Visages de feu de la nuit océane

« Si les prophètes faisaient irruption / par les portes de la nuit / et cherchaient une oreille tel un pays natal – / Oreille de l’humanité / Ô toi, envahie d’orties, / entendrais-tu ? » 

Sachs, Nelly. Exode et métamorphose. nrf Poésie/Gallimard 2023

Nelly Sachs (1891-1970), contemporaine de Paul Celan, ayant de justesse échappé aux nazis en 1940, fait partie des artistes ayant apporté une réponse à la question de Hölderlin (A quoi bon des poètes en temps de détresse ?), question renouvelée par le philosophe Theodor Adorno après la guerre (Peut-on encore écrire après Auschwitz ?). 

Elle le fait dans des textes forts et puissants s’appuyant sur ses lectures de la bible, mais aussi de la kabbale, des écrits hassidiques et de Hölderlin. Si l’on considère que le langage comme simple convention échoue toujours à dire toute la vérité, il ne peut que s’en approcher. La poésie, ici, relève le défi. Une poésie pour lecteurs avertis, qui n’ont pas peur que la nuit et le brouillard reprennent possession d’eux-mêmes, et ne craignent pas de ne pas oublier. 

« Peuples de la terre, / ne détruisez pas l’univers des paroles, / ne découpez pas avec les couteaux de la haine / le son qui fut enfanté en même temps que le souffle. » Traduction Mireille Gansel

Sachs, Nelly. Exode et métamorphose. nrf Poésie/Gallimard 2023

Marcel spatio-temporel

Serça, Isabelle & al. - Proust et le temps, un dictionnaire - Le Pommier 2022
Serça, Isabelle & al. – Proust et le temps, un dictionnaire – Le Pommier 2022

Quand on aime Proust, on ne rate pas une occasion de se replonger dans son œuvre, ne serait-ce qu’à travers les livres des auteurs ayant écrit sur lui. Ces derniers temps, avec le centenaire de la mort de Marcel, ses lecteurs sont plutôt gâtés.

Isabelle Serça, dont on avait apprécié l’« Esthétique de la ponctuation », dirige ce volume étonnant consacré à la notion de temps vue à travers l’œuvre de Marcel Proust.  Le livre s’appuie sur les enjeux cognitifs de la littérature, sur l’idée (qu’on a pu lire chez Broch par ailleurs) que la littérature construit et transmets des savoirs, que les figures littéraires ont une valeur heuristique pour les autres sciences. 

On trouve donc dans ce volume réjouissant pour les proustien(ne)s des chapitres sur les notions d’anachronisme, d’intermittence, d’interpolation, etc, pages développées par divers spécialistes de sciences diverses : linguiste, physicien, psychanalyste, historienne, mathématicien…

Il y a même une intervention de Nicolas Raguonneau, maître du site internet Proustonomics, ainsi qu’une page rédigée par le grand Jean-Yves Tadié, c’est peu dire…

Proust au top.  

Serça, Isabelle & al. – Proust et le temps, un dictionnaire – Le Pommier 2022
  
 

Sous l’averse silencieuse

Gracq, Julien - La maison - Éditions José Corti 2023
Gracq, Julien – La maison – Éditions José Corti 2023

Les éditions José Corti font encore évènement avec la publication d’un nouvel inédit de Gracq, venant après « Manuscrits de guerre » en 2011, « Les terres du couchant » en 2013 et « Nœuds de vie » en 2021.

L’amoureux de la prose de Julien Gracq ne sera pas déçu par ce court texte de 28 pages déroulant, grâce à ce style si particulier de l’auteur géographe, un véritable suspense avec un récit pourtant minimal réservant quelques surprises : un homme s’approche d’une maison. 

Écrivain des frontières, Gracq nous emmène ici à la limite entre rêve et réalité dans une prose poétique toujours aussi… : un adjectif, ici, serait bien insuffisant.  

