Psychanalyse et vie covidienne

Psychanalyse et vie covidienne. Détresse collective, expérience individuelle.
Sous la direction d’Ana de Staal & Howard B. Levine, février 2021 – Éditions Ithaque

Psychanalyse et vie covidienne. Détresse collective, expérience individuelle.
Sous la direction d’Ana de Staal & Howard B. Levine, février 2021 – Éditions Ithaque
Psychanalyse et vie covidienne. Détresse collective, expérience individuelle.
Sous la direction d’Ana de Staal & Howard B. Levine, février 2021 – Éditions Ithaque

Voilà un livre en phase avec l’actualité récente collective de vécu de la pandémie, agrémenté d’un joli jeu de mots dans le titre, qui intéressera ceux qui se sentent concernés par la santé mentale individuelle et collective en temps de crise. Ces témoignages de psychanalystes de nombreux pays et différents courants théoriques partent dans au moins trois directions : la critique sociale, la description clinique des troubles liés à l’épidémie, les effets de la crise liée à l’apparition de la Covid 19 sur les psychanalystes eux-mêmes et sur l’institution psychanalytique. L’ensemble est passionnant et varié, d’une lecture en général aisée, parfois plus difficile : un ensemble de textes qui montre que face à la crise, la pensée psychanalytique reste vivace et en alerte.
À noter la qualité de l’édition de cet ensemble de textes internationaux rassemblés récemment et publiés simultanément à Paris, Oxford et São Paulo : les éditions Ithaque publient, entre autres, les grands auteurs de la pensée psychanalytique contemporaine : Wilfrid R. Bion, André Green, Bollas, Ogden, Urribarri…

Signéponge

Signéponge

Ponge, Francis - Le savon - L'Imaginaire Gallimard 1992
Ponge, Francis – Le savon – L’Imaginaire Gallimard 1992

Le lecteur pressé pourrait ne lire ici que des descriptions d’objets, mais l’engagement littéraire de Francis Ponge est bien plus que cela : à partir d’une volonté de communication neuve se basant sur une réévaluation lexicale, syntaxique, stylistique de son expression, Ponge refuse la qualification de poète, indique qu’il vient à l’écriture par dégoût du langage, ce qui l’amène à produire une prose précise, d’abord située quelque part entre Mallarmé et le surréalisme pour prendre ensuite une voix originale et à nulle autre pareille dans la littérature française. Cette activité d’écriture antilyrique s’attachant apparemment à décrire des choses est d’abord et avant tout une recherche quasi-scientifique sur le langage, dans une « rage de l’expression » prenant « le parti pris des choses », cherchant les mots, les phrases, les images, les figures de rhétorique les plus précises possibles, dans un mode descriptif qui est aussi une réévaluation morale, une objectivité pleine de subjectivité demandant au lecteur de se positionner lui-même dans son acte de lecture. Cette recherche rend Ponge capable de produire une prose poétique somptueuse à partir de sujets comme l’huître, l’œillet, le volet, le pré et d’écrire un livre de 128 pages sur un savon et de nous dire : « Ceux qui n’ont pas la parole, c’est à ceux-là que je veux la donner. »

Ponge, Francis – Le savon – L’Imaginaire Gallimard 1992

Airs graves airs légers

Airs graves airs légers

Osbert Sitwell (1892-1969)
Airs graves airs légers  -  Robert Laffont 1947
Osbert Sitwell (1892-1969)
Airs graves airs légers  –  Robert Laffont 1947

Voici une rareté, classée sur l’étagère des « Désuets et oubliés ». Le style précieux et suranné de Sitwell (un personnage du journal de Virginia Woolf), qu’on avait déjà apprécié dans son roman « L’homme qui se perdit lui-même » (1929), convient parfaitement dans le premier de ses airs graves et légers à la description d’une garden-party dans un palais chinois de la cité interdite. Ce style à l’ancienne s’apprécie comme on dégusterait lentement un vin vieux subtil et raffiné, avec l’attention aux aguets et la perception affûtée, ainsi qu’un certain goût de la brocante littéraire et de ses pépites.

On est donc promené en Chine, mais aussi au Guatemala et à Curaçao. Ces textes sont rédigés de 1942 à 1944 : Sitwell y produit aussi la description des objets qui manquent en temps de guerre et le récit sous forme de natures mortes prend alors l’allure de l’ekphrasis.

