Eden trois fois

Pierre Guyotat 1970

On relit ici un texte dans lequel on croit entendre des échos de Sade (mais c’est autre chose) ; de Georges Bataille et de la guerre d’Algérie. L’entrée dans ce bloc de texte – constitué d’une seule phrase – est comme une entrée en enfer, il n’y a de sortie que par le haut après avoir fréquenté les abysses. L’incipit (« / Les soldats, casqués, jambes ouvertes, foulent, muscles retenus, les nouveau-nés emmaillotés dans les châles écarlates, violets : ») est comme un ressort nous projetant dans un mouvement ininterrompu jusqu’à la fin du livre.

Sont mis en scène l’être humain, l’animal, le corps dans tous ses états, les mélanges de toutes ses sécrétions et déchets, dans une machinerie à produire de la dépense : laissez ici toute espérance d’image apaisante, tout espoir de pardon ou de rédemption, toute lueur de littérature normée ; préparez-vous plutôt à faire face à la répétition lancinante des échanges de fluides.

On est face à un choix radical d’écriture, sans concession, tout le temps en tension, sans cesse dans le registre de l’indicible (le sexe violent, la guerre et le scatologique) et duquel se dégage pourtant une forme de poésie implacable.

Ce texte compact est néanmoins composé de séquences, séparées par une ou plusieurs barres obliques, des blocs de sens qui ne laissent pourtant aucun répit au lecteur, ne constituent une respiration que s’il arrête sa lecture à ce moment-là.

Une certaine manière d’utiliser et de magnifier des vocabulaires spécialisés (les mots des militaires) ou des champs sémantiques particuliers (les mots du corps et de ses sécrétions) tend à l’élégie, mais la tendance élégiaque ne résiste guère à l’horreur et à la désespérance. On pourrait situer le récit en Algérie pendant la guerre et le poème n’est pas une élégie, mais un tombeau et une danse macabre, une danse de mort et de stupre dans laquelle humains et animaux finissent par se confondre, et qui laisse le lecteur sans défense et sans possibilité de détourner l’attention, sauf à cesser de lire : aurait-on là un texte s’efforçant de rejeter son lecteur ? À moins qu’il ne s’agisse d’une forme de langage parfaitement adaptée au message : une injonction à regarder en face l’inacceptable, en lien avec les vécus traumatiques de l’auteur dont la forme (la prise en otage du lecteur) en serait une analogie ; lisez ou refusez, l’alternative oblige à prendre parti, à prendre ses responsabilités de lecteur.

Cette prose traumatique se déploie dans le registre de la saturation de la violence, des passages à l’acte, de la production incessante des sécrétions corporelles, mais prend rapidement un air irréaliste et fantas(ma)tique, de même que « Tombeau pour cinq cent mille soldats » s’inscrivait dans le registre épique. Pour Roland Barthes, pour se confronter à cette aventure du signifiant, « il faut entrer dans le langage de Guyotat : non pas y croire, être complice d’une illusion, participer à un fantasme, mais écrire ce langage avec lui, à sa place, le signer en même temps que lui. » Michel Leiris, lui, met en avant chez Guyotat « une capacité d’halluciner à quoi n’atteignent que fort peu d’écrivains ».

En évoquant l’enfer comme on l’a fait plus haut, on se place malgré nous et à tort du côté d’une critique morale, avec laquelle on échoue à rendre compte d’un tel texte : c’est que celui-ci détruit justement toute approche morale dans sa manière de mettre en scène le signifié, l’extrême condensation des actions brouillant le suivi imaginatif du lecteur au profit de la mise en valeur du faire poétique.

Il existe néanmoins une manière de faire face, (c’est notre conseil de lecture), c’est de lire en marquant des pauses entre les séquences marquées par les barres obliques, c’est une mesure de survie dans ce génial enfer, dans cette écriture traumatique rythmée par les respirations de la lecture orale, dans cette expérience des limites destinée à être lue à haute voix. Et dans le milieu du roman, quand les barres obliques se font attendre, il faudra les mettre vous-même.

Voilà, vous qui entrez ici, laissez donc toute espérance autre que celle d’une poésie sauvage, une aventure du langage inédite.



PS : Afin d’éviter tout malentendu, qu’il soit clair que pour nous, cet ouvrage, quant à son fond, nous semble réservé à des adultes avertis, comme on dit. Quant à sa forme, il satisfera probablement des lecteurs expérimentés, n’ayant pas peur d’expériences des limites en littérature. Vous avez le droit de ne pas aimer cet ouvrage, mais ça n’était pas une raison pour le censurer de 1970 à 1981.