Pour le plaisir, une phrase de la page 9 :

« Avec ses fouillis hirsutes, à la fois compacts et mal venus, sans chemins, sans allées, son sol ligneux tapissé de feuilles pourries, les branches tordues et hargneuses des chênes nains qui en barricadaient les profondeurs contre le regard à quelques pas de la route, en toute saison ternie par la grisaille crayeuse éteinte d’une couleur pulvérulente de terre de bruyère et de feuille sèche, c’était vraiment une étendue miséreuse et maladive, une terre gâte dont le regard se fût détourné comme d’une sanie, n’eût été, à trois ou quatre cents mètres peut-être de la route, la construction inattendue qui apeurait ces taillis crayeux et nocturnes comme l’affût précautionneux et tendu d’une bête lourde au milieu de ces solitudes. » 

Gracq, Julien – La maison – Éditions José Corti 2023
 
 

L’homme de Mytholmroyd

Ted Hugues
Poèmes
Ted Hugues
Poèmes

Le renard-esprit sous la coupe inclinée de la lune nous emmène dans la liberté sauvage du zoo des mots. Ted Hugues est ce monstre fatal timide comme une souris qui allume le feu vital, l’électricité essentielle de la poésie. Il sait comment faire vivre le vent et l’aube d’automne dans ses poèmes, il est un chantre de la nature.
Mais pas seulement. Il sait dire l’accident, la guerre, le martyre et écrire l’amour, il est le jaguar des lettres, les crocs plantés dans l’univers, il sait l’histoire et les mythes de Mytholmroyd.
Il écrit que « Crow n’a pas fini de rire ». Le lecteur, lui, est ébloui par ce volume magnifique, contenant l’essentiel de la production poétique de Hugues, à compléter avec les « Birthday letters ».


PIBROCK

La mer hurle de sa voix insensée,
Elle n’agit pas différemment envers ses vivants et ses morts,
Lasse sans doute de cette apparence de ciel
Après tant de millions de nuits sans sommeil, Sans but, sans illusions,

Ainsi la pierre. Un galet est prisonnier
Comme rien dans l’Univers.
Créé pour quel obscur sommeil. Ou conscient
Quelquefois de l’éclaboussure rouge du soleil,
Il rêve qu’il est le fœtus de Dieu.

Sur la pierre soudain se rue le vent
Capable de se mêler au néant,
Comme l’ouïe de la pierre aveugle elle-même.
Ou bien il tourne et alors c’est comme si la pierre se rappelait
Une fantaisie d’orientations.

À boire la mer à manger le roc
Un arbre lutte pour pousser ses feuilles –
Vieille femme tombée de l’espace
Et prise au dépourvu par sa nouvelle condition.
Elle tient bon, sa raison l’a complètement abandonnée.

De minute en minute, d’éternité en éternité
Rien ne décroît, rien ne s’épanouit.
Et il ne s’agit ni d’un mauvais film ni d’un bout d’essai.
C’est là où les anges hébétés traversent.
C’est là où toutes les étoiles sans exception s’inclinent.

Ted Hugues

Traduction Jacques Darras


LE RENARD-ESPRIT

J’imagine la forêt de ce moment de minuit :
Quelque chose est là, qui respire
Tout près de la solitude de l’horloge
Et de cette page blanche où mes doigts courent

Pas une étoile à la fenêtre :
Quelque chose de plus proche
Quelque chose de plus enfoui dans les ténèbres
Vient pénétrer cette solitude :

Aussi froid, aussi délicat que la neige obscure,
Le museau d’un renard frôle la branche, la feuille ;
Deux yeux servent un mouvement, lequel ici
Et maintenant là, puis là, puis là

Imprime ses traces nettes sur la neige
Entre les arbres, et une ombre suit
Prudemment le long des souches
Ce corps qui a l’audace d’aller

Au hasard des clairières, dont l’œil
D’un vert agrandi, approfondi,
Occupé de ce qui le regarde,
Brille, se concentre

Puis, dans une soudaine puanteur puissante de renard
S’introduit dans la cavité obscure de la tête.
La fenêtre demeure sans étoiles; l’horloge fait tic-tac,
La page est écrite.

Ted Hugues

Traduction Valérie Rouzeau
  
 

Je vivrai

Racine, Jean - Bérénice - Flammarion 2013

Pour Bérénice, Titus semble n’être d’abord qu’un fantasme, celui de la puissance politique, donc sexuelle, tandis qu’Antiochus semble avoir renoncé avant même d’avoir commencé. 

Même s’il ne prend point « pour juge une cour idolâtre », Titus s’inquiète de ce que pourront penser les réseaux sociaux de l’époque (« que dit la voix publique ? ») de son projet d’union avec Bérénice, la reine étrangère. 

