Céline paradoxe

La parution d’un inédit d’un grand auteur, c’est un évènement littéraire : on l’a vu récemment avec Proust (Les soixante-quinze feuillets) ou Gracq (Les terres du couchant).

On retrouve dans « Guerre » l’écriture originale et brillante de Céline et le lecteur Célinien sera comblé en retrouvant le style des autres livres de Louis Ferdinand, peut-être un peu moins brillant ici car c’est un premier jet. Comme pour tous les écrits de cet auteur, ce texte doit être lu avec recul critique : il n’est pas exempt de traces du vocabulaire de la haine qu’on retrouvera décuplé dans ses pamphlets racistes et antisémites, et les obsessions sexuelles du narrateur ne laissent aux personnages de femmes que la place d’objets.

On a donc là un nouveau témoignage du paradoxe Céline, dans l’œuvre duquel voisinent le génie et l’abjection. Une preuve de plus que la grande littérature n’est pas faite de bons sentiments et pas rédigée par des gendres idéaux, et que sa lecture demande des lecteurs avertis.

Céline, Louis-Ferdinand. Guerre. Gallimard 2012


 

Bibliothèque aussi vaste qu’un royaume

Pour continuer ici une relecture des ouvrages de Gérard Macé, voici le premier volume de ses Colportages, de courts textes dont certains ont été des préfaces, un ensemble de méditations poétiques et stylées comme sait en concocter ce formidable passeur en littérature. Macé nous incite ainsi soit à relire d’une manière inédite certains auteurs (Baudelaire, Rimbaud, Segalen, Lewis Caroll…) soit à découvrir des auteurs marginaux ou oubliés (Gabriel Bounoure, Jean de Boschère, Saint-Pol-Roux…). On y lit aussi des phrases surprenantes concernant la poésie contemporaine, vue comme une « infante défunte, autour de laquelle on se pavane en attendant sa résurrection ».

C’est toujours instructif, appelant à la rêverie du lecteur et témoignant d’une passion sans concessions pour la littérature. C’est enthousiasmant, même à la relecture.

Gérard Macé. Colportages 1. Gallimard 2016


 

La religion de Rabelais

Ce livre de Lucien Febvre, avec ceux de François Bon, Lazare Sainéan, Abel Lefranc, François Rigolot et Michael Screech, prend une place de choix dans mon atelier lecture consacré à Rabelais. Il répond à la question importante de décrire la religion de Rabelais, et il le fait avec nuances.

L’intérêt majeur de ce texte est qu’il décrit de manière précise et détaillée les manières de vivre et surtout de penser de l’époque, avec une forme d’empathie intellectuelle rigoureuse qui pourrait bien être un vrai modèle pour notre époque, à laquelle elle manque.

Dans des pages passionnantes, Febvre décrit la mainmise intégrale de la religion de l’époque sur la vie privée, professionnelle, publique et mentale. Il montre comment la société du XVIᵉ siècle français et européen ne pouvait déployer son outillage mental qu’à l’intérieur d’une religion omniprésente et totalitaire qui réglait tous les évènements de la vie quotidienne et de la vie psychique et intellectuelle.

Febvre décrit les nombreux mots de la philosophie qui manquaient aux penseurs de l’époque, leur syntaxe défaillante, mouvante et imprécise, l’emprise du latin sur les manières de penser, et précise ainsi les limites et le cadre dans lesquels la réflexion pouvait se développer.

L’auteur nous propose donc d’éviter de plaquer nos modes de pensée sur ceux d’une époque révolue afin de mieux comprendre sans anachronisme : il nous donne ainsi une leçon humaniste pour la compréhension de l’autre, de son altérité, de ses manières d’être et de penser.

Lucien Febvre. Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle : La Religion de Rabelais

Voir aussi :  Le monde de Rabelais


 La Devinière - photo (c) sonneur

Obscurcir l’obscurité

Obscurcir l’obscurité

  Cela commence avec le rappel d’une citation célèbre de Lao-Tseu qui parle d’obscurcir l’obscurité, cela continue avec un chat et un concept, celui de littérature nyctalope, une littérature qui s’écrit entre deux mondes et ouvre à une écoute suraiguë. Lorsque Quignard est cité (« Tout ce qui peut se dire, autant le taire »), cela ressemble un peu à la fin du Tractatus Logico-Philosophicus de Wittgenstein. Les oxymores abondent pour approcher  » l’opaque de la transparence « , la venue de la signification n’est pas sans un abord poétique, mais aussi philologique et étymologique de la langue, où les étoiles sidèrent et où se déploie la rhétorique spéculative de Quignard, qui construit ainsi l’une des œuvres les plus originales et mystérieuses de notre temps.
Les grands textes amènent à la grande écriture critique. Mireille Calle-Gruber fait le choix  » d’une écriture adressée à l’écriture « , à  » faire l’expérience du texte et à transmettre cette expérience « . Ce tâtonnement critique semble ici le seul chemin possible pour entrer dans l’œuvre de Quignard, par une porte dérobée. On s’abandonne avec délices au labyrinthe de l’écriture critique, ainsi qu’à l’écriture apocryphe de Quignard, qui donne sa langue au chat.  Mireille Calle-Gruber – Pascal Quignard ou Les leçons de ténèbres de la littérature – Galilée 2018 
 

Le « Mallarmé des béguinages » ?