 Pierre Guyotat – éden, éden, éden – 1970 – Gallimard L’Imaginaire N° 147

Correspondance Marcel Proust – Jacques Rivière

Proust Rivière

Peut-être faut-il être assez vieux et avoir connu le temps où l’on s’écrivait encore des lettres pour percevoir comme une madeleine proustienne la lecture d’une correspondance, en particulier son rythme de communication, fait de lenteurs, de heurts, de quiproquos et de croisements, d’impatiences et de délivrances, d’apprentissages de la frustration et de l’attente.

Entre Proust et Rivière, il nous est donné, en plus, d’apprécier les linéaments d’une amitié solide et émouvante, dans laquelle le soutien réciproque est exprimé sans délai, jusqu’à la mort de Marcel. On y découvre la véritable admiration de Proust envers Rivière ainsi que la patience d’ange de Jacques devant les exigences de l’écrivain. On s’amuse des craintes de Jacques Rivière devant le caractère scabreux de certains passages à publier.

Est-il nécessaire de rajouter que les qualités d’écriture de ces lettres viennent consolider, cent ans après, l’intérêt historique que l’on a de les lire : témoignant en partie de l’histoire littéraire de l’époque, notamment celle de la Nouvelle Revue Française, elles font aussi le récit fragmenté des dernières années d’écriture de Proust.

On y trouve des noms encore jeunes et devenus célèbres par la suite, et d’autres oubliés. Mais personne – du moins chez les lettrés – n’oubliera les noms de Marcel Proust et de Jacques Rivière.


* * *

« Une des choses que je cherche en écrivant (et non à vrai dire la plus importante), c’est de travailler sur plusieurs plans, de manière à éviter la psychologie plane. »

* * *

« Ne regrettez pas (si vous ne le dites pas par plaisanterie) de n’avoir pas assez lu. On a toujours trop lu. Moi j’ai très peu lu. Et comme j’ai perdu la mémoire (du nom même constamment de ma rue, du n° de ma maison) c’est comme si je n’avais rien lu. »



* * *

À Jacques Rivière

[Samedi soir 18 novembre 1922.]

Monsieur

Je me fais un devoir de vous apprendre que notre cher Marcel Proust a expiré ce soir à 5h 1/2.

Son frère et moi voulons que vous soyez un des premiers prévenus – Marcel avait pour vous une amitié et une estime particulières, et nous savons que sa mort vous affligera profondément.



Votre dévoué

Reynaldo HAHN

* * *



Marcel Proust – Jacques Rivière – Correspondance 1914-1922

Éditions Sillage 2013

ISBN 9791091896146


* * *

On a aussi relu : 


La correspondance Rivière – Artaud

Correspondance Rivière Artaud
La correspondance Rivière ClaudelCorrespondance Rivière Claudel

Penchants pour l’illicite

Violette Leduc - La folie en tête

L’écriture aux phrases courtes de Violette Leduc nous met tout de suite dans le bain, si l’on ose dire (en l’occurrence une baignoire), dans le bain des balles qui bruissent en 1944 sous les toits de Paris.

Voici donc en quelque sorte la suite de « La Bâtarde », livre qui était le récit des années 30 et de la guerre, qui était le livre des années Maurice Sachs. Leduc évoque tout de suite le mot faillite et se dit découragée avant de raconter, nous gratifie néanmoins d’un beau pavé serré de 584 pages concernant l’après-guerre, dans lesquelles Sachs n’est plus qu’un fantôme dont on apprend la mort au milieu du livre.

« Février 1945. Paris a été libéré, moi je n’ai pas été libérée de mon âpreté au gain, de ma ténacité de gagne-petit, de mes aspirations aux trafics, de mes penchants pour l’illicite, de mon désir de partir de rien pour me surpasser. »

L’anaphore « février 1945. Paris a été libéré » encadre d’abord le récit de ses déboires avec les gendarmes alors qu’elle transporte du beurre en contrebande, pour laisser advenir l’après-guerre et la comparaison entre ses premiers écrits et une marchandise du marché noir à refiler : « Écrire était un secret, maintenant je suis un colporteur. »

Violette va entrer au Café de Flore pour transmettre un manuscrit, elle entre au café et en littérature pour y rencontrer Simone de Beauvoir : Jean-Paul Sartre et Arthur Adamov ne sont pas loin ; apparaît une belle page sur le temps de l’attente et une autre sur le visage de Sartre, une autre encore sur la parole de Nathalie Sarraute : un vrai feu d’artifice, prolongé par le récit de l’entrée dans la maison Gallimard et la rencontre avec Albert Camus.