Dans cette tragédie du renoncement, du regard et de la cruauté, le vers racinien accueille la plainte de Bérénice dans un chant déchirant et magnifique du regret, dans lequel même Racine renonce, il renonce aux morts violentes habituelles de la tragédie et ne nous laisse, à la fin, que le mot « Hélas ! ».

Très fort.

Racine, Jean – Bérénice – Flammarion 2013


 

Privé(e) de vie privée

Malcolm, Janet - La femme silencieuse. Sylvia Plath & Ted Hugues - Sous Sol 2023
Malcolm, Janet – La femme silencieuse. Sylvia Plath & Ted Hugues – Sous Sol 2023

« Le concept de vie privée est un écran, dissimulant le fait qu’il est pour ainsi dire impossible de préserver la sienne au sein d’un univers social. Dans toute lutte entre le public, avec son droit inaliénable à être diverti, et un individu qui souhaite qu’on lui fiche la paix, c’est presque toujours le public qui l’emporte. Et si nous croyions pouvoir être protégés de la méchanceté inconsidérée du monde, cette illusion est balayée sans merci à notre mort. »

Avec ce livre réfléchi et documenté, on ne lira plus jamais les biographies comme avant. Prenant pour exemple les biographies du couple de poètes Sylvia Plath et Ted Hugues, Janet Malcolm en déjoue les pièges et les faux-semblants en s’interrogeant sur ce qu’on peut se permettre à l’écrit à propos des morts, dégageant ainsi une véritable éthique pour les biographes et journalistes, mettant en évidence « l’insécurité épistémologique qui étreint, à chaque instant, les lecteurs de biographies et d’autobiographies. »

Concernant Ted et Sylvia, la revue des témoignages permet à Janet Malcolm de prendre du recul sur la manière dont leur histoire a été présentée jusqu’à présent (qui croire, comment savoir, où est la vérité dans toute cette affaire ?), sans pour autant donner un avis définitif sur la question : ça s’appelle la nuance.

Vous devriez essayer, semble-t-elle nous dire, dans ce livre très intéressant. 

Malcolm, Janet – La femme silencieuse. Sylvia Plath & Ted Hugues – Sous Sol 2023
  
 

Amour des lettres

Guilleragues, Gabriel de - (1628-1685) - Lettres portugaises - Flammarion 2009
Guilleragues, Gabriel de – (1628-1685) – Lettres portugaises – Flammarion 2009

À l’époque des SMS, des blogs et des réseaux sociaux ; à un moment où l’on n’écrit plus de lettres depuis longtemps, quel intérêt peut-on porter à une correspondance amoureuse du XVIIe siècle ?

Les lettres de la religieuse portugaise témoignent d’une passion amoureuse originale dans la langue somptueuse de la fin de l’âge classique et cela devrait suffire à notre bonheur.
Elles sont aussi un texte au destin exceptionnel ayant contribué à la définition de la littérature moderne, la préface et le dossier de cette édition GF Flammarion étant à ce sujet très instructifs.
Guilleragues (1628-1685) réussit le tour de force de faire parler une femme aimant dieu et son amant et, s’effaçant comme auteur, de laisser croire pendant trois siècles à la réalité de ces fragments d’un discours amoureux.
La beauté de ce discours est celle de la langue mais aussi celle de la vérité et modernité des sentiments éprouvés.

À l’époque des SMS, des blogs et des réseaux sociaux ; à un moment où l’on n’écrit plus de lettres depuis longtemps, peut-être faut-il avoir écrit ou reçu soi-même des lettres d’amour pour apprécier cette littérature, allez savoir… 

Guilleragues, Gabriel de – (1628-1685) – Lettres portugaises – Flammarion 2009
  
 

Personne ne t’écoute.

Dorst, Tankred - La grande imprécation devant les murs de la ville - L'Arche 1997 
Dorst, Tankred – La grande imprécation devant les murs de la ville – L’Arche 1997 

La grande muraille face à laquelle la jeune femme lance ses imprécations est une métaphore rendant universel le propos de cette pièce de théâtre datant de 1961 (date de la construction du mur de Berlin, faut-il le rappeler).
Le langage, l’identité des personnages se heurtent au mur de la dictature. La féminité et le désir font face au mur de la masculinité. La loi soumise à l’arbitraire fait perdre aux mots leur sens et leur force, la vérité perd sa fonction de découverte.
La relecture de cette œuvre accroche des résonances contemporaines, et c’est effrayant. 

