Il faut ne jamais avoir connu le sentiment amoureux – ou n’avoir jamais lu Proust, c’est pareil – pour ne pas comprendre les intermittences du cœur et les égarements de l’esprit, les mille et une tergiversations de la flamme qui sont l’objet du roman de Crébillon fils (1707-1777).
Déclarations, hésitations, tromperies, jalousies, incompréhensions et tensions, flatteries et flâneries : elles sont d’abord ici un fait de langage, la trame d’un discours qui prouve que la passion amoureuse a un lien direct avec l’imparfait du subjonctif. La sensualité de ce texte se rencontre donc d’abord dans les douceurs de la rythmique et des sonorités, de la syntaxe et du lexique de cette fabuleuse langue française du XVIIIᵉ siècle, à laquelle il faut revenir régulièrement si l’on veut apprécier les plaisirs de toute littérature francophone. La construction même de l’ouvrage a ses séductions, semblant culminer en son milieu dans une mise en abyme, une scène de commentaire d’un roman dans le roman. L’ensemble n’est pas dépourvu d’humour et d’ironie, ce qui met un peu de distance face à toutes ces circonvolutions : « – Voilà sans contredit, s’écria-t-elle, une belle phrase ! Elle est d’une élégance, d’une obscurité et d’une longueur admirables ! Il faut, pour se rendre si inintelligible, furieusement travailler d’esprit. »
Ce livre est comme une référence non pas indépassable mais indispensable.
Le troisième livre de John Cowper Powys (1872-1963) a l’apparence classique d’un roman d’amour du XIXe siècle et peut apparaître mineur dans la production du maître gallois. On y découvre néanmoins un art subtil de l’analyse psychologique approfondie des personnages, relié à la description minutieuse et précise des paysages et des lieux de vie en société, cette manière de relier espace psychique et espace géographique déjà découverte dans les autres romans de Powys et qui en constitue l’une des originalités. L’écrivain explore d’abord « le remuement des eaux que le divin Éros agite, avant que n’apparaissent le désir, la jalousie, la responsabilité et le soupçon qui gâtent et défigurent tout. », ce silence plus parlant que tous les mots dans une atmosphère dans laquelle les échos de la guerre se font entendre même dans les disputes des enfants. L’animosité entre les deux héros se déplace d’abord vers une sorte de querelle entre les anciens et les modernes qui permet à Powys de situer son art d’écrivain du côté de l’ironie et d’une modernité postérieure au modèle XIXe de départ, avec un art affiné du dialogue.
Au fil des chapitres, le récit oppose l’inconstance au désir, l’art à la vie, les conventions sociales à la vérité des sentiments, les contraintes matérielles à la liberté… Voilà donc un roman étonnant, désuet par certains aspects, notamment dans la mécanique tourmentée des intrigues amoureuses, assez convenue ; mais moderne formellement, dans sa manière ironique et sensuelle de décortiquer finement la psychologie de ses personnages dans un style analytique d’écriture somptueux coloré d’étrangeté ; et un roman dans lequel ce sont les femmes qui sont les plus fortes.
« La douceur de l’antique pelouse sous l’arbre immémorial, la passion du vent puissant dans le lieu désolé, l’écroulement de la vague marine sous les murs mélancoliques du port, la retraite de l’armée vaincue, le soulèvement de la multitude opprimée, le tonnerre qu’en ses ailes porte l’ange destructeur, la « voix faible encore » de l’esprit créateur qui sombrement songe à la fondation de mondes nouveaux, tout cela en lui s’éleva cependant qu’il la regardait, tout cela déjà se trouvait dans les gestes de ses bras tendus, dans le bond et la chute, dans le sculptural équilibre de ses membres divinement pâles. » p. 228
John Cowper Powys – Comme je l’entends (1919) – Seuil 1989
Le « Dialogue des langues » (1542) de l’italien Sperone Speroni (1500-1588) est l’une des sources les plus importantes de Joachim du Bellay pour sa rédaction de la « Défense et illustration de la langue française (1549) » ; on trouve aussi des traces d’autres textes du padouan dans la fabuleuse « Délie » (1544) de Maurice Scève et dans Rabelais : voilà des chemins qui nous ont amené à cet écrit.