L’écriture et le soutien de Beauvoir contiennent l’autrice, toujours tentée par ses démons intérieurs autodestructeurs.

Leduc joue sur le contraste en nous racontant ensuite son séjour en prison à cause de ses trafics de marchandises ; on y retrouve la nervosité de son écriture aux phrases courtes : son style change quand elle retrouve ses démons intérieurs mortifères, dont l’ambiance est plus proche de l’Enfer de Dante que de celle de la terrasse des Deux Magots.

Lorsqu’elle rencontre Jean Genet, c’est en compagnie de Beauvoir et d’Arthur Koestler ; avec l’auteur du Miracle de la rose, les relations sont ingrates, plutôt à sens unique : Violette Leduc semble y tester ses tendances masochistes comme avec sa mère, l’amour chez elle ne va pas sans le chaos intérieur.

Beauvoir, Genet et quelques autres : le St-Germain-des-Prés de Violette Leduc n’est pas celui, mythifié, des caves accueillant le jazz et Boris Vian, mais plutôt celui des difficultés à entrer en relation avec les autres. Pendant que Sartre écrit que « l’enfer, c’est les autres », Violette Leduc tente de ne pas se consumer dans sa recherche éperdue d’amour ; son écriture retrace par petites touches un autoportrait psychologique sans concessions.

Viennent ensuite (p. 347) quatre pages sans ponctuation qui rythment une déréliction dans l’antichambre de la mort lors d’un réveil post-alcoolisé : dans « La bâtarde », ce type d’écriture était là pour décrire Paris, il vient maintenant contenir des tourments intérieurs.

Le style de Leduc a mûri dans l’intervalle de temps qui sépare « La Bâtarde » (1964) de « La folie en tête » (1970), elle montre plus de maîtrise de l’ensemble, ce qui rend la lecture plus facile. L’écriture de Leduc est plutôt hors normes, à la mesure du personnage. Elle nous offre donc une lecture hors normes…

La folie en tête, de Violette Leduc (1970). L’Imaginaire Gallimard n° 319

Roboppy at English Wikipedia, Public domain, via Wikimedia Commons

Forgeron de ma douleur

Violette Leduc - La bâtarde 1964

Violette Leduc (1907-1972) a publié « La bâtarde » en 1964. Ce livre autobiographique est préfacé par Simone de Beauvoir, qui a été l’une des premières à soutenir l’autrice.

Le style Leduc est d’abord fait de phrases courtes, il donne un rythme saccadé à la lecture et une impression d’urgence du discours. La jeune Violette est une survivante de la misère, de la maladie, des errances d’une mère fragile, mais elle écrit sans plainte ni misérabilisme.

L’incomplétude de ses rapports aux autres (non perçus dans leur totalité) s’exprime dans la métonymie et dans l’ironie, dans un lien fragmenté et distancié avec ce qui lui arrive. C’est dans le récit des amours lesbiennes que le texte reprend la pente métaphorique, que le corps se reconstitue dans l’apprentissage de l’identité et de l’altérité, donnant à la narration une profondeur poétique, sensuelle et inattendue.

La théâtralisation des dialogues entre les amantes – qui rappelle parfois certains textes du Nouveau Roman – renforce la dramatisation des passions et l’universalité du propos.

Le style se fait parfois un peu plus lyrique dans les descriptions, mais sans en rajouter. Lorsque la narratrice se met à travailler dans l’édition, on croise dans les couloirs les ombres de Paul Bourget, de Gabriel Marcel, de Henry Bordeaux, Maurice Barrès, Rosamond Lehmann… tandis que la jeune employée rêve de Tolstoï, de Dostoïevski et des surréalistes, de Proust, de Radiguet et Artaud…

C’est dans cet entre-deux, cet espace, cette faille qu’elle commence à écrire et à témoigner d’une époque, esquissant quelques brefs portraits de Julien Green ou Georges Bernanos, et surprenant le lecteur par quelques pages sans ponctuation pour évoquer les sensations parisiennes.

