une résolution poignante d’un récit laissant apparaître un vrai suspense rétrospectif.

Forest, Philippe – Pi Ying XI, théâtre d’ombres – nrf Gallimard 2022

Récits ukrainiens

Sentsov, Oleg - Récits - L'Harmattan 2017
Sentsov, Oleg – Récits – L’Harmattan 2017

Oleg Sentsov est un cinéaste ukrainien de Crimée, arrêté en 2014 par le FSB (le nouveau KGB), condamné par les russes à 20 ans de bagne en Sibérie. Libéré en septembre 2019 grâce à la pression internationale, il combat depuis peu au sein de la défense territoriale de Kiev.

Les courts récits proposés dans ce livre ont un caractère biographique : leur intérêt littéraire est limité, le style de l’auteur étant celui d’un débutant en écriture, mais certains fragments de vie attirent l’attention (le harcèlement scolaire, le testament…) et donnent une idée de la vie en Crimée d’un personnage contemporain actuellement situé au coeur d’une histoire tragique. A lire donc pour compléter une approche de la littérature ukrainienne nécessaire pour comprendre l’actualité. 

Sentsov, Oleg – Récits – L’Harmattan 2017
  
 

Folie sociale, Ukraine 1999-2004

Kostenko, Lina - Journal d'un fou ukrainien - L'Harmattan 2022 
Kostenko, Lina – Journal d’un fou ukrainien – L’Harmattan 2022 

« Chaque pouvoir a ça dans le sang, anéantir un journaliste, étrangler un écrivain, se saisir de tous ceux qui le démasquent. »
Sous le signe de Nicolas Gogol évoqué par le titre du livre, le narrateur croit décrire sa propre folie, mais c’est bien celle de la société ukrainienne dont il s’agit. Les mécanismes du désordre décrit ici nous font peur parce qu’on en reconnaît les signes dans nos fragiles démocraties occidentales.
Lina Kostenko, connue d’abord pour sa poésie, nous entraîne avec ce premier roman dans le chaos d’une société insensée pas si différente de la nôtre, à travers le journal saisissant de son narrateur, dans u style d’écriture dense et de qualité. Teinté d’un humour désespéré, le récit laisse place à l’amour et aux lumières de la révolution de la place Maïdan.
Et ce beau livre donne envie de relire « Le journal d’un fou » de Gogol : allez, c’est parti… 

Kostenko, Lina – Journal d’un fou ukrainien – L’Harmattan 2022 
 
 

En quête de lumières

Pleynet, Marcelin  - Système de la peinture - Essais Points Seuil 1977
Pleynet, Marcelin  – Système de la peinture – Essais Points Seuil 1977

Comme dans ses autres livres sur l’art (sur Matisse, Giotto, Cézanne, Lautréamont), Pleynet nous convie à une véritable enquête, convoquant l’histoire de la peinture, de la littérature mais aussi de la philosophie ainsi que la psychanalyse. Ça n’est donc pas toujours facile à lire, mais c’est constamment passionnant : on explore ainsi comment les peintres de la modernité entretiennent des rapports nouveaux avec la réalité sociale, dans lesquels le sujet est en état permanent d’interprétation et d’analyse de son rapport au tout social. On respire… et on relit la phrase. Tout va bien…

Pleynet, Marcelin  – Système de la peinture – Essais Points Seuil 1977