Seigneur, que cela ne me soit pas égal

Seigneur, que cela ne me soit pas égal

L’Ukrainien Stanislav Asseyev a été détenu pendant deux ans, en 2017 et 2018, au camp d’internement d’Isolatsia à Donetsk, à l’ouest de l’Ukraine dans le Donbass.
Il raconte dans ce livre ce qui se passe dans ce camp, les tortures physiques et psychologiques, le désespoir, la tentation du suicide, les violences faites aux femmes et aux hommes, dans une institution carcérale officieuse régie par un « code » absurde et insensé. Cet écrit est plus qu’une description de l’horreur, il constitue aussi une vraie réflexion sur les limites de l’humain, pensée s’appuyant sur les compétences en philosophie de l’auteur. Les mécanismes de défense (clivage, rationalisation, déni psychotique,…) mis en place par les détenus sont bien décrits, ainsi que l’effrayante performance de l’imagination des bourreaux mettant en œuvre des tortures auxquelles même Sade n’avait pas pensé.
Ce livre, même s’il n’est pas un classique du genre parce que trop récent, est à ranger sur l’étagère à côté de « Si c’est une homme » de Primo Levi, de « L’espèce humaine » de Robert Anthelme ou les « Récits de la Kolyma » de Varlman Chalamov.
Parce qu’en tous temps et tous lieux, l’homme reste un loup pour l’homme.
Ça se passe de nos jours, dans le Donbass, à l’est de l’Ukraine…
Nous prenons donc à notre compte, en lisant ce livre, la prière de l’athée rédigée par Asseyev à la fin de son récit : « Seigneur, que cela ne me soit pas égal ».

Asseyev, Stanislas – Donbass, un journaliste en camp raconte – Atlande 2021 



 

Mystère de l’oubli

Alors que « Le promontoire 1961 » se passait en Corse et « La nuit de Londres 1956 » vous savez où, l’intrigue intrigante du « Parjure 1964 » se situe aux États-Unis où l’auteur Henri Thomas a enseigné la littérature pendant deux ans. La nature est encore plus présente dans ce roman, notamment dans le premier et le troisième tiers, opposée aux lois de l’homme, au mensonge, à l’indifférence. L’écriture de Thomas est toujours aussi mystérieuse, déconcertante et à nulle autre pareille et nous entraîne dans un drame étrange, drame qui est certes celui du protagoniste principal de l’histoire, mais aussi celui de l’écriture, processus personnifié ici par un narrateur dont les motivations resteront en partie énigmatiques. Le poète Philippe Jaccottet a écrit la préface de cette édition et cela n’est pas étonnant : le roman fait de nombreuses allusions à Hölderlin, dont Jaccottet a été le traducteur.

Bref, on a ce qu’il faut pour avoir envie de continuer la découverte de l’œuvre de cet auteur un peu oublié, oubli qui est là aussi un vrai mystère. 

Thomas, Henri – Le parjure – L’imaginaire Gallimard 1995



Du neuf dans la solitude

La littérature s’éprouve ici à neuf.

Le livre « Janvier 2015, Le Procès » était déjà bouleversant. Haenel y tenait la chronique du procès des attentats de 2015 contre Charlie Hebdo. Dans « Notre solitude », écrit six mois après, l’écrivain s’interroge sur la possibilité du langage devant l’horreur. La narration de ce qui est arrivé semble être l’ajout d’un dixième cercle à l’enfer de Dante, et éprouve durement ceux qui la construisent. Ce livre, qu’on termine en larmes, renvoie dans les cordes toute la petite littérature égotiste qui remplit les bacs des libraires et nous dit : « Ce qu’il faut, c’est parler comme un oiseau : parler en oiseau. La parole est elle-même oiseau, elle est feuillage, elle est musique : il y a en elle une joie qui chante, une innocence qui nous délivre. »

Haenel, Yannick. Notre solitude. Les échappés 2021



Le clavier cannibale

« Le clavier cannibale », c’est un trésor jouissif pour les lecteurs post-modernes. L’écrivain et traducteur Christophe Claro publie dans ce livre datant de 2009 des articles admirables sur la traduction, sur les écrivains américains (Pynchon, Gaddis, Vollmann…), sur la lecture, etc. Claro est brillant, sans concessions, ces textes sont plein de récompenses pour ses lecteurs : on y apprend beaucoup sur les auteurs qu’il a traduit, sur la littérature du XXème siècle et sur l’expérience de la lecture des textes majeurs de l’époque (Guyotat, Pynchon encore…), le tout étant rédigé avec humour et une ironie  parfois féroce.