 Le « Mallarmé des béguinages » ?

Georges Rodenbach (1855-1898), contemporain et ami de Stéphane Mallarmé et de Émile Verhaeren, est surtout connu pour ce roman – expérimental à l’époque – qu’est « Bruges-la-Morte » (1892).

Le livre est un concentré d’écriture : un style allant vers le poème en prose (présence d’assonances, d’allitérations, d’octosyllabes et d’alexandrins), peu de personnages et une narration allant droit au but, empreinte de symbolisme tirant vers le fantastique. La nouveauté, c’est qu’il a été le premier roman intégrant la photographie dans le récit, non comme simple illustration mais comme partie prenante de l’histoire.

129 ans après sa parution, on prend toujours plaisir à lire cet ouvrage curieux, d’autant plus qu’il est très bien édité dans cette version en collection de poche : préface, notes et dossier permettent de bien resituer cette œuvre dans l’histoire de la littérature, et surtout d’en découvrir les complexités insoupçonnées à la première lecture.

La préface nous indique que l’errance dans la ville, dans un texte associant écrit et photographie, préfigure « Nadja » de Breton, et « La chambre claire » de Roland Barthes. Ce vagabondage urbain me fait penser aux recherches « psycho-géographiques » des situationnistes réalisées au début des années 60 à Paris.

Allez. Tous à Bruges…


Georges Rodenbach – Bruges-la-Morte (1892) – Garnier Flammarion N°1011


 

Maman, tu as déjà été amoureuse ?

Shuni est le troisième livre de Naomi Fontaine, après Kuessipan 2011 et Manikanetish 2017. Nous sommes toujours près de Sept-Îles dans la communauté innue de Uashat Mak Mani-Utenam (réserve N° 27 en langage du colonisateur), à plus de 7h30 de route de Québec au nord-est. Naomi Fontaine écrit en français, cela n’est pas un choix dont elle s’explique dans ses livres.

Naomi Fontaine, à travers des chapitres courts constituants souvent de petites narrations complètes, décrit ce qu’est être une colonisée dans une réserve au Québec de nos jours. Elle écrit à son amie Julie (Shuni en langue innu-aiman) qui doit venir apporter son aide dans la réserve, en l’avertissant : « Je sais que l’intention est bonne. Mais je sais aussi que ce n’est pas suffisant ». L’avertissement noté en début de livre est un procédé littéraire récurrent chez Naomi Fontaine, il existait déjà dans Kuessipan et dans Manikanetish. L’auteure nous rappelle que si le mot liberté n’existe pas dans sa langue, c’est qu’il est un concept intrinsèque à tout ce qui existe dans la vision du monde des innus.

Naomi Fontaine nous propose donc un troisième texte aussi fort que les précédents, dans un mode d’écriture simple et maîtrisé, laissant émerger l’émotion par petites touches, nous transportant dans un univers étrange, sans misérabilisme ni idéalisme, un univers particulier dont les problématiques nous parlent grâce à ses talents d’écrivain, mais aussi par que celles-ci renvoient à des thèmes plus universels.

Trois beaux livres que je tenais à mettre en avant. Je vais surveiller la publication du prochain…

Un bon livre en appelle d’autres, celui-ci donne envie de lire d’autres auteurs de la littérature des Premières Nations : An Antane Kapesh, Natasha Kanapé Fontaine, Alexie Sherman…

Naomi Fontaine – Shuni – Mémoire d’encrier – 2019

Shuni a obtenu le prix littéraire des collégiens en 2020

Uashat Mak Mani -Utenam sur l’Internet : https://www.itum.qc.ca/
 

Au bout de la route bleue

«Manikanetish» est le deuxième livre de Naomi Fontaine, un roman, (après le très beau « Kuessipan »), son premier livre qui est un récit).

