«Manikanetish» est le deuxième livre de Naomi Fontaine, un roman, (après le très beau « Kuessipan »), son premier livre qui est un récit).
La
narratrice, 22 ans, (qui par beaucoup d’aspects ressemble à
l’auteure) revient à Uashat après quinze ans d’absence, pour y
enseigner. On retrouve dans ce roman de 136 pages, comme dans
« Kuessipan », les chapitres courts rédigés dans un
beau style simple d’écriture appuyé sur une narration à la
construction habile. Par petites touches, Naomi Fontaine décrit le
quotidien dans la réserve d’Uashat, le questionnement identitaire
de son héroïne, ses doutes de femme et d’enseignante et raconte
la vie de ses élèves. Quand le drame survient dans la vie de
ceux-ci, la solidarité et l’humanité viennent soutenir les uns et
les autres, et la narratrice elle-même bénéficie de la compassion
et de la compréhension de ses élèves, dont certains sont à peine
moins âgés qu’elle et sont déjà parents. La belle construction
du récit amène, à la fin, à laisser s’exprimer la force de
l’émotion qui emporte le lecteur.
Dans
ce deuxième livre, Naomi Fontaine confirme et renforce ses talents
d’écrivains : son livre se lit d’une traite et reste
longtemps en tête.
Adalbert Stifter (1805-1868) – Le Sentier dans la montagne (1845) – Éditions Sillage 2017
Voici une petite porte d’entrée dans l’œuvre du viennois Adalbert Stifter, petite par la taille – un petit roman qui se lit en une heure – mais d’un grand intérêt. Cela commence plutôt mal au tout début lorsqu’on nous présente le héros Tiburius Kneigt (« L’histoire est simple mais je préfère la raconter pour le plus grand bien des insensés ») car on craint un roman moral, un pensum édifiant : il n’en est rien et l’ironie de l’auteur, présente dans la première partie du roman, nous décrit ce héros comme un original un peu fou et extravagant ébauchant une vie qui préfigure le personnage Des Esseintes de Huysmans dans « A rebours » paru 36 ans plus tard. L’histoire d’amour frôle le roman-photo mais cela n’est pas le plus important : ce petit livre s’avère être un éloge du grand air et une invitation à prendre les chemins détournés, ou ceux qui ne mènent nulle part (les « Holzvege » chers à Heidegger), la phrase importante prononcée par l’héroïne page 47 étant : « Quand on prend de mauvaises habitudes, il n’y a qu’à en changer ».
Voilà
donc une invitation délicieuse à prendre le chemin Stifter.
Adalbert Stifter (1805-1868) – Le Sentier dans la montagne (1845) – Éditions Sillage 2017
Ma Chine à moi – Victor-Lévy Beaulieu – Avril 2021 – Éditions Trois-Pistoles
VLB brasse et embrasse la culture chinoise en s’appuyant sur une riche bibliographie qu’il donne en fin de volume, donnant à lire et à connaître ce qui lui paraît essentiel pour mieux comprendre ce pays, cette culture et cette civilisation. Mais son livre ne se réduit pas à cette collecte de ce que le pays du soleil-levant à produit de mieux au cours des millénaires : il s’agit d’un roman dans lequel le narrateur ressemble de très près au Satan Belhumeur rencontré en 1968 dans les « Mémoires d’outre-tonneau » mais aussi à VLB lui-même. Le thème de la vieillesse transparaît donc tout-au-long du livre, dans le langage coloré et baroque qu’on connaît habituellement chez cet auteur, un mélange de narration, de poésie et de citations. Les affres du « vieillardissement » semblent trouver leur consolation dans la consommation de l’opium et du bourbon, ainsi que dans la fréquentation des poètes et empereurs chinois : au final, c’est bien dans et avec l’écriture que le narrateur-écrivain trouve la force de faire face ; voilà de quoi laisser place à l’émotion lors de la lecture.
Ma Chine à moi – Victor-Lévy Beaulieu – Avril 2021 – Éditions Trois-Pistoles
Louise Colet – Un drame dans la rue de Rivoli suivi de Une histoire de soldat – Éditions Archipoche – Paris 2014
Voici donc un drame romantique avec trio amoureux, trahisons et mort des amants à la fin : de quoi faire peur… Mais c’est écrit par Louise Colet (1810-1876), dont on a fait connaissance dans la correspondance de Flaubert comme amante, muse et destinataire de ses plus belles lettres portant sur la littérature et l’art décrire. Femme de lettres ayant fréquenté les plus grands de son époque (Musset, Vigny, Hugo…), son texte vaut parce qu’il nous propose une description précise des mœurs de son temps, en particulier de la place des femmes dans la société du moment : il prend donc une teinte féministe avant l’heure.
Donc,
si comme moi vous n’hésitez pas à souffler la poussière pour
ouvrir de temps en temps un écrit déclassé ou oublié dans
l’histoire de la littérature, pour éprouver quelques plaisirs de
lecture désuets, ce livre est fait pour vous.