Speroni défend l’usage de la langue vulgaire italienne face au latin et au grec prédominants : en cela, il est continuateur de Dante, Pétrarque, Boccace, Pietro Bembo et bien d’autres. Les écrivains et humanistes français vont vite écrire en parallèle à cette filiation italienne pour transposer cette défense de la langue vulgaire vers le français (cf. Longeon 1989).
Dans ces dialogues, Speroni opte pour une forme originale, opposant des argumentaires sans privilégier l’un ou l’autre. Il met en scène l’humaniste Pietro Bembo (1471-1547) – un auteur lui aussi présent dans la collection des Belles Lettres – qui défend le toscan face à Lazzaro Bonamico (1477-1552) qui défend le grec et le latin.
Le Courtisan, l’Écolier… sont d’autres interlocuteurs qui permettent à Speroni de faire vivre dans ces dialogues diverses conceptions du langage ayant cours à son époque, témoignant ainsi de la richesse et de la vivacité de la vie intellectuelle du moment. Naviguant entre philosophie et rhétorique avec scepticisme, il déploie des manières de penser dans une forme qui se nomme littérature.
C’est toujours un vrai plaisir de lecture d’ouvrir un livre des Éditions Les Belles Lettres : le plaisir de lire des textes rares et pourtant importants, celui de se confronter à des manières de penser et d’écrire qui nous sont devenues étrangères et qui pourtant gardent un air de familiarité en ce qu’elles sont des références de notre culture littéraire et philosophique.
Autre plaisir devenant rare, celui de déchiffrer des pensées argumentées qui elles aussi nous sont devenues lointaines et qui restent néanmoins des exemples pour notre époque qui s’éloigne de la recherche de la vérité.
Bembo laisse Lazzaro développer son amour du latin et son mépris de la langue toscane avant de développer ses idées : la discussion prend ainsi un air de dialogue socratique, teintée d’humour grâce au personnage faussement benêt du courtisan. Speroni oppose des idées argumentées dans ses dialogues sans, du moins en apparence, en privilégier l’une ou l’autre : il laisse son lecteur penser par lui-même.
Des idées argumentées ? Penser par soi-même ? C’était une autre époque… Une époque qui inventait l’imprimerie en même temps que l’inquisition continuait de fonctionner. Le texte de Speroni nous rappelle ainsi que la maîtrise de la langue peut être l’un des attributs du pouvoir.
« Bembo. Certes non ; reste que c’est la faconde qui est la seule ou la principale cause qui opère en nous de si admirables effets. Et que cela soit vrai, lisez Virgile en vulgaire, Homère en latin, Boccace autrement qu’en toscan, ils n’opéreront pas de tels miracles. Donc messire Lazzaro dit vrai, lorsqu’il place dans les langues la cause de ces effets ; pour autant, ses raisons ne prouvent pas que l’on ne doive point apprendre d’autre langue que la latine et la grecque. Parce que si notre vulgaire n’est pas à ce jour pourvu d’aussi nobles auteurs, il n’est certainement pas impossible qu’il en compte tôt ou tard d’à peine moins excellents que Virgile et Homère, qui soient, veux-je dire, à la langue ce que ceux-là sont à la grecque et à la latine. » p.8
Sperone Speroni – Dialogue des langues – Les Belles Lettres 2009 – Bibliothèque italienne
Certes, les poètes de La Pléiade ont porté à son plus haut niveau
l’exigence de l’utilisation littéraire et politique de la langue
française, mais avant eux, un bon nombre d’écrivains ont défendu avec
talent l’idée de promouvoir la langue vulgaire face au grec et au latin.
Claude Longeon (1941-1989) en proposait dans son dernier livre en 1989
une anthologie qui garde tout son intérêt alors qu’on peut maintenant
lire Du Bellay, Ronsard et compagnie dans un beau volume consacré aux
poètes de La Pléiade dans la collection du même nom.
Ce recueil de textes commence donc en 1487 pour se terminer en 1549 avec la publication de la célèbre « Défense et illustration de la langue française » de Du Bellay, qui dans ce contexte ressemble à une synthèse des écrits précédents.
On y retrouve des noms bien connus des amateurs de littérature de
l’époque comme ceux de Jean Lemaire de Belges, Érasme, Lefévre
d’Étaples, Bonaventure des Périers, Étienne Dolet…, mais aussi des
textes d’auteurs moins connus ou anonymes.
