Ernaux 2000 bis

Ernaux, Annie - La vie extérieure 2000 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – La vie extérieure 2000 – Folio Gallimard

« Le récit est un besoin d’exister » écrit Annie Ernaux à la page 11 de ce livre fait de tranches de vie brèves, de « traces de temps et d’histoire ». On pourrait renverser la citation en pensant à nos existences ayant besoin de se raconter, telles que pensées par la philosophie du « Care », du prendre soin (Édith Butler. Le récit de soi) ou celle de Paul Ricoeur (Temps et récit. Soi-même comme un autre).
C’est que Annie Ernaux prend soin de nous, lecteurs, puisqu’elle raconte nos petites histoires quotidiennes et banales, comme pour se reposer des aspects terribles de son précédent livre (L’Événement). Mais il ne faut pas s’y tromper on a là un travail d’écrivain qui trouve les mots justes pour parler du mal-être contemporain, des inégalités sociales et des injustices, de la misère économique et culturelle, des dominants et des dominés, du temps qui passe…

Des fragments de vie et d’écriture puissants. 

Ernaux, Annie – La vie extérieure 2000 – Folio Gallimard


  
 

Ernaux 2000

Ernaux, Annie - L'évènement 2000 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – L’évènement 2000 – Folio Gallimard

L’Événement. on le sait, est un avortement vécu par Annie Ernaux en 1963. Comme à son habitude, Ernaux inclut dans son texte son projet d’écriture : elle propose la forme du récit, souhaitant « descendre dans chaque image » jusqu’à ce qu’elle ait la sensation physique de la rejoindre afin de pouvoir dire « c’est ça », pour affronter cet événement inoubliable.
La décision prise modifie le temps et le langage et la grossesse non désirée est mise en lien avec la thématique sociale : « J’établissais confusément un lien entre ma classe sociale d’origine et ce qui m’arrivait. »
On comprend encore mieux le propos lorsque l’auteure écrit : « D’avoir vécu une chose, qu’elle qu’elle soit, donne le droit imprescriptible de l’écrire. Il n’y a pas de vérité inférieure. Et si je ne vais pas au bout de la relation de cette expérience, je contribue à obscurcir la réalité des femmes et je me range du côté de la domination masculine du monde. »

On sent bien que Annie Ernaux retarde le moment d’écrire les paragraphes terribles qui décrivent l’avortement. L’évènement narré ainsi arrive en miroir de celui raconté au début du livre, l’attente d’un diagnostic concernant la séropositivité.
L’auteure réussit à écrire la violence du monde à travers la relation des mots prononcés, des comportements, du langage utilisé à son égard, et le plus terrible est là : elle montre comment la liberté des femmes à user de leur corps est brimée par la domination masculine mais aussi par les inégalités sociales, par les vexations et la peur, et la nécessité à l’époque de transgresser la loi. À la fin de son récit, elle indique : « J’ai fini de mettre en mots ce qui m’apparaît comme une expérience humaine totale, de la vie et de la mort, du temps, de la morale et de l’interdit, de la loi, une expérience vécue d’un bout à l’autre au travers du corps. »

Elle l’a fait sans pathos ni didactisme, avec son style bien à elle, précis et concis, relatant les faits. Très fort. 

Ernaux, Annie – L’évènement 2000 – Folio Gallimard
  


 

Ernaux 1997 bis

« Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi. »

Ernaux, Annie - La honte 1997 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – La honte 1997 – Folio Gallimard

Avec cet incipit maintenant célèbre, Annie Ernaux frappe fort à nouveau en n’écrivant pas sur ce qui aurait pu être un fait-divers de 1952, mais en déroulant un récit cathartique de l’après traumatisme. Elle décrit d’abord très bien les effets psychologiques provoqués en elle par cette « terreur sans nom » éprouvée alors qu’elle n’avait pas encore douze ans.

Ainsi se précise le projet d’écriture :  « Cette scène figée depuis des années, je veux la faire bouger pour lui enlever son caractère sacré d’icône à l’intérieur de moi ». Ce qui lui importe, « c’est de retrouver les mots avec lesquels je me pensais et pensais le monde autour. » 

Curieusement, elle ressent donc le besoin d’écrire sur l’environnement géographique et social de son quartier de 1952, en se faisant ethnographe de son passé, des comportements, des codes et du langage dont elle n’avait pas conscience à 12 ans. Une fois précisés les codes et les règles qui l’enfermaient, Annie Ernaux constate que « Nulle part il n’y avait de place pour la scène du dimanche de juin. »

Elle confirme ainsi la valeur de trauma de cette scène, qui la fait entrer dans la honte, le sentiment qui inaugurera sa conscience d’appartenance à une classe sociale inférieure, prise de conscience qui sera en grande partie le creuset de son œuvre littéraire.