« Lecteur, suis-moi. Lecteur, je tombe à tes pieds pour que tu me suives. Mon itinéraire sera facile. Tu quittes les gouttelettes qui venaient te retrouver, tu t’achemines vers la place de la Concorde, tu montes sur le trottoir de gauche. Te voici, nous voici. Miracle du silence le long du bruit. Lecteur, nous dirons : nous montions sur le trottoir, nous sautions à pieds joints dans le silence. Un long, long foulard de soie naturelle resserré entre le pouce et l’index. Nous le tirons. C’est la caresse par l’étranglement, c’est la réalité d’un nouveau silence ce soir dans l’anneau du pouce et de l’index. Lecteur, suis-nous encore. » P. 216

Violette Leduc n’est pas tendre avec elle-même et ressent le besoin de s’adresser au lecteur pour que celui-ci continue sa lecture : elle se décrit en narratrice capricieuse et dépressive à travers ses lamentations, supplications et délectations et détaille ainsi un grand portrait pathologique d’elle-même, fait de répétitions mortifères de l’échec dans ses relations aux autres. Mais elle le fait dans une prose poétique aux échos baudelairiens qui entraîne la lecture. Et lorsque vient la séparation, la plainte laisse place à des considérations sur Pythagore, donnant sa force performative et créatrice à l’acte d’écriture…

Autre surprise, une visite dans la librairie d’Adrienne Monnier rue de l’Odéon nous vaut un bref portrait de la maîtresse des lieux en paysanne d’un autre siècle, à une époque où l’on venait à la librairie pour emprunter des livres sur abonnement : Paul Valéry, James Joyce, Raymond Queneau ne sont pas loin et Sylvia Beach fait une apparition.

Plus loin, c’est Jean Gabin et Prévert que la narratrice croisera dans un couloir : cela marque l’époque – les années 30 – dont Leduc esquisse le portrait très parisien… D’autres moments saisissants – la rencontre avec Maurice Sachs, par exemple – parsèment ce livre étonnant, un pavé dont la lecture reste jusqu’au bout peu confortable et pourtant passionnante.

« La gare végétait, mais un chariot, la bascule, un porteur, un flâneur, le guichet fermé, l’étiquette d’une valise enregistrée, la poussière qui habillait la gare de mélancolie surannée, me prédisaient : elle vient. Le volet de fer de la librairie proposait la méditation, le tramway avec son timbre et le refrain des essieux ajoutait de la frivolité aux petits déplacements.

L’employé a ouvert la porte, les rails ont suggéré le regard des oiseaux nocturnes. Toute la ville somnolait au-delà des quais. Les premiers voyageurs appartenaient encore au train, aux panoramas.

Je voyais la vitesse dans leurs yeux récurés. Isabelle apparut la dernière. Sans me regarder. Ses cheveux sages, sa robe simple, ses gants de provinciale me grisaient. L’austérité dans la gare donnait un appétit considérable à mes entrailles. Elle présenta son billet avec une bonne volonté d’élève, elle se tourna enfin de mon côté. »


Violette Leduc – La Bâtarde – L’Imaginaire Gallimard n° 351

Fin de partie

Jacques Henric 2025

Jacques Henric, 86 ans, écrivain et critique d’art, compagnon de route de la génération Tel Quel et Art Press, publie son journal rédigé de 1971 à 2015, de quoi attirer le lecteur qui a suivi de près cette aventure intellectuelle ayant animé surtout les années 60 et 70.

Le livre rend compte sans fioritures de style des querelles littéraires et politiques de l’époque, avec des empoignades dont on avait oublié la violence. Les batailles d’ego entre les uns et les autres font plutôt sourire aujourd’hui, donnent un air infantile et ridicule à ces « grands intellectuels », et une teinte désuète aux mœurs politico-culturelles de ce temps.

Se dessinent par petites touches des portraits bienveillants et d’autres sans concession des maîtres de l’époque : Sollers, Pleynet, Denis Roche… accompagnés de maîtres anciens comme Gilbert Lely notamment ou de plus jeunes auteurs comme Christine Angot, Houellebecq.