Dans
la seconde histoire, il est insinué que la Marseillaise aurait été
composée sous l’emprise de l’alcool et on a droit à un portrait
féroce de Flaubert sous les traits du personnage nommé Léonce :
Louise s’adonne donc même à l’ironie… de quoi nous plaire.
Louise Colet – Un drame dans la rue de Rivoli suivi de Une histoire de soldat – Éditions Archipoche – Paris 2014
Voici donc le cinquième et dernier volume des « Figures » de Gérard Genette (j’ai déjà évoqué les précédents sur sonneur.fr), un ouvrage où, cette fois-ci, Proust n’est présent qu’en filigrane. L’étude des genres en littérature permet à Genette d’évoquer aussi bien les grandes œuvres de la littérature que les films du cinéma américain ou les séries télévisées. Le texte sur l’humour remet en scène Madame Verdurin, le petit pan de mur jaune du tableau de Vermeer vu par Bergotte et … Freud ; il nous rappelle le « principe de Swann. Ce principe, c’est donc qu’on aime d’autant plus passionnément ce qu’on aime contre ses principes, par exception, et comme par aberration. »
Ce
texte (publié en 2002) dans lequel Genette évoque l’humour
sacrilège et se demande si l’on peut rire de tout est
particulièrement d’actualité.
Gérard Genette – Figures III – Collection Poétique Seuil 1972
Ce troisième volume des « Figures » de Gérard Genette (il y en a 5, j’ai déjà évoqué les deux premiers sur sonneur.fr) est consacré essentiellement à l’œuvre de Proust. L’analyse porte sur la manière dont est traité le temps dans la narration proustienne, à travers l’étude de certaines figures de style (métaphore et métonymie), mais aussi l’étude des relations entre récit, histoire et narration. Certes, ça n’est pas une lecture facile : pour autant, la démarche scientifique est claire et les concepts bien définis. Le proustien averti sera donc récompensé de ses efforts de lecture attentive, et fera un certain nombre de découvertes que la lecture suivie de La Recherche ne met pas forcément en évidence. Pour exemple, cette occurrence unique (hapax) dans l’œuvre de Proust (dans La Prisonnière) d’un passage assimilable au monologue intérieur joycien.
Genette est comme l’ingénieur-mécanicien qui démonte minutieusement toute une voiture et la remonte avec ses outils spécifiques et spécialisés : une lecture fascinante et heuristique pour proustiens informés pour (re)découvrir précisément en quoi l’écriture de Marcel Proust est révolutionnaire à plus d’un titre.
Gérard Genette – Figures III – Collection Poétique Seuil 1972
« Proust et le langage indirect » est la dernière des neuf études présentées dans ce deuxième volume des Figures de Genette, qui contient aussi entre autres pépites une étude passionnante sur Stendhal et les limites de la littérature.
Genette s’intéresse ici aux accidents de langage produits par les
personnages de la recherche, à la fascination de Proust pour les
noms propres, aux rapports de la vérité et du mensonge dans le
discours mondain vu comme une véritable école d’interprétation.
Pendant toute la lecture de ce texte assez long, on s’attend à ce
que Genette fasse le lien entre ces accidents de langage, ces
non-dits et dénégations, ces décalages entre le geste et la
parole ; et l’œuvre de Freud : cela ne manque pas
d’arriver vers la fin de l’étude où Genette rappelle la phrase
de Proust : « magnifique langage, si différent de celui
que nous parlons d’habitude, et où l’émotion fait dévier ce
que nous voulions dire et épanouir à la place une phrase tout
autre, émergée d’un lac inconnu où vivent ces expressions
sans rapport avec la pensée et qui par cela même la révèlent ».
« Le lac inconnu. Entre Proust et Freud », c’est aussi le titre d’un beau livre de Jean-Yves Tadié : la boucle est bouclée.
Gérard Genette – Figures II – Essais Points Seuil N° 106 – Pages 223 à 294
Ce quatrième volume des « Figures » de Gérard Genette (j’ai déjà évoqué les précédents sur sonneur.fr) est le plus varié et peut-être le plus beau. La nouveauté est qu’il contient des textes sur la peinture (Canaletto, Manet, Pissarro…)
On y
lit des textes sur l’esthétique, que tout lecteur émettant des
jugements sur les livres devrait lire : pour éviter, par
exemple, la confusion entre jugement d’appréciation (j’aime –
je n’aime pas) et jugement de valeur (c’est bon – cela n’est
pas bon).
Les
deux textes sur Proust qui motivent cette relecture nous mènent à
Venise : les analyses de Genette sur les différents états du
texte proustien continuent de nous éblouir et de nous transporter
dans les tréfonds de la fabrique de la littérature, c’est
captivant.