Peut-être que les livres de Sitwell sont à réserver maintenant aux lecteurs et lectrices qui ont déjà goûté tous les mets, ou du moins l’essentiel de ceux-ci ; capables d’apprécier « Les Silences du colonel Bramble » de Maurois ou « La colline inspirée » de Barrès aussi bien que les romans de Pierre Benoît et ceux de Henri Boylesve…

Bien sur, on peut trouver que tout cela a des teintes plutôt réactionnaires : mais si l’on veut bien considérer que la notion de progrès reste problématique en littérature, qu’est-ce qui empêche le lecteur curieux de lire Paul Bourget le matin et Philippe Sollers l’après-midi, Henri Bordeaux au lever du soleil et Proust de bonne heure, Francis de Miomandre à l’aube et Céline au bout de la nuit ?…

Bonnes lectures

Osbert Sitwell (1892-1969)

Airs graves airs légers  –  Robert Laffont 1947

L’homme qui se perdit lui-même –  Gallimard 1933

L’unique cordeau

Apollinaire – Œuvres poétiques – nrf Gallimard La Pléiade
Apollinaire – Œuvres poétiques – nrf Gallimard La Pléiade

Chacun d’entre nous possède quelques livres qu’il relit sans cesse, des œuvres vers lesquelles il revient en permanence : pour moi dans le domaine de la poésie, il y a Rimbaud, Baudelaire, mais aussi Dante et Hölderlin, Sylvia Plath et Emily Dickinson… Et Le Pont Mirabeau, d’Apollinaire, sans doute le poème que j’ai le plus souvent lu et relu, avec le recueil « Alcools ».

Je mets donc ce volume de la Pléiade dans mon Panthéon littéraire, sur l’étagère des livres préférés, ceux que j’emporterais sur l’île déserte en cas d’urgence.

On lit fréquemment que « Le pont Mirabeau » serait le plus beau poème de la langue française : bien que ne portant pas beaucoup de crédit à ce genre de classement, j’aurai tendance à le croire… On peut faire sur l’internet l’expérience d’écouter Apollinaire lui-même lire son poème dans un enregistrement datant de 1913, cela est étonnant et émouvant.

(https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Le_Pont_Mirabeau_-_Apollinaire_(1913).ogg)

« À la fin tu es las de ce monde ancien », cela entraîne toujours autant, et le dernier vers de ce premier poème du recueil « Alcool », qui m’avait stupéfié lors de la première lecture, m’impressionne encore. Quant à l’unique cordeau des trompettes marines – puisse-t-il être le chantre de mes nuits – son pincement résonne toujours plus fort que le son de la mer : mais peut-être faut-il déjà avoir touché cet instrument de musique pour comprendre.

Apollinaire – Œuvres poétiques – nrf Gallimard La Pléiade

Céline paradoxe

Céline, Louis-Ferdinand. Guerre. Gallimard 2012
Céline, Louis-Ferdinand. Guerre. Gallimard 2012

La parution d’un inédit d’un grand auteur, c’est un évènement littéraire : on l’a vu récemment avec Proust (Les soixante-quinze feuillets) ou Gracq (Les terres du couchant).

On retrouve dans « Guerre » l’écriture originale et brillante de Céline et le lecteur Célinien sera comblé en retrouvant le style des autres livres de Louis Ferdinand, peut-être un peu moins brillant ici car c’est un premier jet. Comme pour tous les écrits de cet auteur, ce texte doit être lu avec recul critique : il n’est pas exempt de traces du vocabulaire de la haine qu’on retrouvera décuplé dans ses pamphlets racistes et antisémites, et les obsessions sexuelles du narrateur ne laissent aux personnages de femmes que la place d’objets.

On a donc là un nouveau témoignage du paradoxe Céline, dans l’œuvre duquel voisinent le génie et l’abjection. Une preuve de plus que la grande littérature n’est pas faite de bons sentiments et pas rédigée par des gendres idéaux, et que sa lecture demande des lecteurs avertis.