On voit l’un éméché, l’autre passant l’aspirateur… ; on redécouvre les magouilles des prix littéraires, les frasques sexuelles des uns et des autres, les mille-et-une vicissitudes du narcissisme des auteurs et l’on se demande ce qu’il reste de tout ce chaos ridicule, à quoi rime toute cette énergie dépensée dans des polémiques dépassées et des controverses futiles : ce qu’il reste, bien sûr, ce sont les œuvres, et de ce côté-là, les relectures nous réservent bien des aventures…

Heureusement, le livre offre, en guise de fil rouge, deux portraits tendres disséminés tout au long de l’ouvrage : celui de l’écrivain Pierre Guyotat, être rempli d’angoisses, mais aussi capable de loufoquerie ; celui de Catherine Millet, la femme de Jacques Henric, décrivant une belle et originale histoire d’amour. On a là les meilleures pages de ce journal, qui vient marquer la fin d’une époque : Sollers est mort, d’autres sont en fin de parcours, plus personne ne sait lire et tout le monde achète des SUV…

Il est donc temps de relire.





 

Naomi Fontaine ne flanche pas

Eka Ashate Ne flanche pas est le quatrième livre de Naomi Fontaine, après Kuessipan en 2011, Manikanetish en 2017, Shuni en 2019, les trois derniers publiés chez Mémoire d’Encrier.

Depuis son premier livre qu’on avait découvert en numérique grâce à François Bon, on suit avec attention le parcours de cette autrice innue écrivant en langue française depuis Uashat, près de Sept-Îles, développant une œuvre contenant un récit autobiographique, mais aussi l’épopée tragique de sa communauté.

Si on suit ce parcours, c’est parce qu’on aime ces livres écrits avec simplicité, dans lesquels, sans en rajouter, l’émotion finit toujours par emporter le lecteur. On note qu’avec ce quatrième récit, l’écriture de Naomi Fontaine, sans abandonner sa spontanéité, a gagné en profondeur, en gravité et précision.

Tout au long de ces 180 pages, Naomi Fontaine retrace des fragments de vie, entre la rivière Sainte-Marguerite et la rivière Moisie, dans de courtes nouvelles sans aucune faiblesse d’écriture tout au long du livre.

La place des femmes est la plus importante dans ces récits, des mères, tantes, grand-mères, jeunes filles qui ont résisté ou résistent encore pour ne pas sombrer et, sans le vouloir, donnent des leçons de vie aux plus endurcis. L’histoire de la manière dont le gouvernement a traité le peuple innu apparaît aussi dans ces nouvelles, comme dans les autres livres de Fontaine : on commence maintenant à connaître cette épopée atroce faite de répressions et de brimades, d’emprisonnements et d’enfermements dans des pensionnats ou des réserves, de destruction culturelle réalisée avec la complicité de l’Église catholique. Naomi Fontaine en rend compte à travers des histoires individuelles qui témoignent de la résistance et de l’insoumission de héros du quotidien qui ne cessent de se répéter : « Ne flanche pas ».

Elle nous conte donc l’histoire de ce chef de communauté qui débarque à Ottawa dans le bureau du ministre pour défendre l’avenir de sa collectivité, celle du dealer fou qui prend conscience du mal qu’il fait à sa ville, celle d’amours réalisés contre vents et marées ; elle décrit à plusieurs reprises les aventures quotidiennes de femmes élevant seules leurs enfants, raconte son expérience d’un séjour en forêt avec ses petits, ne cache pas sa propension au refuge dans la consommation de l’alcool, rend hommage au courage de sa mère…

Le parcours est varié, permet à l’autrice d’explorer en profondeur les différentes dimensions de son sujet, et emmène le lecteur dans les arcanes d’une culture et d’un pays qu’on a envie de mieux connaître. Avec ce quatrième livre, Naomi Fontaine consolide la construction d’une œuvre originale et captivante.

Naomi Fontaine – Eka Ashate Ne flanche pas – Mémoire d’Encrier 2025



Dans les « Notes de sonneur », on peut lire aussi les pages consacrées à Manikanetish et Shuni.


 


Du côté du je-ne-sais-quoi et du presque-rien.

Bourrion 2025

« Je ne sais par où commencer… » est le début de ce roman poétique aux résonances probablement autobiographiques : la phrase résonne avec la difficulté que l’on peut rencontrer à rendre compte de la lecture d’un tel livre : le mieux est donc de s’appuyer sur ce que l’auteur en dit.


L’auteur évoque des impressions informes, des souvenirs rendus accessibles par leur lien à l’espace, celui d’une route « d’où on voit le plus loin ». Il indique que son texte témoigne d’une quête, une recherche dans un « fatras flou qui ne cesse d’augmenter à mesure qu’on avance… » Il s’agit ici d’effleurer.