Claro prolonge l’expérience sur son blog du même nom, situé à https://towardgrace.blogspot.com/ et c’est à ne pas rater.

Claro, Christophe. Le Clavier Cannibale. Éditions Inculte Essais 2009


Le monde blanc

Le monde blanc

Excitation et joie de retrouver Kenneth White dans son dernier livre qui est une autobiographie, tout autant intellectuelle qu’évènementielle. Le grand air poétique auquel il nous a convié déjà depuis longtemps se retrouve dans toutes les pages où il raconte sa vie et ses voyages ; sa malice de rebelle éternel nous fait sourire quand il narre sa vie de professeur d’université. L’intérêt du lecteur est attisé dans la partie autobiographie intellectuelle du livre, retraçant son parcours de chercheur en géopoétique : on trouve logique de retrouver aux sources du concept de nomadisme intellectuel des noms comme Thoreau, Whitman, Rimbaud ; on est plus intrigué de trouver comme origines à ces idées Spengler et Emerson et on est ébloui par les pages sur Heidegger… Le livre est passionnant, se lit d’une traite et donne envie de replonger dans l’œuvre de Kenneth White.
Il donne la nostalgie de la première lecture éblouissante faite il y a longtemps de « La route bleue » ; son livre prend une tournure mélancolique quand on se souvient que l’écrivain à 86 ans : il prend ainsi une allure de testament littéraire.  Kenneth White (1936-2023) est décédé peu de temps après la rédaction de cette note.  White, Kenneth – Entre deux mondes – Le mot et le reste 2021




La parole qui me porte

Un beau volume de la collection Poésie-Gallimard pour découvrir l’art poétique de Paul Valet (1905-1987), poète musicien peintre médecin et résistant insoumis ayant perdu sa famille à Auschwitz.
Le distique est la forme privilégiée dans les textes composant ce volume, il implique une lecture lente et attentive pour découvrir que / La clef de voûte d’un poème / Est un mot prisonnier.
Les duos de vers, qui parfois s’allongent ou se raccourcissent, prennent par moment l’allure de notations psychologiques ou d’aphorismes philosophiques, mais n’oublient pas que / Les paroles essentielles / Sont distraites, et qu’infaillibles, elles sont oiseaux migrateurs.
Pour en savoir plus, on peut consulter les pages consacrées à Paul Valet sur les sites Poesibao, Remue.net ou le Tiers-Livre de François Bon.
À noter que dans la préface de ce livre par Sophie Nauleau, le lieu de naissance de Paul Valet est situé à Lodz en Pologne, alors que sur Wikipédia et sur les sites nommés ci-dessus, il est indiqué qu’il est né à Moscou. Le texte du poète indique : / Je reviens à moi / Savoir d’où je viens. CQFD.

Valet, Paul – La parole qui me porte – Poésie/Gallimard 2020



Psychanalyse et vie covidienne

Psychanalyse et vie covidienne. Détresse collective, expérience individuelle.
Sous la direction d’Ana de Staal & Howard B. Levine, février 2021 – Éditions Ithaque

Voilà un livre en phase avec l’actualité récente collective de vécu de la pandémie, agrémenté d’un joli jeu de mots dans le titre, qui intéressera ceux qui se sentent concernés par la santé mentale individuelle et collective en temps de crise. Ces témoignages de psychanalystes de nombreux pays et différents courants théoriques partent dans au moins trois directions : la critique sociale, la description clinique des troubles liés à l’épidémie, les effets de la crise liée à l’apparition de la Covid 19 sur les psychanalystes eux-mêmes et sur l’institution psychanalytique. L’ensemble est passionnant et varié, d’une lecture en général aisée, parfois plus difficile : un ensemble de textes qui montre que face à la crise, la pensée psychanalytique reste vivace et en alerte.
À noter la qualité de l’édition de cet ensemble de textes internationaux rassemblés récemment et publiés simultanément à Paris, Oxford et São Paulo : les éditions Ithaque publient, entre autres, les grands auteurs de la pensée psychanalytique contemporaine : Wilfrid R. Bion, André Green, Bollas, Ogden, Urribarri…