On lit donc l’avocat Jean Lemaistre défendre en 1487 la dignité de
l’utilisation du français ; le diplomate et archevêque Claude de Seyssel
encourager déjà en 1509 les traductions depuis le grec et le latin vers
la langue française, préfigurant ainsi un argument qui sera repris par
Du Bellay quarante ans plus tard ; l’humaniste Christophe de Longueil
affirme en 1510 que la langue française n’a rien à envier à l’italienne
concernant l’éloquence et l’élégance et Jean Lemaire de Belges semble
vouloir, en 1511, réconcilier les deux langues tout en magnifiant le
français ; Érasme en 1522 et Lefèvre d’Étaples en 1523 prônent la
nécessité de traduire la bible en français ; l’imprimeur Geoffroy Tory
argumente la nécessité de construire une grammaire de la langue vulgaire
en 1529, et ainsi de suite jusqu’à la parution de l’essai de Du Bellay
en 1549.
Ça n’est pas sans une certaine émotion que l’on découvre dans cette anthologie passionnante les différentes stratégies déployées par les écrivains et philosophes pour la promotion de la « langue vulgaire », de la langue française face à la prééminence du latin et du grec : plus tard, c’est la langue française institutionnalisée qui écrasera les langues régionales… Mais ça, c’est une autre histoire, toujours en cours.
« Nous voulons que dorénavant tous Arrêts, ensemble toutes autres procédures, soit de nos Cours Souveraines ou autres subalternes et inférieures, soit des registres, enquêtes, contrats, commissions, sentences, testaments et autres quelconques actes et exploits de justice, ou qui en dépendent, soient prononcés et enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel français, et non autrement. »
Article 111 de l’ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539
Premiers combats pour la langue française – Anthologie – Claude Longeon 1989 – Le Livre de Poche N° 6661
Évoquer et pratiquer l’ironie voltairienne, c’est sans nul doute prendre
un grand bol d’air frais, celui d’une raison heureuse défiant le
spectacle morbide du monde.
Parler de la Terreur au moment (1989) des célébrations du bicentenaire
de la Révolution française, c’est déliter un bloc d’abîme impensé et se
poser en héritier de Sade et d’une liberté difficilement accessible.
Il s’agit de s’éloigner de la religion de la mort, de déployer dans le
langage tout ce qui peut s’opposer aux tendances mortifères de l’époque
(la pulsion de mort, dit Freud), d’aller ou revenir vers la lumière, le
grand soleil, d’admirer Fragonard plutôt que le sinistre David, et
préférer Saint-Simon à Saint-Just.
« Il s’agit de donner un maximum d’intensité et de diversité à l’activité du langage. »
Relire un livre de Sollers datant de quarante ans, c’est replonger dans
un esprit de sérieux épicé par son habituelle ironie ; c’est être
confronté à une gravité toujours agrémentée de la légèreté du style ;
c’est parfois être offusqué, agacé et en désaccord avec l’auteur, mais
être finalement poussé du côté joyeux et lumineux de la pensée, de la
vie et de l’art, dans un vif ballet érudit.
On a donc le droit de pas partager son refus du théâtre et du cinéma, de
ne pas être convaincu par les justifications de ses errements maoïstes
de 1968, se perdre dans son discours avançant par sauts métonymiques,
mais on est ramené, avec Sade, Artaud, Céline, Joyce, vers des hauteurs
littéraires dont on ne se remet pas.
Bref : si lui en a fini avec nous, on en a jamais fini avec Sollers.
Philippe Sollers – Improvisations – Gallimard Folio Essais N°165
Pablo Picasso – Écrits 1935-1959 – Quarto Gallimard
Ce
volume (magnifiquement illustré en couleurs) rassemblant les écrits
de Picasso est plein de surprises. On y découvre d’abord des textes
sans ponctuation faisant penser aux premiers essais de Dada et du
surréalisme, mais aussi à James Joyce.