C’est là qu’apparaît la phrase nodale : « Je tente ma chance malgré cette difficulté, puisque c’est seulement à ça que servent les mots, ceux qui les écrivent, parler des morts, les faire vivre, et tous les morts, particulièrement ceux dont personne ne parle plus, afin qu’au moins quelqu’un crée la trace qu’ils n’ont même pas tentée.« , la phrase qui semble résumer la démarche du narrateur.


La mort et la trace, donc. Et leurs corollaires, la vie et l’écriture. Le sentier est celui du langage poétique.


On peut rappeler ici le mot seriné de René Char : « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. »

Daniel Bourrion est le poète qui écrit pour laisser la trace de l’autre en faisant ce qu’il peut, en essayant, en procédant à ce qu’il nomme un défrichement, en s’efforçant de brasser ce brouet de l’absence, de l’ombre. Il ne se met pas à la place de l’autre, il tente avec ses mots d’en raviver le souvenir, de rendre présente l’absence.


Cette recherche de ce qui échappe, de ce qui reste dans les marges, esquisse – en creux – une critique sociale de ce qui fait système ou institution en imposant ses normes, mais le poète n’insiste pas, ça n’est pas le sujet : il sait que dans cette mécanique, « il y a du jeu ».


Ce puzzle concernant un autre fuyant et inaccessible, assemble petit à petit quelques pièces du portrait de l’auteur-narrateur lui-même. C’est dans la quête de l’autre que l’écrivain décrit par petites touches quelques bribes de sa propre vie, lie les fragments d’une époque. Sans aller jusqu’à être un autre, il donne valeur de découverte au chemin plus qu’à la destination, à ce parcours mélancolique qui rend transitif le verbe marcher et trouble le lecteur.

Daniel Bourrion – Le pays dont tu as marché la terre – Éditions Héloïse d’Ormesson – Paris 2025 – 125 pages


Lire aussi :

La recension de Claro : https://towardgrace.blogspot.com/2025/08/la-certitude-de-labsence-bourrion-au.html?m=1





Le monde est fou

Robert Burton

«… si tu fais jouer ton imagination, ou si tu escalades la montagne, tu verras bientôt que le monde entier est fou, qu’il est mélancolique et qu’il délire… »


Robert Burton (1577-1640), contemporain de Shakespeare, Montaigne, Descartes & Pascal, Brantôme & Cervantès, a publié « L’anatomie de la Mélancolie » en 1621, seize ans après le « Don Quichotte » de Cervantès et cinq ans après « Les Tragiques » d’Agrippa Aubigné.

Membre de l’Église et universitaire d’Oxford où il passera sa vie, il avance masqué à une époque où l’Inquisition est encore très active. Loin d’être isolé, il côtoie les intellectuels et savants de son temps et manie la médecine, la géographie, la géologie, les mathématiques et l’art de la digression.

On peut se demander quel est l’intérêt de lire de nos jours un traité médical du XVIIe siècle : c’est que le livre de Burton est beaucoup plus que cela : débordant de références latines et grecques, de sentences morales, il expose la science de son temps (la médecine humorale) mais aussi les préjugés et idées reçues de l’époque. Non sans humour parfois, il défie les censures du moment pour exposer des modes de pensée qui nous sont devenus étrangers : il le fait d’une manière originale dans des modes d’écriture qui placent son texte dans le champ de la littérature et viennent déranger le lecteur moderne dans ses habitudes en nous rappelant que « l’inactivité de l’esprit est bien pire que celle du corps ». Se posant en scientifique, Burton n’est pas exempt lui-même de méconnaissance, puisqu’il passera à côté d’une découverte majeure de son époque, celle de la circulation sanguine.

Le goût pour les chemins de traverse est ce qui fait l’un des intérêts de ce livre : on en découvre un exemple dès la préface avec l’exposition d’une utopie faisant référence à celle de Thomas More et l’affirmation répétée selon laquelle c’est le monde entier qui est fou, mélancolique et délirant, affirmation derrière laquelle Burton s’abrite en s’excusant de sa propre folie en indiquant que son livre est « un florilège de textes des autres, ce n’est pas moi, mais eux qui le disent ».