Céline, Louis-Ferdinand. Guerre. Gallimard 2012

Bibliothèque aussi vaste qu’un royaume

Gérard Macé. Colportages 1. Gallimard 2016
Gérard Macé. Colportages 1. Gallimard 2016

Pour continuer ici une relecture des ouvrages de Gérard Macé, voici le premier volume de ses Colportages, de courts textes dont certains ont été des préfaces, un ensemble de méditations poétiques et stylées comme sait en concocter ce formidable passeur en littérature. Macé nous incite ainsi soit à relire d’une manière inédite certains auteurs (Baudelaire, Rimbaud, Segalen, Lewis
Caroll…) soit à découvrir des auteurs marginaux ou oubliés (Gabriel Bounoure, Jean de Boschère, Saint-Pol-Roux…). On y lit aussi des phrases surprenantes concernant la poésie contemporaine, vue comme une « infante défunte, autour de laquelle on se pavane en attendant sa résurrection ».

C’est toujours instructif, appelant à la rêverie du lecteur et témoignant d’une passion sans concessions pour la littérature. C’est enthousiasmant, même à la relecture.

Gérard Macé. Colportages 1. Gallimard 2016

La religion de Rabelais

Lucien Febvre Le Problème de l'incroyance religieuse au XVIe siècle
Lucien Febvre
Le Problème de l’incroyance religieuse au XVIe siècle

Ce livre de Lucien Febvre, avec ceux de François Bon, Lazare Sainéan, Abel Lefranc, François Rigolot et Michael Screech, prend une place de choix dans mon atelier lecture consacré à Rabelais. Il répond à la question importante de décrire la religion de Rabelais, et il le fait avec nuances.

L’intérêt majeur de ce texte est qu’il décrit de manière précise et détaillée les manières de vivre et surtout de penser de l’époque, avec une forme d’empathie intellectuelle rigoureuse qui pourrait bien être un vrai modèle pour notre époque, à laquelle elle manque.

Dans des pages passionnantes, Febvre décrit la mainmise intégrale de la religion de l’époque sur la vie privée, professionnelle, publique et mentale. Il montre comment la société du XVI siècle français et européen ne pouvait déployer son outillage mental qu’à l’intérieur d’une religion omniprésente et totalitaire qui réglait tous les évènements de la vie quotidienne et de la vie psychique et intellectuelle.

Febvre décrit les nombreux mots de la philosophie qui manquaient aux penseurs de l’époque, leur syntaxe défaillante, mouvante et imprécise, l’emprise du latin sur les manières de penser, et précise ainsi les limites et le cadre dans lesquels la réflexion pouvait se développer.

L’auteur nous propose donc d’éviter de plaquer nos modes de pensée sur ceux d’une époque révolue afin de mieux comprendre sans anachronisme : il nous donne ainsi une leçon humaniste pour la compréhension de l’autre, de son altérité, de ses manières d’être et de penser.

Lucien Febvre. Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle : La Religion de Rabelais

Voir aussi : le fabuleux travail de François Bon à propos de Rabelais.

Le monde de Rabelais.
 La Devinière - photo (c) sonneur

Obscurcir l’obscurité

Obscurcir l’obscurité

Mireille Calle-Gruber - Pascal Quignard ou Les leçons de ténèbres de la littérature - Galilée 2018
Mireille Calle-Gruber – Pascal Quignard ou Les leçons de ténèbres de la littérature – Galilée 2018

Cela commence avec le rappel d’une citation célèbre de Lao-Tseu qui parle d’obscurcir l’obscurité, cela continue avec un chat et un concept, celui de littérature nyctalope, une littérature qui s’écrit entre deux mondes et ouvre à une écoute suraiguë. Lorsque Quignard est cité (« Tout ce qui peut se dire, autant le taire »), cela ressemble un peu à la fin du Tractatus Logico-Philosophicus de Wittgenstein. Les oxymores abondent pour approcher « l’opaque de la transparence », la venue de la signification n’est pas sans un abord poétique, mais aussi philologique et étymologique de la langue, où les étoiles sidèrent et où se déploie la rhétorique spéculative de Quignard, qui construit ainsi l’une des œuvres les plus originales et mystérieuses de notre temps.
Les grands textes amènent à la grande écriture critique. Mireille Calle-Gruber fait le choix « d’une écriture adressée à l’écriture », à « faire l’expérience du texte et à transmettre cette expérience ». Ce tâtonnement critique semble ici le seul chemin possible pour entrer dans l’œuvre de Quignard, par une porte dérobée. On s’abandonne avec délices au labyrinthe de l’écriture critique, ainsi qu’à l’écriture apocryphe de Quignard, qui donne sa langue au chat.  

