Survivre en Littérature

Salman Rushdie – Le couteau – Gallimard 2024

Rushdie 2024

Survivant à une fatwa depuis trente-cinq ans puis à un récent attentat, Salman Rushdie dédie ses « Réflexions suite à une tentative d’assassinat » aux hommes et aux femmes qui lui ont sauvé la vie. 

Avec humanité et un humour discret, l’auteur raconte, dans une narration claire et brillante, l’événement qu’il a subi, et cela est saisissant. 

Ensuite, il nous parle d’amour, d’amitié et de famille, en nous racontant d’une manière désopilante sa rencontre percutante avec Eliza. 

C’est pour mieux « répondre à la violence par l’art » et mesurer tout ce qu’il a risqué de perdre et qui a résisté au trauma. 

Rushdie continue de nous parler de liberté, avec une résilience et un optimisme étonnants ; il se désole de ce que devient l’Amérique, coincée entre l’intolérance des conservateurs de gauche et l’autoritarisme corrompu de droite, un contexte rendant plus difficile la défense d’une idée de la liberté issue des Lumières. 

Mais il continue le combat contre les atteintes à son corps et à son esprit, avec courage et soutien des forces positives qui lui sont témoignées à travers le monde, et cela impressionne. 

« Qu’avais-je donc fabriqué pendant cinquante ans ?  

Je voulais dire : je pense que l’art est un rêve éveillé. Et que l’imagination jette un pont au-dessus du gouffre qui sépare le rêve de la réalité et nous permet de comprendre la réalité selon des modalités nouvelles en la voyant à travers les lunettes de l’irréel. Non je ne crois pas aux miracles mais mes livres oui, et pour reprendre la formule de Whitman, comment cela ? Je me contredis ? Eh bien soit, je me contredis ! Je ne crois pas aux miracles mais ma survie est miraculeuse. Bon, d’accord, qu’il en soit ainsi. La réalité décrite dans mes livres, oh appelez-la réalisme magique si vous voulez, est devenue la véritable réalité dans laquelle je vis. Peut-être mes livres bâtissent-ils ce pont depuis si longtemps, des décennies, qu’à présent le miraculeux peut le franchir. La magie est devenue réalisme. Peut-être mes livres m’ont-ils sauvé la vie. » 

Salman Rushdie – Le couteau – page 90


 

Génocide des Tutsi 1994

Le choc. Rwanda 1994 : le génocide des Tutsi. Collectif – nrf Gallimard 2024

Le Choc 2024

Cet ouvrage collectif est une preuve supplémentaire de ce que rien ne vaut un bon livre, ainsi que le temps pour le lire et le réfléchir, pour prendre vraiment conscience de ce qui s’est passé quand l’horreur du réel dépasse l’entendement. « Pour avancer dans la compréhension du sujet il faut sans cesse comparer les sources et corroborer les informations récoltées. » 

Devant ce qui nous laisse sans voix, il est néanmoins possible ici de commencer à prendre conscience de la réalité du génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, de l’horreur des massacres de plus d’un million de personnes en trois mois, en ne fermant plus les yeux sur les conséquences sur les corps et sur les circonstances souvent hallucinantes de l’expression de la haine. 

Ce livre de recherche et de témoignages nous fait découvrir le contexte historique de ce génocide, dont la réalisation est en grande partie liée aux conséquences de la colonisation, ainsi que l’aspect systématique de sa mise en œuvre. 

Il montre aussi le silence et la complicité de l’occident, et notamment du gouvernement français de l’époque, qui aurait probablement pu empêcher ce massacre.  On découvre aussi le silence voire la complicité des églises, notamment l’église catholique, ainsi que les tentatives de déni et de réécriture de l’histoire. 

Sont aussi analysés les aveuglements des médias de l’époque, incapables pendant longtemps de rendre compte de la réalité. On trouve aussi dans ce livre des réflexions subtiles sur l’enseignement des génocides auprès des jeunes générations. 

Les chercheurs de cet ouvrage collectif font tous part des difficultés techniques et psychologiques à enquêter sur un tel drame historique et montrent une des spécificités du génocide : c’est que les victimes en sont traumatisées à jamais. 

Le lecteur, lui, cherche à comprendre et à se justifier d’avoir mis si longtemps à prendre conscience de  ce drame historique : c’est qu’il n’avait pas encore lu. 


 

C’est un tel chagrin de mourir

Pascal Quignard – Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour – Seuil Fiction et Cie 2024

Quignard 2024

Avec son titre bizarre et sa première phrase : « Je n’ajoute rien à Freud ni à Ferenczi. », Pascal Quignard semble dans un premier temps malicieusement entraîner son lecteur vers une fausse piste (un traité de psychanalyse ?), vite écartée en revenant tout de suite à la littérature dans ce qu’elle a de plus beau, de plus élevé et bouleversant, en revenant à ce qui fait la littérature de Quignard : un questionnement incessant, érudit, angoissé, jouissif sur le langage et sur le monde. 