Ernaux, Annie – La honte 1997 – Folio Gallimard
  
 

Ernaux 1997

Ernaux, Annie - « Je ne suis pas sortie de ma nuit » 1997 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – « Je ne suis pas sortie de ma nuit » 1997 – Folio Gallimard

Voici, après « Une femme », le deuxième ouvrage que Annie Ernaux consacre à sa mère. Là-aussi, le texte décrit son propre projet d’écriture : « … je me suis mise à noter sur des bouts de papier, sans date, des propos, des comportements de ma mère qui me remplissaient de terreur. »

C’est la maladie d’Alzheimer de la mère de l’auteure qui est le sujet de texte fort, court et brut de décoffrage. Sans en rajouter, dans son style sobre, Annie Ernaux délivre un texte terrible sur la déchéance mentale et physique, cette sobriété de l’écriture permettant au lecteur l’identification à une expérience susceptible de nous toucher tous. 

Ernaux, Annie – « Je ne suis pas sortie de ma nuit » 1997 – Folio Gallimard
  
 

Ernaux 1993

Ernaux, Annie - Journal du dehors 1993 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – Journal du dehors 1993 – Folio Gallimard

Se faisant ethnographe de la ville nouvelle où elle habite depuis vingt ans, Annie Ernaux élargit la palette de son art sociobiographique scrutant les inégalités sociales et le vécu d’une transfuge de classe en observant notamment ce que cela fait au langage, dans un texte qu’elle nomme « une tentative d’atteindre la réalité d’une époque… au travers d’une collection d’instantanés de la vie quotidienne collective. » Dans une « sorte d’écriture photographique du réel » dans laquelle Annie Ernaux met beaucoup d’elle-même, elle nous offre un ethnotexte passionnant mettant en valeur les significations de gestes, comportements, paroles du quotidien qui prennent sens dans son écriture concise et précise. Les notations sont touchantes, mélancoliques, souvent comiques et parfois tragiques et nous font comprendre concrètement ce que sont les inégalités, la domination, l’humiliation, ainsi que l’aliénation liée à la consommation de masse. Ce qui fait littérature ici, en dehors du regard acéré d’Anne Ernaux, c’est le style adapté au propos, que l’auteure nomme « écriture plate » dans un précédent livre, une recherche d’un langage approprié au fait qu’elle « cherche toujours les signes de la littérature dans la réalité. » Elle retrouve ainsi dans son quotidien des traces de son passé, celui d’avant son changement de classe sociale, qui est aussi une transformation du langage. 

Ernaux, Annie – Journal du dehors 1993 – Folio Gallimard


 
 

Ernaux 1992

Ernaux, Annie - Passion simple 1992 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – Passion simple 1992 – Folio Gallimard

Annie Ernaux nous surprend encore et frappe fort avec ce court récit d’une passion amoureuse et sexuelle écrit après deux livres consacrés à son père et à sa mère.


« Il m’a semblé que l’écriture devait tendre à cela, cette impression que provoque la scène de l’acte sexuel, cette angoisse et cette stupeur, une suspension du jugement moral. »


Ernaux décrit l’obsession, la focalisation, l’obnubilation sur sa passion simple (mais est-elle aussi simple que cela ?) et la concentration du texte (77 pages en Folio) est une forme à l’image du contenu.


En creux se dessine l’aliénation liée à l’exclusivité de cette passion, dans laquelle Annie Ernaux indique qu’elle n’est « plus que du temps passant à travers moi. », une aliénation dans laquelle « s’épuise un capital de désir », et qui exclut une lecture seulement romantique de son livre.


De l’aliénation à la réification, il n’y a qu’un pas et Ernaux se décrivant comme un objet d’amour devient aussi un objet : et ce n’est pas seulement la séparation qui la fera sortir de l’impasse, mais l’écriture.
Mais encore une fois, elle décrit une expérience ayant une valeur nous concernant tous, « l’absolu de la passion et aussi son universalité », une expérience dans laquelle on mesure le temps autrement. Pas si simple donc…

Je ne sais pas si cela a été fait, mais il me semble qu’une lecture comparée entre ce livre et « L’amant » de Marguerite Duras pourrait avoir un intérêt… À suivre.  