La narratrice, 22 ans, (qui par beaucoup d’aspects ressemble à l’auteure) revient à Uashat après quinze ans d’absence, pour y enseigner. On retrouve dans ce roman de 136 pages, comme dans « Kuessipan », les chapitres courts rédigés dans un beau style simple d’écriture appuyé sur une narration à la construction habile. Par petites touches, Naomi Fontaine décrit le quotidien dans la réserve d’Uashat, le questionnement identitaire de son héroïne, ses doutes de femme et d’enseignante et raconte la vie de ses élèves. Quand le drame survient dans la vie de ceux-ci, la solidarité et l’humanité viennent soutenir les uns et les autres, et la narratrice elle-même bénéficie de la compassion et de la compréhension de ses élèves, dont certains sont à peine moins âgés qu’elle et sont déjà parents. La belle construction du récit amène, à la fin, à laisser s’exprimer la force de l’émotion qui emporte le lecteur.

Dans ce deuxième livre, Naomi Fontaine confirme et renforce ses talents d’écrivains : son livre se lit d’une traite et reste longtemps en tête.


Manikanetish – Naomi Fontaine – Mémoire d’Encrier – Montréal 2017

Le bon chemin

Le bon chemin

Voici une petite porte d’entrée dans l’œuvre du viennois Adalbert Stifter, petite par la taille – un petit roman qui se lit en une heure – mais d’un grand intérêt. Cela commence plutôt mal au tout début lorsqu’on nous présente le héros Tiburius Kneigt (« L’histoire est simple mais je préfère la raconter pour le plus grand bien des insensés ») car on craint un roman moral, un pensum édifiant : il n’en est rien et l’ironie de l’auteur, présente dans la première partie du roman, nous décrit ce héros comme un original un peu fou et extravagant ébauchant une vie qui préfigure le personnage Des Esseintes de Huysmans dans « A rebours » paru 36 ans plus tard. L’histoire d’amour frôle le roman-photo mais cela n’est pas le plus important : ce petit livre s’avère être un éloge du grand air et une invitation à prendre les chemins détournés, ou ceux qui ne mènent nulle part (les « Holzvege » chers à Heidegger), la phrase importante prononcée par l’héroïne page 47 étant : « Quand on prend de mauvaises habitudes, il n’y a qu’à en changer ».

Voilà donc une invitation délicieuse à prendre le chemin Stifter.


Adalbert Stifter (1805-1868) – Le Sentier dans la montagne (1845) – Éditions Sillage 2017

Traduction de Germaine Guillemot-Magitot


 

VLB en Chine

Ma Chine à moi – Victor-Lévy Beaulieu – Avril 2021 – Éditions Trois-Pistoles

VLB brasse et embrasse la culture chinoise en s’appuyant sur une riche bibliographie qu’il donne en fin de volume, donnant à lire et à connaître ce qui lui paraît essentiel pour mieux comprendre ce pays, cette culture et cette civilisation. Mais son livre ne se réduit pas à cette collecte de ce que le pays du soleil-levant à produit de mieux au cours des millénaires : il s’agit d’un roman dans lequel le narrateur ressemble de très près au Satan Belhumeur rencontré en 1968 dans les « Mémoires d’outre-tonneau » mais aussi à VLB lui-même. Le thème de la vieillesse transparaît donc tout-au-long du livre, dans le langage coloré et baroque qu’on connaît habituellement chez cet auteur, un mélange de narration, de poésie et de citations. Les affres du « vieillardissement » semblent trouver leur consolation dans la consommation de l’opium et du bourbon, ainsi que dans la fréquentation des poètes et empereurs chinois : au final, c’est bien dans et avec l’écriture que le narrateur-écrivain trouve la force de faire face ; voilà de quoi laisser place à l’émotion lors de la lecture.


 

Louise de Rivoli

Voici donc un drame romantique avec trio amoureux, trahisons et mort des amants à la fin : de quoi faire peur… Mais c’est écrit par Louise Colet (1810-1876), dont on a fait connaissance dans la correspondance de Flaubert comme amante, muse et destinataire de ses plus belles lettres portant sur la littérature et l’art décrire. Femme de lettres ayant fréquenté les plus grands de son époque (Musset, Vigny, Hugo…), son texte vaut parce qu’il nous propose une description précise des mœurs de son temps, en particulier de la place des femmes dans la société du moment : il prend donc une teinte féministe avant l’heure.

Donc, si comme moi vous n’hésitez pas à souffler la poussière pour ouvrir de temps en temps un écrit déclassé ou oublié dans l’histoire de la littérature, pour éprouver quelques plaisirs de lecture désuets, ce livre est fait pour vous.

Dans la seconde histoire, il est insinué que la Marseillaise aurait été composée sous l’emprise de l’alcool et on a droit à un portrait féroce de Flaubert sous les traits du personnage nommé Léonce : Louise s’adonne donc même à l’ironie… de quoi nous plaire.


Louise Colet – Un drame dans la rue de Rivoli suivi de Une histoire de soldat – Éditions Archipoche – Paris 2014