Pascal Quignard, dans le court avertissement qui débute ce volume, nous émeut en nous rappelant ce qui constitue sa vie depuis toujours (L’étude comme une joie solitaire) et en quelques phrases à la beauté stupéfiante, nous indique qu’avant de mourir, « le crépuscule désormais est la seule censure que (s)es yeux reconnaissent ». 

Nous voici donc partis dans la grande aventure du langage et de ses limites, contre la censure car « L’art est ce qui accepte l’épreuve réelle du désir intraitable et en subit toute la force ». 

Pascal Quignard déploie un étonnement poétique et son incompréhension érudite et questionnante devant le fait que les sociétés humaines contemporaines haïssent ce qui pourtant les constituent, la représentation de l’acte sexuel. Il rejoint ainsi le scandale originel de la psychanalyse, celui de l’affirmation de la sexualité comme constitutive de notre être conscient et inconscient, il en interroge donc les censures, qu’elles soient inconscientes ou institutionnelles, toutes ces portes dont les battants « s’immobilisent si rapidement dans la substance signifiante ». 

Mais on se rend compte que les angoisses de l’auteur ont une portée plus générale : interrogeant la pulsion de mort contemporaine, il s’effraie aussi de la violence, des atteintes à la nature, de la destructivité et des attaques envers la pensée. Il est comme l’enfant qui, « dans l’écho de son cri, mais aussi dans l’étrange peau de sa respiration, tente l’aventure sonore dans toute sa plus vaste envergure ». Il est un écrivain qui n’oublie pas que comme tout être humain, il a d’abord été un nourrisson qui a appelé à l’aide, une expérience dans laquelle l’effroi est l’extase de la paix rompue. 

Et malgré tout cela, malgré qu’il sache que la langue ne dit pas tout, il écrit avec une confiance toujours renouvelée envers l’art et le langage de la littérature, même s’il en décrit les limites, rappelant dans certains de ses énoncés ( «Tout sujet est d’abord une version de sa vie racontée par d’autres » ; « Aussi y a-t-il des signifiants qui sont là avant les signifiants ») tout ce qu’il doit à… la psychanalyse. 

Quignard évoque donc des énigmes, des rêves, des contes, fait des références à Winnicott et Lacan, Haag et Bion, à Heidegger mais pas à Bachelard, ce qui nous étonne ; il dévoile des éléments biographiques peu connus concernant des auteurs connus ; il analyse des textes sortis des ténèbres de la bibliothèque mondiale, s’attarde sur l’étymologie grecque ou latine ; s’intéresse aux noms, aux signifiants énigmatiques, aux inscriptions et aux traductions, aux mots dont l’origine est inconnue. 

Il nous entraîne à nouveau dans une forme qu’on peut appeler l’essai poétique, qui recèle des beautés d’écriture originales, étonnantes, parfois obscures (on connaît sa passion pour les textes mystérieux de Lycophron ou Thomas Traherne, par exemple), toujours tendues sur le plus haut fil d’une littérature qui, au fond, nous parle d’amour d’une façon exigeante, et s’effraie des violences du monde en allant vers les plus élevées limites de la langue et en interrogeant les moindres recoins de la mythologie de tous les peuples. 

Pascal le dépressif nous console des pertes, dévastations et chagrins, qu’il connaît bien pour les avoir accueillis dans sa langue, dans une écriture capable de penser les ruines. Pascal Quignard soulève le voile de l’aletheia, dévoile les beautés cachées du langage, replace à la vue de tous des mots oubliés et pourtant essentiels, pour une lecture sans fin et des relectures infinies. 

Son livre de sagesse se termine avec La Boétie et Montaigne, comme une évidence. Il va vers le Sud-Ouest, pour citer sous l’orage le maître de Saint-Michel : « Le monde regarde toujours vis-à-vis, écrit Montaigne, moi je replie ma vue au-dedans. » 

Un extrait du livre, page 99 : 

Abscondité 

Sénèque le Père a écrit : Absconde te in otio sed et ipsum otium absconde. (Cache-toi au sein d’une retraite mais cache la retraite elle-même où tu te dissimules.) 

Ne cède jamais sur ce qui fait battre soudain, plus vite, ton cœur. 

Laisse-le dans l’abscondité. 

Fais ce que tu veux mais ne confie pas où est ton otium

Cache-toi dans ton loisir mais ne révèle pas où se trouve son abri, son tabernacle, son invisibilité, son silence. Sois abscons.  

Ne dis pas où gît ton bonheur, ne décèle pas où se préserve la vulnérabilité de ton bonheur.

Brouille les voies autour du trou que tu as creusé dans la terre – autour du terrier que tu as creusé à tes joies.


 

Monique et les toréadors

Monique Wittig – Dans l’arène ennemie – Les Éditions de Minuit 2024

Wittig 2024

Monique Wittig s’intéresse au cinéma de Godard et à celui de Straub pour les réunir par le terme « lacunaire » ; elle évoque la modernité de « Bouvard et Pécuchet » de Flaubert sous les signes de la répétition et de la discontinuité ; elle donne à Virginia Woolf un rôle précurseur du mouvement de libération des femmes ; elle met aussi en avant les textes de Nathalie Sarraute dont l’oeuvre est lue comme une transformation totale de la matière romanesque (son texte « Le lieu de l’action » de 1982 est une remarquable introduction à la lecture de l’œuvre de Sarraute) et elle invente un féminin pour le moi (moie). 