Ernaux, Annie – Passion simple 1992 – Folio Gallimard
 


 

Ernaux 1987

Ernaux, Annie - Une femme 1987 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – Une femme 1987 – Folio Gallimard

Après avoir évoqué son père dans « La place », Annie Ernaux parle de sa mère dans ce cinquième livre, le second de la veine autosociobiographique. Là aussi, l’écriture énonce son propre projet : « Je vais continuer d’écrire sur ma mère. Elle est la seule femme qui ait vraiment compté pour moi et elle était démente depuis deux ans. » et plus loin, elle précise : « Ce que j’espère écrire de plus juste se situe sans doute à la jointure du familial et du social, du mythe et de l’histoire. Mon projet est littéraire, puisqu’il s’agit de chercher une vérité sur ma mère qui ne peut être atteinte que par des mots. » mais le projet global d’écriture semble vouloir se radicaliser : « … je souhaite rester, d’une certaine façon, au-dessous de la littérature. »
Tout est dans ce « une certaine façon » car en vérité, Annie Ernaux réussit encore une fois, grâce à la précision de son style (« il n’y aura jamais aucun autre récit possible, avec d’autres mots, un autre ordre des phrases »), à nous intéresser et nous émouvoir avec une histoire individuelle capable de nous toucher tous. 

Ernaux, Annie – Une femme 1987 – Folio Gallimard
 
 

Ernaux 1984

Ernaux, Annie - La place 1984 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – La place 1984 – Folio Gallimard

Annie Ernaux annonce clairement son projet : « Je voulais dire, écrire au sujet de mon père, sa vie, et cette distance venue à l’adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n’a pas de nom. Comme de l’amour séparé. »
Elle précise à la page suivante : « Aucune poésie du souvenir, pas de dérision jubilante. L’écriture plate me vient naturellement… »

Il ne faut pas s’y tromper : ce qu’elle nomme écriture plate est un impressionnant travail sur le style, sa précision allant avec la concision au moment où elle aborde l’écriture autosociobiographique après trois premiers livres qui étaient des romans. Annie Ernaux ne cesse de questionner son écriture : « Voie étroite, en écrivant, entre la réhabilitation d’un mode de vie considéré comme inférieur, et la dénonciation de l’aliénation qui l’accompagne. »

Elle réussit à trouver l’expression juste pour décrire tout ce qui l’a éloigné de son père, offrant néanmoins un bel hommage émouvant à celui-ci.

Prix Renaudot 1984. 114 pages en Folio.  

Ernaux, Annie – La place 1984 – Folio Gallimard
 
 

Ernaux 1981

Ernaux, Annie - La femme gelée 1981 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – La femme gelée 1981 – Folio Gallimard

Troisième livre autobiographique dans lequel Ernaux reste dans la forme classique du roman. Toujours avec courage et bien avant l’ère post-metoo, elle décrit entre autres choses la charge mentale et l’inégalité des tâches dans le couple. Il faut citer la très belle première phrase du livre qui le résume bien : « Femmes fragiles et vaporeuses, fées aux mains douces, petits souffles de la maison qui font naître silencieusement l’ordre et la beauté, femmes sans voix, soumises, j’ai beau chercher, je n’en vois pas beaucoup dans le paysage de mon enfance. »
Nous, on apprécie l’ordre et la beauté du texte d’une auteure insoumise, qui n’a pas encore trouvé dans ce troisième roman la voix qui la rendra célèbre, mais propose déjà un texte fort et courageux narré – au début du roman – au moment où elle n’a « pas encore honte de ne pas être la fille de gens normaux » et alors qu’on ne lui a pas encore inculqué « cette idée que les petites filles sont des êtres doux et faibles, inférieurs aux garçons. »
Les comportements, les mots, les injonctions à la soumission, la surveillance permanente du corps sont décrits précisément, tous ces événements de langage et du quotidien qui l’amèneront à devenir – elle le découvrira dans le mariage – la femme gelée.

Un beau livre au propos toujours actuel. 

Ernaux, Annie – La femme gelée 1981 – Folio Gallimard
  
 

Ernaux 1977

Ernaux, Annie - Ce qu'ils disent ou rien - nrf Gallimard
Ernaux, Annie – Ce qu’ils disent ou rien – nrf Gallimard

L’héroïne de quinze ans s’éloigne de sa classe sociale, de ses parents ouvriers dont elle dit « Il faut que je sois ce qu’ils disent, pas ce qu’ils sont ». Mais quand elle découvre la littérature : « Je ne me suis pas sortie du bouquin de la journée… et je ne comprenais pas comment des mots pouvaient me faire autant d’effet ».

L’expérience de la découverte d’un autre monde social est ici filtrée et compliquée par les troubles de l’adolescence. La confrontation à l’humiliation et à la violence symbolique paraît plus nuancée que dans le précédent roman de Annie Ernaux, elle n’en est pas moins cruelle, et l’auteure réussit la chronique attachante d’une adolescence au temps du Général. 

Ernaux, Annie – Ce qu’ils disent ou rien – nrf Gallimard