Christie, Agatha – Les Sept cadrans – Le Masque 2013
On goûte avec délectation des dialogues désopilants, parfois flirtant avec l’absurde à l’anglaise, dans un roman à l’intrigue étonnante, se moquant des lieux communs du roman policier et donnant une place moderne aux femmes, comme souvent chez Agatha Christie (ce thème peu attendu chez Christie est à creuser dans des lectures critiques, sans doute cela a-t-il été déjà fait).
Belle lecture d’été.
Christie, Agatha – Les Sept cadrans – Le Masque 2013
Christie, Agatha – Le cheval pâle – Le Masque 2013
Belle
surprise, ce roman d ‘Agatha Christie ne figurant pas parmi ses plus
célèbres : une intrigue brillante y fait s’opposer l’occultisme et la
science avec une clé de l’énigme étonnante dans une narration moderne. Un beau numéro.
Bon : « intrigue brillante », « clé de l’énigme étonnante dans une narration moderne », ça sent le lieu commun pour décrire un livre d’Agatha Christie, mais je n’ai pas mieux aujourd’hui pour décrire ce livre plaisant…
Christie, Agatha – Le cheval pâle – Le Masque 2013
Diaz, Carles. Polyphonie landaise précédé de Paratge. Gallimard 2022
Dans cette ample écriture du vent et du sable, il est possible de lire un message dans la couleur des frondaisons, celle dont on se souvient. « Le silence en embuscade dans le piège de la lumière » ne résume pas à lui seul la beauté de ce grand texte à la fois aérien et terrien, offert en vers libres (Paratge) ou en prose (Polyphonie landaise), une œuvre magnifique reprenant au vol, répondant et prolongeant, dépassant le grand souffle poétique du Sud-Ouest, comme celui de Bernard Manciet, par exemple. Un très beau texte poétique moderne.
Diaz, Carles. Polyphonie landaise précédé de Paratge. Gallimard 2022
Nietzsche, Friedrich – Crépuscule des idoles – Folio Essais 1988
« Comme le bonheur tient à peu de choses ! Le son d’une cornemuse… Sans la musique, la vie serait une erreur. » et un peu plus loin : « Nous avons aboli le monde vrai : quel monde restait-il ? Peut-être celui de l’ apparence ?… Mais non ! En même temps que le monde vrai, nous avons aussi aboli le monde des apparences ! »
Certes, on ne le suit pas quand il évoque Dante comme « l’hyène qui versifie sur les tombes » ou George Sand comme « la vache laitière des lettres » mais on avoue que son humour ravageur nous revigore. Pour ceux qui savent lire, à lire et relire en ayant en tête la définition du mot ironie, et en se souvenant du sous-titre du livre : « Comment philosopher à coups de marteau »…
Nietzsche, Friedrich – Crépuscule des idoles – Folio Essais 1988
Mauvigner, Laurent – Histoires de la nuit – Éditions de Minuit 2022
Ce
qui entraîne le lecteur, c’est d’abord le style si particulier de
l’écriture de Mauvignier, fait de longues phrases sinueuses et
serpentantes – mais rien à voir avec Proust – qui englobent aussi bien
les fragments de dialogues que le flux de conscience des personnages et
des pans de leur passé, ainsi que l’emploi d’un futur de narration
venant faussement anticiper les évènements et créant une distance –
celle de la fatalité, le suspense venant plus de la révélation
progressive de la psychologie des personnages et de leurs relations et
moins des événements inattendus, l’étirement des situations allant à
l’encontre de cette forme convenue de suspens, le récit embarquant le
lecteur dans un faux polar – la forme du thriller qu’en même temps il
remet en cause et étend, ce qui peut-être constitue les limites de
cette littérature de qualité à cause de la répétition du procédé durant
635 pages et le retour à un grand guignol convenu en fin d’ouvrage – et
un vrai livre bien écrit.
Mauvigner, Laurent – Histoires de la nuit – Éditions de Minuit 2022
Pour rappeler à ceux qui ne l’ont pas vécue et qui sont saturés par l’image que la guerre n’a rien de magnifique, rien de tel que la lecture ou la relecture d’un classique magnifique.