Cette
forme éclate plus loin avec des fragments de poèmes ou des phrases
séparées par des tirets, et l’on comprend que l’on a devant soi la
partie écrite de l’œuvre de Picasso, complémentaire de sa peinture
et de sa sculpture, un ensemble de fragments écrits charriant aussi
bien des éléments de la grande culture de son temps que les
évènements et objets du quotidien, ou des descriptions de tableaux
non encore peints.
Un point central du volume est la pièce de théâtre surréaliste « Le désir attrapé par la queue (1941) », un texte qui met en pièces toutes les conventions de l’art théâtral : une photo prise par Brassaï nous rappelle que lors de la lecture de cette œuvre le 16 juin 1944 dans l’atelier de Picasso, étaient présents Jacques Lacan, Cécile Éluard, Pierre Reverdy, Louise Leiris, Zanie Campan Aubier, Valentine Hugo, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Jean Aubier, Michel Leiris. Un Bloomsday parisien mémorable…
On a
l’impression parfois de lire ici une forme écrite analogique de
l’œuvre peint, comme une transposition scripturale de ce que l’on
voit dans la technique cubiste de ses tableaux. Bien entendu, cette
lecture naïve n’épuise pas d’autres lectures qu’on peut faire de
ces textes.
On comprend mieux aussi pourquoi le Sollers de « Paradis » (épiphanie or myrrhe encens envers d’or de myrrhe et d’encens pris dans la couleur renversée sur place agitant sa place en surface picasso cézanne retour sur watteau demoiselles d’avignon fontainebleau sous la neige …) fait fréquemment référence à Picasso.
Ce livre est donc un concentré de XXe siècle, un nectar étonnant, sulfureux et fantaisiste, passionnant et déroutant (pardon pour cet abus cubiste d’adjectifs), dans lequel Picasso nous embarque dans une « minuscule barque faite avec des clous de girofle ».
Le bavard – Louis-René Des Forêts – L’Imaginaire Gallimard
N°32
Le
narrateur se regarde dans un miroir et admet, alors qu’il pensait
montrer quelques singularités, qu’il est comme les autres. Comme
nous autres, lecteurs, qui nous regardons dans le miroir du roman. Se
pose donc la question de quelle langue pour quelle sincérité : là,
le narrateur est obligé à la contradiction, car en affirmant ne pas
s’interroger sur quelle forme donner à son récit, il se pose déjà
la question de la langue. L’obligation à l’ironie met en doute la
véracité même de l’ironie employée, donne à l’écriture et au
lecteur lui-même un caractère incertain, dans une langue somptueuse
qui s’autodétruit (pourquoi pense-t-on à Doubrovsky ?).
Le bavard est donc celui qui est en crise au bord de la falaise, quand il ne peut assouvir son besoin de discourir. Le lecteur est-il en crise quand il ne peut assouvir son besoin irrépressible de lire, est-il au bord de la falaise ? « Et un lecteur, j’insiste, ça veut dire quelqu’un qui lit, non pas nécessairement qui juge.«
Et l’écrivain précise : « Nous ne sommes pas ici, Dieu merci, pour courir après une vérité qui se dérobe sans cesse…»
Il
déroule donc des phrases au sens en permanence rebondi – qui
pourraient tuer la littérature s’il ne le faisait dans une prose
poétique à la musicalité précise, entraînant le lecteur dans une
valse d’écriture ininterrompue. Des Forêts invente donc une sorte
de suspense textuel – Quignard parle de pure contamination des mots
les uns avec les autres – un suspense dont la résolution attendue
est le point à la fin de la phrase. C’est un peu comme s’il
intensifiait à l’échelle du paragraphe ou de la phrase et de sa
cadence des procédés d’écriture que l’on trouve chez Ian Potocki
ou Laurence Sterne à l’échelle du roman. Mais ça n’est sans doute
pas tout à fait cela : Quignard évoque plutôt des emprunts à
Kleist ou Dostoïevski.
On note que cette édition offre une magnifique quatrième page de couverture rédigée par Pascal Quignard, un court texte plein d’intelligente précision introduisant à la lecture du livre, rendant ainsi inutile toute autre recension ou présentation : alors, cessons nos bavardages, taisons-nous et lisons.