Dorst, Tankred – La grande imprécation devant les murs de la ville – L’Arche 1997 
  
 

Sexton, Huynh & Godi

Patricia Godi
Anne Sexton
Patricia Godi
Anne Sexton

Patricia Godi nous offre ici des études documentées sur la poésie de Anne Sexton (1928-1974), dont elle avait préfacé le recueil « Tu vis où tu meurs » traduit par Sabine Huynh, recueil qu’il faut avoir à proximité pour lire ce livre.
C’est un outil remarquable pour approfondir la lecture de cette œuvre originale commencée comme une psychothérapie, continuée comme une lutte et contenant les prémisses des combats féministes à venir.
Godi explore ainsi les liens de cette écriture avec l’expérience psychiatrique et psychanalytique de Sexton, les liens de l’œuvre avec l’expérience de la dépression suicidaire mais aussi avec la place que pouvait tenir une femme rebelle dans la société américaine des années cinquante. L’écriture devient ainsi un contenant psychique de la folie, mais aussi un lieu langagier de lutte pour la vie et de reconstruction de soi.
Il est montré dans ce livre que la poésie de Sexton n’est pas que l’écriture de la pathologie et de la vulnérabilité et des mises à l’épreuve du corps féminin, mais qu’elle est aussi exploration d’un « être-femme » progressivement redécouvert, préfigurant les mouvement de libération des femmes des années 70. (p. 194)
La poésie de Sexton est puissante et fascinante, les commentaires et études de Patricia Godi sont instructifs et passionnants.

Un prochain volume de poésies de Anne Sexton va bientôt paraître aux éditions des femmes, d’autres suivront en 2024.


A DIT LA POÉTESSE À SON ANALYSTE

Mon affaire, ce sont les mots. Les mots sont comme des étiquettes,
ou des pièces de monnaie, ou mieux, un essaim d’abeilles.
J’avoue que seules les sources des choses arrivent à me briser ;
comme si les mots étaient comptés telles des abeilles mortes dans le grenier,
détachées de leurs yeux jaunes et de leurs ailes sèches.
Je dois toujours oublier comment un mot est capable d’en choisir
un autre, d’en façonner un autre, jusqu’à ce que j’aie
quelque chose que j’aurais pu dire…
mais sans l’avoir fait.

Votre affaire, c’est de surveiller mes mots. Mais moi
je n’admets rien. Je travaille avec ce que j’ai de mieux, par exemple,
quand je parviens à écrire l’éloge d’une machine à sous,
cette nuit-là dans le Nevada : en racontant comment le jackpot magique
est arrivé alors que trois cloches claquetaient sur l’écran de la chance.
Mais si vous disiez de cette chose qu’elle n’existe pas,
alors je perdrais mes moyens, en me rappelant la drôle de sensation
dans mes mains, ridicules et encombrées par tout
l’argent de la crédulité.

Traduction Sabine Huynh

Un prochain volume de poésies de Anne Sexton va bientôt paraître aux éditions des femmes, d’autres suivront en 2024.   


  
 

The silence of the sea

Coleridge, Samuel Taylor - La ballade du vieux marin - Éditions Publienet 2018
Coleridge, Samuel Taylor – La ballade du vieux marin – Éditions Publienet 2018

Le poème le plus célèbre de Coleridge est probablement l’hallucination la plus étrange et puissante du romantisme américain.
Pourquoi un fêtard renonce-t-il à aller à la noce, s’arrêtant fasciné dès les premiers mots du vieux marin par son récit fantastique et lugubre (« Sidéré, il écoute comme un petit enfant ») ?
Parce qu’il est à l’image de nous-mêmes, lecteurs captés par cette poésie narrative d’une grande densité, emplie d’images ténébreuses d’une grande force imaginative et symbolique : la mer pourrissante, l’inconnue tristesse, l’albatros pendentif, le vaisseau fantôme, le soleil strié de barreaux, les marins fantômes, la tempête, le choeur de séraphins, etc.
Cette édition bilingue avec la traduction de Patrick Calais est accompagnée d’une postface instructive de Michel Volkovitch et des illustrations de Gustave Doré. Du beau travail. 

Coleridge, Samuel Taylor – La ballade du vieux marin – Éditions Publienet 2018