« Ces digressions réjouissent et reposent le lecteur fatigué ; elles agissent comme une sauce sur un estomac malade, c’est pourquoi je m’en sers si volontiers. »

Dans le domaine des maux de l’esprit, loin encore de se nommer psychiatrie, certaines observations de Burton montrent les limites de son temps, d’autres font preuve d’intuition, par exemple à propos des symptômes de ce que l’on appellera plus tard l’hystérie de conversion et le développement de l’idée des liens entre corps et psychisme qui existe depuis l’Antiquité. On a ainsi droit à des histoires plaisantes de patients qui guérissent ou tombent malades seulement avec les mots du docteur, quelques scènes qui auraient bien intéressé Freud.

À propos de l’alimentation, Burton parle de l’eau pure, ce qui l’amène à évoquer les aqueducs romains, et il va chercher chez Avicenne l’argument selon lequel il n’y a rien de pire que de consommer une grande diversité de mets ou en trop grande quantité, mais il se pose en scientifique expérimental quand il affirme que l’expérience est notre meilleur médecin et que le régime le plus adapté à l’un est souvent le plus souvent néfaste pour l’autre : cela peut paraître banal, mais témoigne d’une belle autonomie de la pensée. Il n’hésite donc pas à nous gratifier d’un chapitre sur la rétention et l’évacuation, digressant vers le thème des bains et nous amuse quand il prône la modération dans la pratique de ce qu’il nomme l’acte vénérien.

Quand Burton nous parle de l’air rectifié, on n’est pas chez Knock ou Diafoirus, mais dans une digression fabuleuse nous menant d’abord au pôle Nord et dans des considérations sur les variations de l’aiguille magnétique et dans d’autres problèmes géographiques lui faisant parcourir le monde entier et toute la culture de l’Antiquité au Moyen Âge, de Horace à Cicéron, Sénèque et Lucain, à Érasme et Galilée, Tycho Brahé et Duns Scot, Kepler et bien d’autres encore…

Burton voudrait que nous soyons toujours en mouvement : cela lui permet de fustiger l’oisiveté de la noblesse et de promouvoir, avec modération, l’exercice du corps et de l’esprit : cela nous vaut de belles envolées à propos du sport, de la fauconnerie, de la musique associée au vin et à la joyeuse compagnie (« Elle chassera le diable en personne. ») ; on est pas loin de la méthode Coué quand il nous est indiqué que les médecins prescrivent généralement la gaieté comme remède à la mélancolie…

Burton s’intéresse aux signes et aux symptômes, cela ne l’empêche pas d’être pris, parfois, par les préjugés de son époque : voilà de quoi inciter le lecteur moderne à pourchasser sans relâche les lieux communs contemporains et les idées pré-digérées dont il pourrait être la victime, même si cette leçon n’est guère à la mode.

C’est une recherche sans fin, qui remplit les bibliothèques, une lutte contre le désespoir, cet « abrégé de l’enfer ». 


Chronologie


Adour contrarié

Marie Cosnay

Dans ce livre, il y a plusieurs scènes qui se superposent ou s’entremêlent : celle du théâtre shakespearien (le Roi Lear), celle du crime et du polar, la scène politique et sociale, celle de l’imaginaire poétique, celle de la guerre et celle de la lecture…

Une multitude de personnages nous est présentée dans trois pages dédiées au début du livre, et cela est bienvenu, permet de ne pas trop se perdre dans ce texte labyrinthique qui semble vouloir priver le lecteur des repères narratifs habituels (les suspects habituels).

Ces personnages ont souvent des doubles, des alias qui naviguent entre les différentes rives du fleuve, ce qui fait parfois douter ou hésiter sur leur identité.

Mais une fois qu’on est calé, on joue le jeu volontiers, pour entrer dans des choix d’écriture et de narration originaux, des déplacements dans l’espace déconcertants, des mouvements temporels aux aléas inattendus, des hallucinations : dans ce récit éclaté et fourmillant jusqu’à la dilution, c’est à une dystopie de la lecture qu’on est convié, comme par analogie avec son contenu.

L’inspecteur Durruty aura bien du mal à s’y retrouver, dans une géographie qui pourrait ressembler aux environs de Bayonne, mais paraît plutôt se perdre dans les parages d’un Adour cubiste déconstruit, un espace multidimensionnel entre Nive et Bidassoa devenant de plus en plus dystopique : à moins qu’on ne soit dans un univers étrange proche de celui du cinéaste David Lynch auquel Marie Cosnay fait référence par ailleurs*.