Mireille Calle-Gruber – Pascal Quignard ou Les leçons de ténèbres de la littérature – Galilée 2018

Le « Mallarmé des béguinages » ?

Le « Mallarmé des béguinages » ?

Georges Rodenbach – Bruges-la-Morte (1892) – Garnier Flammarion N°1011
Georges Rodenbach – Bruges-la-Morte (1892) – Garnier Flammarion N°1011

Georges Rodenbach (1855-1898), contemporain et ami de Stéphane Mallarmé et de Émile Verhaeren, est surtout connu pour ce roman – expérimental à l’époque – qu’est « Bruges-la-Morte » (1892).

Le livre est un concentré d’écriture : un style allant vers le poème en prose (présence d’assonances, d’allitérations, d’octosyllabes et d’alexandrins), peu de personnages et une narration allant droit au but, empreinte de symbolisme tirant vers le fantastique. La nouveauté, c’est qu’il a été le premier roman intégrant la photographie dans le récit, non comme simple illustration mais comme partie prenante de l’histoire.

129 ans après sa parution, on prend toujours plaisir à lire cet ouvrage curieux, d’autant plus qu’il est très bien édité dans cette version en collection de poche : préface, notes et dossier permettent de bien resituer cette œuvre dans l’histoire de la littérature, et surtout d’en découvrir les complexités insoupçonnées à la première lecture.

La préface nous indique que l’errance dans la ville, dans un texte associant écrit et photographie, préfigure « Nadja » de Breton, et « La chambre claire » de Roland Barthes. Ce vagabondage urbain me fait penser aux recherches « psycho-géographiques » des situationnistes réalisées au début des années 60 à Paris.

Allez. Tous à Bruges…

Georges Rodenbach – Bruges-la-Morte (1892) – Garnier Flammarion N°1011

Maman, tu as déjà été amoureuse ?

Shuni est le troisième livre de Naomi Fontaine, après Kuessipan 2011 et Manikanetish 2017. Nous sommes toujours près de Sept-Îles dans la communauté innue de Uashat Mak Mani-Utenam (réserve N° 27 en langage du colonisateur), à plus de 7h30 de route de Québec au nord-est. Naomi Fontaine écrit en français, cela n’est pas un choix dont elle s’explique dans ses livres.

Naomi Fontaine, à travers des chapitres courts constituants souvent de petites narrations complètes, décrit ce qu’est être une colonisée dans une réserve au Québec de nos jours. Elle écrit à son amie Julie (Shuni en langue innu-aiman) qui doit venir apporter son aide dans la réserve, en l’avertissant : « Je sais que l’intention est bonne. Mais je sais aussi que ce n’est pas suffisant ». L’avertissement noté en début de livre est un procédé littéraire récurrent chez Naomi Fontaine, il existait déjà dans Kuessipan et dans Manikanetish. L’auteure nous rappelle que si le mot liberté n’existe pas dans sa langue, c’est qu’il est un concept intrinsèque à tout ce qui existe dans la vision du monde des innus.

Naomi Fontaine nous propose donc un troisième texte aussi fort que les précédents, dans un mode d’écriture simple et maîtrisé, laissant émerger l’émotion par petites touches, nous transportant dans un univers étrange, sans misérabilisme ni idéalisme, un univers particulier dont les problématiques nous parlent grâce à ses talents d’écrivain, mais aussi par que celles-ci renvoient à des thèmes plus universels.

Trois beaux livres que je tenais à mettre en avant. Je vais surveiller la publication du prochain…

Un bon livre en appelle d’autres, celui-ci donne envie de lire d’autres auteurs de la littérature des Premières Nations : An Antane Kapesh, Natasha Kanapé Fontaine, Alexie Sherman…

Naomi Fontaine – Shuni – Mémoire d’encrier – 2019

Shuni a obtenu le prix littéraire des collégiens en 2020

Uashat Mak Mani -Utenam sur l’Internet : https://www.itum.qc.ca/