Après
un texte émouvant sur Roland Barthes, l’avant dernier texte de ce
volume consiste en un exercice génial dont je vous laisse la
surprise.
Gérard Genette – Figures I – Essais Points Seuil N°74
« Proust palimpseste » est l’une des dix-huit études de ce premier volume des Figures (5 volumes) écrites par Gérard Genette (1930-2018). Dans ce très beau texte, Genette scrute d’abord le rôle de la métaphore dans l’œuvre de Proust, comme « expression d’une vision profonde : celle qui dépasse les apparences pour accéder à « l’essence » des choses ». Sous la figure du palimpseste, il montre comment les vues variées, discordantes d’un même personnage, d’un même paysage ou d’une même chose sont sans cesse contrariées et rapprochées par un « inlassable mouvement de dissociation douloureuse et de synthèse impossible » qui constitue la vision proustienne.
Le
lecteur proustien sera en terrain familier lorsqu’il lira –
encore fallait-il être Genette pour savoir le formuler – que la
lecture de Proust s’achève dans l’inachèvement, toujours en
suspens, toujours « à reprendre », puisqu’elle trouve
son objet sans cesse relancé dans une vertigineuse rotation
« où un seul regard suffit à déclencher une circulation que
rien ensuite ne peut plus arrêter ».
Ce
dévoilement progressif d’une vérité, c’est probablement le
parcours de tout lecteur assidu de Proust, qui commence par lire À
la recherche du temps perdu, puis Jean Santeuil et Contre-Sainte
Beuve, puis les autres textes de Proust et sa correspondance, et
recommence encore pour déchiffrer le palimpseste.
Gérard Genette – Figures I – Essais Points Seuil N°74
Marcel Proust – Les soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits – Édition établie par Nathalie Mauriac Dyer, préface de Jean-Yves Tadié – nrf Gallimard – mars 2021 – 376 pages
Avec cette parution des soixante-quinze feuillets, les proustiens (« Proust-addict », ai-je lu récemment, peut-être cela n’aurait-il pas déplu à Marcel) sont à nouveau à la fête, juste après l’édition du « Cahier de l’Herne » consacré à Proust (mars 2021), précédé par « Le Mystérieux Correspondant et autres nouvelles inédites » (Octobre 2019), « Proust, prix Goncourt : Une émeute littéraire » de Thierry Laget (Avril 2019), « Marcel Proust: Croquis d’une épopée » de Jean-Yves Tadié (Novembre 2019) sans oublier « Marcel Proust – Mélanges » de Roland Barthes (octobre 2020) et les Carnets publiés en 2002, quelques ouvrages auxquels on pourrait ajouter le lieu de découvertes que constitue le site internet Proustonomics, qui nous gratifie de révélations récentes dans un article sur Willie Heath, c’est la fête, vous dis-je…
Les
soixante-quinze feuillets, Graal légendaire de la critique
proustienne – comme l’indique la quatrième de couverture
– constituent une trace
unique et la plus ancienne des écrits préparatoires d’À la
recherche du temps perdu où
sont déjà présents
« maman » et grand-mère, l’épisode du « baiser
du soir » dans ses
différentes variantes dont celle laissant apparaître le personnage
de Swann, les deux côtés
de la promenade (nommés ici le côté de Villebon – qui
deviendra plus tard Garmantes puis Guermantes –
et celui de Méséglise), la prédilection pour les aubépines et les
jeunes filles en fleurs, ainsi que Venise et
l’archéologie de ce qui deviendra l’embrayeur de la mémoire
involontaire, la madeleine présente sous forme du pain rassis puis
du pain grillé et de la biscotte ; et
surtout et sans en être étonné, on note déjà la présence de la
petite musique proustienne, celle qui nous procure ce plaisir de
lecture particulier,
unique, inimitable
et rythmé dans des phrases qui tourbillonnent et retournent sur
elles-mêmes et perdent le lecteur pressé dans un univers situé
quelque part entre le sommeil et le rêve, aux
frontières du songe nocturne
et de la rêverie diurne.
Nathalie
Mauriac Dyer est l’éditrice de ces textes et la rédactrice de
l’appareil critique (notice, chronologie, notes, bibliographie) qui
occupe la moitié du livre et permet l’approfondissement
vertigineux de cette lecture archéologique.
Ce
livre se lit donc d’abord à grandes enjambées, comme celles de
l’oncle du narrateur chaussé de ses knickerboxers sur la plage qui
ne se nomme pas encore
Balbec, puis – en deuxième lecture – se déguste à la petite
cuillère, peut-être
celle tintant contre une
assiette dans le temps retrouvé et
constitue un excellent
échauffement pour une relecture de la recherche (çavapatarder).
Marcel Proust – Les soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits – Édition établie par Nathalie Mauriac Dyer, préface de Jean-Yves Tadié – nrf Gallimard – mars 2021 – 376 pages