L’autrice narratrice semble elle-même se demander ce qu’il en est du devenir de ses personnages, jusqu’à ce que l’un d’eux disparaisse ou se métamorphose (Cosnay est traductrice d’Ovide) après que l’on aura assisté à la multiplication des pains… Euh non, des livres.

Mais qu’on se rassure : une fois les règles du jeu acceptées, la lecture peut se dérouler dans cet univers poétique particulier que développe la prose de Marie Cosnay et il n’est pas obligatoire de relire Shakespeare pour s’y retrouver. (pas obligatoire, mais c’est un bon prétexte…)

Au fil de ses livres, Cosnay déploie une poétique politique : la guerre est celle du langage, dans laquelle se confrontent dominants et dominés, assassins et inspecteurs, clochards et municipaux, immigrants et administration préfectorale, hommes et femmes… La prise en compte par l’autrice des problèmes de la cité démocratique implique une réflexivité éthique de l’écriture : comment rendre compte des tragédies individuelles réelles, comment parler à la place des autres, quel équilibre entre l’action et la réflexion ?

En équilibre, Marie Cosnay apporte dans ce livre un original début de réponses à ces questions, et les réitère dans ses autres ouvrages, dans la fiction, le reportage ou le mélange des deux.



* « Hiboux, rubis et filles aux cheveux de feu », page 108, in : Marie Cosnay – Traverser les frontières, accueillir les récits. Éditions L’Ire des Marges 2022

« Toujours autre chose, toujours autre chose. Derrière un signe, un autre, c’est ça, s’il y avait une autre chose que je voudrais qu’on retienne. Derrière un visage, un autre, derrière une richesse une autre, un livre un autre, un personnage, un nom, un autre. »

Marie Cosnay


Marie Cosnay – Cordelia la guerre – Éditions de l’Ogre 2015 – ISBN 9791093606231

  

Marie Cosnay

J’ai la flemme !…

« Macounaïma » (1928) de Mário de Andrade (1893-1945) : voici un roman aussi luxuriant que la forêt brésilienne et aussi dérangé qu’un conte dadaïste ou un écrit de Joyce, susceptible de plaire tant aux rabelaisiens qu’aux lecteurs de Claude Lévi-Strauss.

Le héros éponyme oscille entre rêve et réalité, manie et dépression, jungle forestière et urbaine, entre fornications diverses et tueries de ses ennemis fantastiques ; il ne cesse de maltraiter ses frères ou bien de les sauver de dangers divers ; il a tout le temps envie de boire et de manger et ne cesse de répéter « J’ai la flemme !… »

Il devient un héros de l’épopée culturelle brésilienne, grâce à la langue richement imagée de l’écrivain, soutenue par les connaissances ethnologiques et anthropologiques de l’auteur, rythmée par ses dons de musicien, du moins pour autant qu’on puisse en juger en traduction.

Macounaïma, cousin de Pantagruel, est le passeur de la culture populaire brésilienne ; il est aussi inventeur de mots et collectionneur de jurons, ce qui nous vaut, comme chez Rabelais, quelques listes savoureuses et des explications fantastiques sur les origines d’expressions communes de la langue parlée contemporaine.

Alors que, quarante ans plus tard, Garcia Marquez contera somptueusement, dans « Cent ans de solitude », une Amérique du Sud hantée par une compulsion de répétition mortifère, Mário de Andrade choisit d’être du côté de la pulsion de vie, de l’Éros (Même si Thanatos n’est jamais bien loin) et entraîne ses lecteurs dans les palpitations forestières de la culture amazonienne : il se permet même de faire de Blaise Cendrars, furtivement, l’un des personnages de son roman et on n’a pas la flemme de le lire.

Bref, pendant que De Andrade écrivait son Macounaïma en 1927, Heidegger publiait « Être et Temps » en Europe, Proust était mort depuis quatre ans, et ça n’a vraiment, mais vraiment aucun rapport. Il serait plus judicieux de noter que l’auteur accueillait Lautréamont et Rabelais dans sa bibliothèque.

L’édition critique de ce texte accueille la traduction révisée de Jacques Thiériot dans la collection Stock/Unesco/ALLCA XX (1996), et divers textes d’accompagnement, dont un glossaire, une chronologie et une bibliographie. Ces différents écrits donnent des informations sur les étapes de la création du livre, les sources utilisées ainsi que sur la structure du roman et les implications politiques de ce texte.