Signéponge

Signéponge

Le lecteur pressé pourrait ne lire ici que des descriptions d’objets, mais l’engagement littéraire de Francis Ponge est bien plus que cela : à partir d’une volonté de communication neuve se basant sur une réévaluation lexicale, syntaxique, stylistique de son expression, Ponge refuse la qualification de poète, indique qu’il vient à l’écriture par dégoût du langage, ce qui l’amène à produire une prose précise, d’abord située quelque part entre Mallarmé et le surréalisme pour prendre ensuite une voix originale et à nulle autre pareille dans la littérature française. Cette activité d’écriture antilyrique s’attachant apparemment à décrire des choses est d’abord et avant tout une recherche quasi-scientifique sur le langage, dans une « rage de l’expression » prenant « le parti pris des choses », cherchant les mots, les phrases, les images, les figures de rhétorique les plus précises possibles, dans un mode descriptif qui est aussi une réévaluation morale, une objectivité pleine de subjectivité demandant au lecteur de se positionner lui-même dans son acte de lecture. Cette recherche rend Ponge capable de produire une prose poétique somptueuse à partir de sujets comme l’huître, l’œillet, le volet, le pré et d’écrire un livre de 128 pages sur un savon et de nous dire : « Ceux qui n’ont pas la parole, c’est à ceux-là que je veux la donner. »

Ponge, Francis – Le savon – L’Imaginaire Gallimard 1992




Airs graves airs légers

Airs graves airs légers

Voici une rareté, classée sur l’étagère des « Désuets et oubliés ». Le style précieux et suranné de Sitwell (un personnage du journal de Virginia Woolf), qu’on avait déjà apprécié dans son roman « L’homme qui se perdit lui-même » (1929), convient parfaitement dans le premier de ses airs graves et légers à la description d’une garden-party dans un palais chinois de la cité interdite. Ce style à l’ancienne s’apprécie comme on dégusterait lentement un vin vieux subtil et raffiné, avec l’attention aux aguets et la perception affûtée, ainsi qu’un certain goût de la brocante littéraire et de ses pépites.

On est donc promené en Chine, mais aussi au Guatemala et à Curaçao. Ces textes sont rédigés de 1942 à 1944 : Sitwell y produit aussi la description des objets qui manquent en temps de guerre et le récit sous forme de natures mortes prend alors l’allure de l’ekphrasis.

Peut-être que les livres de Sitwell sont à réserver maintenant aux lecteurs et lectrices qui ont déjà goûté tous les mets, ou du moins l’essentiel de ceux-ci ; capables d’apprécier « Les Silences du colonel Bramble » de Maurois ou « La colline inspirée » de Barrès aussi bien que les romans de Pierre Benoît et ceux de Henri Boylesve…

Bien sur, on peut trouver que tout cela a des teintes plutôt réactionnaires : mais si l’on veut bien considérer que la notion de progrès reste problématique en littérature, qu’est-ce qui empêche le lecteur curieux de lire Paul Bourget le matin et Philippe Sollers l’après-midi, Henri Bordeaux au lever du soleil et Proust de bonne heure, Francis de Miomandre à l’aube et Céline au bout de la nuit ?…

Bonnes lectures

Osbert Sitwell (1892-1969)

Airs graves airs légers  –  Robert Laffont 1947

L’homme qui se perdit lui-même –  Gallimard 1933


 


L’unique cordeau

Chacun d’entre nous possède quelques livres qu’il relit sans cesse, des œuvres vers lesquelles il revient en permanence : pour moi dans le domaine de la poésie, il y a Rimbaud, Baudelaire, mais aussi Dante et Hölderlin, Sylvia Plath et Emily Dickinson… Et Le Pont Mirabeau, d’Apollinaire, sans doute le poème que j’ai le plus souvent lu et relu, avec le recueil « Alcools ».

Je mets donc ce volume de la Pléiade dans mon Panthéon littéraire, sur l’étagère des livres préférés, ceux que j’emporterais sur l’île déserte en cas d’urgence.

On lit fréquemment que « Le pont Mirabeau » serait le plus beau poème de la langue française : bien que ne portant pas beaucoup de crédit à ce genre de classement, j’aurai tendance à le croire… On peut faire sur l’internet l’expérience d’écouter Apollinaire lui-même lire son poème dans un enregistrement datant de 1913, cela est étonnant et émouvant.

(https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Le_Pont_Mirabeau_-_Apollinaire_(1913).ogg)

« À la fin tu es las de ce monde ancien », cela entraîne toujours autant, et le dernier vers de ce premier poème du recueil « Alcool », qui m’avait stupéfié lors de la première lecture, m’impressionne encore. Quant à l’unique cordeau des trompettes marines – puisse-t-il être le chantre de mes nuits – son pincement résonne toujours plus fort que le son de la mer : mais peut-être faut-il déjà avoir touché cet instrument de musique pour comprendre.


Apollinaire – Œuvres poétiques – nrf Gallimard La Pléiade