Voir aussi, par exemple :
Le feu, de Henri Barbusse ;
Les croix de bois, de Roland Dorgelès ;
La destruction des juifs d’Europe, de Raul Hilberg ;
L’espèce humaine, de Robert Antelme ;
Si c’est un homme, de Primo Levi ;
Le journal, d’Anne Franck ;
La Rose blanche, de Inge Aicher Scholl ;
Maus, de Art Spiegelman ;
L’univers concentrationnaire, de David Rousset ;
Nuit et brouillard, de Jean Cayrol ;
mais aussi Chalamov, Marceline Loridan-Ivens, Hannah Arendt, Annette Wieworka, Arthur Koestler, et bien d’autres encore…
En relisant l’œuvre de Kenneth White, je ne peux m’empêcher de faire des rapprochements entre son concept de nomadisme intellectuel et celui d’errance (ou dérive) chez les situationnistes, de même qu’entre sa « géopoétique » et la psychogéographie des situationnistes et de Debord : des idées apparues à peu près à la même époque. Peut-être existe-t-il une étude comparative à ce sujet (on pense aussi à des rapprochements possibles avec l’œuvre d’Augiéras) … Quoiqu’il en soit, pour ce qu’il en est du grand air frais du large, c’est chez Kenneth White qu’on le trouvera, notamment dans ce « Plateau de l’albatros », errance littéraire entre philosophie, poésie et science, avec des relectures passionnantes d’Ovide et de Thoreau, de Cendrars et – de manière plus inattendue – de Katzanzakis, Humboldt, Renan, Caillois… On fait même un bout de chemin avec Lapérouse, et le livre se termine en compagnie de Hölderlin, ce qui n’est pas fait pour nous déplaire… En vieux chinois, le terme pour « intellectuel » est : l’homme du vent et de l’éclair. On y est…
White, Kenneth – Le plateau de l’albatros – Le mot et le reste 2018
White, Kenneth – Le plateau de l’albatros – Le mot et le reste 2018
Le roman est construit selon une double narration entre Conakry et Paris, entre l’avant et l’après. Avec l’apparence du thriller, Monénembo nous propose de beaux portraits de femmes s’échappant (ou pas) de la Guinée contemporaine, de la domination masculine et de la violence sociale, dans un pays où l’harmattan est aussi le vent de l’ histoire. La narratrice nous rappelle donc que : « Hitler, Staline, Sékou Touré, Franco, Pinochet et Pol Pot ne sont ni des chiens, ni des cochons, ni des hyènes, ni des poux, ni des ours blancs, ni des araignées. Ce sont des hommes, ce sont nos frères de sang. C’est vous et moi ! ».
Rolin, Olivier – Vider les lieux – nrf Gallimard 2022
L’auteur déménage, au sens propre et pas de n’importe quel endroit : depuis la rue de l’Odéon. Cela est l’occasion de rappels du passé mythique (pour les lettrés) de cette rue, entre « La maison des amis des livres » et « Shakespeare et Cie », entre Sylvia Beach et Adrienne Monnier, et Joyce bien sûr. Mais ce départ est aussi l’ouverture d’une boîte de Pandore, celle de la mémoire liée à chaque objet, à chaque livre, car Rolin déménage aussi une bibliothèque bien achalandée : on voyage ainsi en Afrique avec le père de l’écrivain, en Asie avec ses traductrices, en Russie avec le souvenir de ses lectures de Chalamov et de Tchekov, à Buenos-Aires avec Ernesto Sàbato, à Pékin avec… Proust, etc. Mais cela va plus loin : on se rend compte au milieu du livre que la pensée de la mort est discrètement présente : l’écrivain-voyageur a plus de 70 ans, celui qui possède une bibliothèque sait qu’il va mourir, car il sait qu’il ne pourra pas tout lire… On a donc là un beau livre mélancolique et même émouvant par moments (les pages sur Tchekhov…), très bien écrit, porteur d’une belle confiance dans la littérature.
Rolin, Olivier – Vider les lieux – nrf Gallimard 2022
Des personnages errant dans une empreinte géante ressemblant à celle de Godzilla, une bande son cinématographique allant de « Psychose » à « Ghostbusters » en passant par « 2001 Odyssée de l’espace », une secte thanatoïde, etc, l’imagination de Pynchon semble sans limites et toujours aussi déjantée. La date de 1984 à partir de laquelle ont lieu les retours en arrière successifs du récit semble placer le roman sous le signe de George Orwell : l’époque hippie dont-il s’agit est aussi celle des tendances fascisantes du régime de Nixon et de ses sombres officines. Pynchon ausculte les noirceurs de la démocratie américaine, l’autoritarisme étatique et paternel étant opposé au désir libertaire des femmes : cela en fait un roman d’actualité, au moment où l’obscurantisme et la surveillance généralisée font retour comme un refoulé inévitable. Sauvera-t-on la République Populaire du Rock-and-roll ? (Des senteurs de marijeanne s’échappent des pages du livre…).