Stardust memories

Schuhl, Jean-Jacques - Rose poussière - nrf Gallimard 1972
Schuhl, Jean-Jacques – Rose poussière – nrf Gallimard 1972

Le livre est court (128 pages) mais dense, d’une écriture pop-rock cinématographique ou journalistique donnant par moment l’impression d’une rédaction sous influence de substances diverses, mais cela est en vérité très maîtrisé. Ce texte peut se lire en écoutant les musiques de film de David Raksin (Laura, 1944) ou du Franck Zappa première période (celle des Mothers of Invention). Mai 68 n’est pas loin, ce livre publié en 1972 fait bien entendre le son de l’époque.

Schuhl, Jean-Jacques – Rose poussière – nrf Gallimard 1972


 

Parages hallucinogènes

Autoportrait mouvant au miroir et portrait de Dürer, errance nocturne avec petits papiers, échange de regards dans un bar. Jeux de transparences des images, expérience de l’écriture, des mots se transformant sur la page. Voici la prose étrange d’un écrivain étrange, d’un être qui s’efface au moment où tout le monde met sa tête sur Instagram et qui laisse les mots s’écrire seuls sur la page, dans des jeux hallucinatoires de transparence où les miroirs sont très présents, jeux venant apparemment questionner l’identité et l’image de soi, mais venant finalement mettre en scène l’écriture pour offrir une expérience de lecture inédite, elle aussi étrange et mobile. Une expérience décalée des parages de la mort, sans pathos ni effets tragiques.

Schuhl, Jean-Jacques – Les apparitions – L’Infini nrf Gallimard 2022


 

Schuhl, Jean-Jacques - Les apparitions - L'Infini nrf Gallimard 2022
Schuhl, Jean-Jacques – Les apparitions – L’Infini nrf Gallimard 2022

Rallumer les lumières

Rallumer les lumières

Sollers, Philippe - Graal - nrf Gallimard 2022

Sollers, depuis son île de Ré où il écrit, ne se voit pas en atlantiste (de l’Otan) mais en atlante (de l’Atlantide). Sous couvert de l’appellation roman, les allusions à sa biographie sont nombreuses et le lecteur sollersien retrouvera dans ce court texte la critique ironique (et parfois acerbe : on est sur qu’il ne passera pas à « La grande librairie ») du monde contemporain s’appuyant sur des citations philosophiques et littéraires, ainsi que sur des notes sur le langage et des références à des livres que personne n’a lu, ou alors inventées par Sollers. L’initiale référence à Rimbaud ne doit pas nous égarer : les lumières dont il s’agit ici sont bien celles du XVIIIe siècle. La provocation, elle, semble déjà prévoir la critique et vient toujours faire l’expérience des limites pour témoigner de ce que peut être la liberté de l’écrivain, pour conclure : « La question à été posée, la réponse donnée, il ne reste plus qu’à rallumer la lumière. »

Post-scriptum :

Sollers (1936-2023) est décédé après la publication de cette note ; Graal est donc son dernier livre publié de son vivant. On attend un livre posthume pour mars 2023 : « La deuxième vie ».

Sollers, Philippe – Graal – nrf Gallimard 2022

Philippe Sollers

 
 
 

Lecture & clavecin

Thullyn & Hatten

Quignard, Pascal - L'amour La mer - nrf Gallimard 2022
Quignard, Pascal – L’amour La mer – nrf Gallimard 2022

Au cœur du XVIIe siècle européen,  le roman commence par une description d’œuvres picturales. Plus loin, on est plongé au plus profond des partitions de musique. Le fait de retrouver un texte placé en partie sous le signe de l’ekphrasis ne déroutera pas le lecteur habitué de l’œuvre de Quignard. Celui-ci nous offre un opus majeur, aux limites de la prose et de la poésie, du rêve et de la réalité, de la vie et de la mort, de l’amour et du sexe, entre personnages historiques et imaginaires. C’est une échappée de l’écriture, une expérience de lecture singulière et inouïe, sensuelle et parfumée des vagues de la mer du nord et de l’encre des eaux fortes. Émettons l’hypothèse qu’on a là un très beau texte d’un auteur majeur de notre époque. À lire en écoutant les œuvres pour clavecin de Jakob Froberger…