« Aucune importance d’ailleurs pour la suite des événements et croyez bien que si j’analyse, si je construis des hypothèses, si je temporise, c’est moins par scrupule de ne rien laisser perdre de ce qui me vient en vrac à l’esprit que parce qu’il me plaît de me livrer à un petit jeu aussi frivole qu’inoffensif auquel je ne me targue nullement d’être passé maître : celui qui consiste en premier lieu à tenir l’interlocuteur en haleine, puis, par le simulacre d’un tic assez déplorable, à l’égarer avec ce qui aurait pu être, ce qui a peut-être été, ce qui n’a sûrement pas été, ce qu’il aurait été bon qu’il fût et ce qu’il aurait été fâcheux qu’il ne fût pas et ce qu’on a négligé de dire et ce qu’on a dit qui n’a pas été et ainsi de suite jusqu’à ce qu’enfin à bout de patience, s’écriant : «Au fait, au fait ! », on vous assure, par ce furieux rappel à l’ordre, que vous n’avez pas tout à fait perdu votre temps.» p. 34
Voir aussi : Pascal Quignard – Le vœu de silence : sur Louis-René des Forêts – Fata Morgana 1985
La balade du Grand Macabre – Michel de Ghelderode 1935 – Folio Théâtre N°79
Sur le thème de la Mort en balade, Michel de Ghelderode nous offre avec « La balade du Grand Macabre – 1935 » un texte qui nous fait sortir de l’Enfer de Dante pour entrer dans un tableau de Brueghel. Écrite au moment de l’avènement du nazisme en Europe, cette farce de la fin du monde met en scène les obsessions de la mort de l’auteur, mais est aussi une étrange critique sociale de son époque, ainsi qu’une pièce joyeuse qui finit bien. Le plus frappant et le plus intéressant, c’est la langue que met en œuvre Michel de Ghelderode pour nous entraîner dans son moyen-âge trompeur. Guy Goffette dans sa préface évoque Rabelais et Céline à propos du style : c’est bien vu et sans doute exagéré, mais Ghelderode déploie néanmoins une langue farcesque somptueuse et dérangeante, drôle et salace, moqueuse et critique, finalement joyeuse, pour mieux tromper les aspects mortifères de son époque. Le pouvoir, la justice, l’institution du couple, le mensonge dictatorial passent à la moulinette critique dans ce texte qui ne boîte – comme ses personnages imbibés – que par les quelques traces de la misogynie de son auteur. C’est du théâtre, et il faut donc adapter sa lecture en conséquence, avec la lenteur nécessaire au déploiement de l’imagination visuelle qu’il requiert.
Cet texte réjouissant est à lire en écoutant le fabuleux l’opéra « Le Grand Macabre » de Gyorgy Ligeti (1978) – dans la version Howarth 1991 -, œuvre détonante inspirée par la pièce de Ghelderode.
Chacun des actes de l’opéra y est introduit par une fanfare de klaxons, ça décoiffe…
Avec « Des îles. Mer d’Alborán. 2022-2023. », Marie Cosnay termine sa trilogie consacrée à l’exil vers l’Europe, aux histoires de migrants venant échouer aux portes de l’espace Schengen.
Chaque volume a son originalité. Dans le premier (Lesbos 2020. Canaries
2021), l’écriture semblait se chercher, la recherche des formes pour
dire l’indicible devenait métaphore de la recherche des personnes et des
corps. Dans le second volume (Île des Faisans. 2021-2022), s’affirmait
la forme du récit pour mieux faire comprendre les drames de ces
déplacements.
Ce troisième volume (Mer d’Alborán. 2022-2023) laisse place à une sorte
de bilan réflexif laissant plus de place à l’Histoire ainsi qu’à la
réflexion sur la mort, et montre aussi ce que ces histoires font aux
corps et aux esprits des migrants, mais aussi aux corps et aux esprits
des aidants, y compris l’auteure du livre.
L’ouvrage fait aussi appel à l’anthropologie lorsqu’il s’interroge sur la signification de l’enterrement des morts : « Enterrer comme il faut, c’est garantir le temps ». Le détour par Sophocle devient ici judicieux, mettant en parallèle les questions d’Antigone et de Créon avec celles que peuvent se poser les familles des migrants morts à qui l’administration refuse une sépulture décente ou pérenne. Le livre laisse aussi la place aux rêves qui apparaissent quand la réalité devient un véritable cauchemar.