Quignard, Pascal – L’amour La mer – nrf Gallimard 2022


 

Seigneur, que cela ne me soit pas égal

Seigneur, que cela ne me soit pas égal

Asseyev, Stanislas - Donbass, un journaliste en camp raconte - Atlande 2021 
Asseyev, Stanislas – Donbass, un journaliste en camp raconte – Atlande 2021 

L’Ukrainien Stanislav Asseyev a été détenu pendant deux ans, en 2017 et 2018, au camp d’internement d’Isolatsia à Donetsk, à l’ouest de l’Ukraine dans le Donbass.
Il raconte dans ce livre ce qui se passe dans ce camp, les tortures physiques et psychologiques, le désespoir, la tentation du suicide, les violences faites aux femmes et aux hommes, dans une institution carcérale officieuse régie par un « code » absurde et insensé. Cet écrit est plus qu’une description de l’horreur, il constitue aussi une vraie réflexion sur les limites de l’humain, pensée s’appuyant sur les compétences en philosophie de l’auteur. Les mécanismes de défense (clivage, rationalisation, déni psychotique,…) mis en place par les détenus sont bien décrits, ainsi que l’effrayante performance de l’imagination des bourreaux mettant en œuvre des tortures auxquelles même Sade n’avait pas pensé.
Ce livre, même s’il n’est pas un classique du genre parce que trop récent, est à ranger sur l’étagère à côté de « Si c’est une homme » de Primo Levi, de « L’espèce humaine » de Robert Anthelme ou les « Récits de la Kolyma » de Varlman Chalamov.
Parce qu’en tous temps et tous lieux, l’homme reste un loup pour l’homme.
Ça se passe de nos jours, dans le Donbass, à l’est de l’Ukraine…
Nous prenons donc à notre compte, en lisant ce livre, la prière de l’athée rédigée par Asseyev à la fin de son récit : « Seigneur, que cela ne me soit pas égal ».

Asseyev, Stanislas – Donbass, un journaliste en camp raconte – Atlande 2021 



 

Mystère de l’oubli

Thomas, Henri - Le parjure - L'imaginaire Gallimard 1995
Thomas, Henri – Le parjure – L’imaginaire Gallimard 1995

Alors que « Le promontoire 1961 » se passait en Corse et « La nuit de Londres 1956 » vous savez où, l’intrigue intrigante du « Parjure 1964 » se situe aux États-Unis où l’auteur Henri Thomas a enseigné la littérature pendant deux ans. La nature est encore plus présente dans ce roman, notamment dans le premier et le troisième tiers, opposée aux lois de l’homme, au mensonge, à l’indifférence. L’écriture de Thomas est toujours aussi mystérieuse, déconcertante et à nulle autre pareille et nous entraîne dans un drame étrange, drame qui est certes celui du protagoniste principal de l’histoire, mais aussi celui de l’écriture, processus personnifié ici par un narrateur dont les motivations resteront en partie énigmatiques. Le poète Philippe Jaccottet a écrit la préface de cette édition et cela n’est pas étonnant : le roman fait de nombreuses allusions à Hölderlin, dont Jaccottet a été le traducteur.

Bref, on a ce qu’il faut pour avoir envie de continuer la découverte de l’œuvre de cet auteur un peu oublié, oubli qui est là aussi un vrai mystère. 

Thomas, Henri – Le parjure – L’imaginaire Gallimard 1995


Du neuf dans la solitude

La littérature s’éprouve ici à neuf.

Haenel, Yannick. Notre solitude. Les échappés 2021
Haenel, Yannick. Notre solitude. Les échappés 2021

Le livre « Janvier 2015, Le Procès » était déjà bouleversant. Haenel y tenait la chronique du procès des attentats de 2015 contre Charlie Hebdo. Dans « Notre solitude », écrit six mois après, l’écrivain s’interroge sur la possibilité du langage devant l’horreur. La narration de ce qui est arrivé semble être l’ajout d’un dixième cercle à l’enfer de Dante, et éprouve durement ceux qui la construisent. Ce livre, qu’on termine en larmes, renvoie dans les cordes toute la petite littérature égotiste qui remplit les bacs des libraires et nous dit : « Ce qu’il faut, c’est parler comme un oiseau : parler en oiseau. La parole est elle-même oiseau, elle est feuillage, elle est musique : il y a en elle une joie qui chante, une innocence qui nous délivre. »

Haenel, Yannick. Notre solitude. Les échappés 2021

Le clavier cannibale

Claro, Christophe. Le Clavier Cannibale. Éditions Inculte Essais 2009
Claro, Christophe. Le Clavier Cannibale. Éditions Inculte Essais 2009

« Le clavier cannibale », c’est un trésor jouissif pour les lecteurs post-modernes. L’écrivain et traducteur Christophe Claro publie dans ce livre datant de 2009 des articles admirables sur la traduction, sur les écrivains américains (Pynchon, Gaddis, Vollmann…), sur la lecture, etc. Claro est brillant, sans concessions, ces textes sont plein de récompenses pour ses lecteurs : on y apprend beaucoup sur les auteurs qu’il a traduit, sur la littérature du XXe siècle et sur l’expérience de la lecture des textes majeurs de l’époque (Guyotat, Pynchon encore…), le tout étant rédigé avec humour et une ironie  parfois féroce.

Claro prolonge l’expérience sur son blog du même nom, situé à https://towardgrace.blogspot.com/ et c’est à ne pas rater.

Claro, Christophe. Le Clavier Cannibale. Éditions Inculte Essais 2009

Le monde blanc

Le monde blanc

White, Kenneth - Entre deux mondes - Le mot et le reste 2021
White, Kenneth – Entre deux mondes – Le mot et le reste 2021

Excitation et joie de retrouver Kenneth White dans son dernier livre qui est une autobiographie, tout autant intellectuelle qu’évènementielle. Le grand air poétique auquel il nous a convié déjà depuis longtemps se retrouve dans toutes les pages où il raconte sa vie et ses voyages ; sa malice de rebelle éternel nous fait sourire quand il narre sa vie de professeur d’université. L’intérêt du lecteur est attisé dans la partie autobiographie intellectuelle du livre, retraçant son parcours de chercheur en géopoétique : on trouve logique de retrouver aux sources du concept de nomadisme intellectuel des noms comme Thoreau, Whitman, Rimbaud ; on est plus intrigué de trouver comme origines à ces idées Spengler et Emerson et on est ébloui par les pages sur Heidegger… Le livre est passionnant, se lit d’une traite et donne envie de replonger dans l’œuvre de Kenneth White.
Il donne la nostalgie de la première lecture éblouissante faite il y a longtemps de « La route bleue » ; son livre prend une tournure mélancolique quand on se souvient que l’écrivain à 86 ans : il prend ainsi une allure de testament littéraire.  

Kenneth White (1936-2023) est décédé peu de temps après la rédaction de cette note.  

White, Kenneth – Entre deux mondes – Le mot et le reste 2021

La parole qui me porte

Valet, Paul - La parole qui me porte - Poésie/Gallimard 2020
Valet, Paul – La parole qui me porte – Poésie/Gallimard 2020Valet, Paul – La parole qui me porte – Poésie/Gallimard 2020

Un beau volume de la collection Poésie-Gallimard pour découvrir l’art poétique de Paul Valet (1905-1987), poète musicien peintre médecin et résistant insoumis ayant perdu sa famille à Auschwitz.
Le distique est la forme privilégiée dans les textes composant ce volume, il implique une lecture lente et attentive pour découvrir que / La clef de voûte d’un poème / Est un mot prisonnier.
Les duos de vers, qui parfois s’allongent ou se raccourcissent, prennent par moment l’allure de notations psychologiques ou d’aphorismes philosophiques, mais n’oublient pas que / Les paroles essentielles / Sont distraites, et qu’infaillibles, elles sont oiseaux migrateurs.
Pour en savoir plus, on peut consulter les pages consacrées à Paul Valet sur les sites Poesibao, Remue.net ou le Tiers-Livre de François Bon.
À noter que dans la préface de ce livre par Sophie Nauleau, le lieu de naissance de Paul Valet est situé à Lodz en Pologne, alors que sur Wikipédia et sur les sites nommés ci-dessus, il est indiqué qu’il est né à Moscou. Le texte du poète indique : / Je reviens à moi / Savoir d’où je viens.

CQFD.

Valet, Paul – La parole qui me porte – Poésie/Gallimard 2020