Marie Cosnay construit avec cette trilogie une œuvre autant littéraire
que politique, dans laquelle l’engagement activiste trouve sa voix, son
mode d’expression, pour tenter de dire l’indicible et ce que l’on ne
veut pas entendre.
Une petite tranche du temps :
…/…
27 mars 2022 :
52 garçons d’un même village à Salé disparus.
26 avril 2022 : 65 disparus partis de Sfax.
8 mai 2022 : 44 disparus partis de Boujdour.
9 mai 2022 : 27 disparus partis de Layoune.
15 mai 2022 : 59 disparus partis de Tan-Tan. 14 disparus au départ de
Tipaza.
Marie Cosnay – Des îles. Île des Faisans 2021-2022 – Éditions de L’Ogre 2023
À l’extrême opposé de Zuydcoote et Bray-Dunes, on se dirige vers la pointe sud-ouest de la France à la frontière avec l’Espagne à Biriatou : après le péage de l’autoroute, la petite route à droite descend vers Hendaye et nous mène sur les bords du fleuve La Bidassoa. Une voie de promenade derrière les maisons accueille les marcheurs le long du cours d’eau mesurant près de cent vingt mètres de large à cet endroit : une petite île toute en longueur – l’île des Faisans – est posée là, entre les deux pays.
Le panneau d’information touristique parle du « plus petit condominium du monde » : il est vrai que ce petit bout de terre est géré alternativement tous les six mois par la France et L’Espagne. Vers l’est on aperçoit les montagnes vertes du pays basque. Vers l’ouest, on se dirige vers la belle embouchure de la Bidassoa : où l’on peut voir une maison habitée par Pierre Loti, et en face la petite ville espagnole d’Hondarribia avec ses belles rues montantes. Ciel et eaux bleues, bateaux, l’Espagne sur l’autre rive. Voilà pour la carte postale.
Le deuxième volume de la trilogie que Marie Cosnay consacre à l’exil vers l’Europe nous montre l’envers du décor, le verso de la carte postale : « Au mois de mai 2021, quelques jours après que je retrouve Fatou dans un centre de Gran Canaria, Yaya Karamoko, vingt-huit ans, meurt dans le fleuve, près de l’île des Faisans. La Bidassoa sépare Irun d’Hendaye. Trois ponts relient les deux villes. Pourtant, comme à d’autres époques, des époques de guerre, de dictature, des époques d’avant la construction européenne, les voyageurs prennent la montagne, le fleuve, ou suivent les voies ferrées. En un an et quelques mois, il y aura dix morts. Neuf attestés, neuf corps, et un disparu. »
Ce paysage fluvial avec son île bi-nationale est donc lui aussi, comme
la méditerranée, un tombeau aquatique pour les migrants. Peu de
touristes qui se promènent ici en 2024 savent que s’écrit une autre
histoire dans ce site limite, d’autres histoires, celles d’hommes, de
femmes et d’enfants contraints de quitter leur terre et de risquer leur
vie sur la mer avant d’échouer aux frontières de l’Europe. Une Europe
qui va vite se révéler comme étant plus le continent des tracasseries
administratives kafkaïennes et moins celui de Montaigne, Voltaire ou
Diderot…
Se heurtant à des murs de pierre et des murs administratifs, des gens
meurent dans l’océan, des gens meurent dans le désert, des gens meurent
dans la Bidassoa, d’autres non loin de Bray-Dunes et Zuydcoote…
Marie Cosnay nous raconte quelques unes de ces histoires et nous permet de ne pas oublier que depuis 25 ans, plus de 40000 personnes sont mortes aux frontières de l’espace Schengen. Et parmi celles qui ont réussi le voyage jusqu’à nos portes, qui ont traversé les déserts et la mer, qui ont survécu aux violences et à la faim et la soif, quelques unes sont venues mourir dans la Bidassoa, un joli petit paysage fluvial autour de l’île des Faisans, le « plus petit condominium du monde ».
« Je compte sur ta plume, répond Souleyman. Tu caresses les phrases. » p.41
« La rigueur éthique s’affole devant la folie que créent l’illégalisation des déplacements et les stratégies pour contourner tous les empêchements » p.153
L’Île des Faisans. le « plus petit condominium du monde ». Photos (c) sonneur