Mais surtout, dans ces différents articles et textes produits pendant plus de trente ans, on peut retrouver la radicalité et l’originalité de sa pensée découverte dans son œuvre littéraire (« L’opoponax » 1964, « Les Guérillères » 1969, « Le corps lesbien » 1973, « Virgile, non » 1985) et dans ses essais (« La pensée Straight », « Le chantier littéraire »), une pensée construite et développée en héritage d’Olympe de Gouges, de Flora Tristan et de Friedrich Engels, entre autres. 

Wittig ne se contente pas de décrire les relations hommes/femmes selon le registre dominants/dominées, elle fait aussi entrer le lesbianisme dans la littérature, c’est-à-dire l’écriture de textes rédigés par des femmes pour des femmes, dans une démarche littéraire interrogeant et sculptant le langage, plus précisément en créant un langage nouveau critiquant et détruisant celui de la domination patriarcale hétérosexuelle. Les différents textes et entretiens réunis dans ce livre constituent donc un complément passionnant à la lecture de son œuvre littéraire et politique, et contiennent un beau témoignage des luttes féministes des années 60-70.


 

Woolf 1937 : eaux de pluie

Virginia Woolf – Les années – Folio N°4651
 

Woolf 1937

À Londres au printemps, dans la ville qui s’anime, ou bien à  une autre saison, « Tournoyant sans hâte, comme les rayons d’un projecteur, les jours, les semaines et les années passaient les uns après les autres à travers le ciel. »

Woolf semble, après « Les Vagues », revenir à une forme plus proche de ses deux premiers romans (« La traversée des apparences » & « Nuit et jour ») : mais c’est avec l’expérience acquise qu’elle déploie une chronologie fragmentée et décrit des réunions familiales à une époque où l’on communiquait par lettres deux fois par jour et où l’on se réunissait pour le thé ou la soirée à passer autour des histoires et des ouvrages à lire ou réaliser, et qu’elle fait de la ville (Londres) un thème de roman vivant et brillant. 

Le contraste est grand entre l’atmosphère apaisée du roman et les difficultés à l’écrire dont Woolf fait part dans son journal : quatre ans de labeur, avec des périodes de dépression et de découragement, etc. 

Mais on peut s’installer sans crainte dans son fauteuil club anglais pour laisser ces fragments de temps imprimer en soi la douce mélancolie du récit des vies qui passent, dans ce livre à propos duquel on lit parfois qu’il est le plus proustien des romans de Woolf.  Marcel et Virginia ? L’association paraît saugrenue, mais les lecteurs de l’un apprécieront l’autre et inversement, et y retrouveront le thème de la mémoire, du temps qui passe ainsi qu’une soirée mondaine avec ses têtes grisonnantes, thèmes évidemment traités différemment selon Proust ou Woolf : en fin de roman, les cheveux blancs d’Eleanor valent bien ceux d’Oriane de Guermantes…

Les deux sont dans notre Panthéon littéraire.

Woolf 1933 : eaux pour le thé

Virginia Woolf – Flush, une biographie – Folio N° 7142

Woolf 1933

Ce petit livre (1933), venant après le chef-d’œuvre « Les vagues » (1931) et avant les grands livres que sont « Les années » (1937) et « Entre les actes » (1941) peut apparaître comme mineur dans l’œuvre de Woolf et un retour en arrière du point de vue formel, mais il n’en est rien.

Formellement, il semble reprendre la veine historique du roman « Orlando », mais ça n’est pas aussi simple, car l’écriture met en scène la biographie d’un chien, et donc le flux de pensées et de ressentis d’un animal, ce qui est pour le moins inattendu.

Le livre est aussi un beau portrait de femme, comme en contiennent tous les livres de Woolf, avec pour modèle la poétesse Elizabeth Barret Browning (1806-1861), mais cache sans nul doute un portrait de Woolf elle-même. Ce roman contient donc une description critique de la vie bourgeoise londonienne telle que Virginia a pu la subir, mais aussi une vision dantesque de la misère et des inégalités lors de l’échappée vers Witechapel au milieu de l’ouvrage.

L’humour est présent, voir une véritable loufoquerie, par exemple dans l’une des notes (la N° 2) de fin d’ouvrage rédigées par Woolf. La précision des descriptions et de la rédaction des flux de pensées, la reprise de thématiques des autres romans fait que ce livre moins connu recèle des profondeurs qui en font un tome non négligeable dans la production de Woolf, enserrées dans une vraie perfection formelle.

La solitude, la maladie, la fuite, la poésie, la conscience du monde tel qu’il est marquent la vie de Woolf aussi bien que celle de son héroïne : vécues sous le regard tendre de Flush, elles se déploient dans un texte apaisé.


 

L’écriture de l’ineffable

Le convoi – Beata Umubyeyi Mairesse – Flammarion 2024

Umubyeyi 2024

Beata Umubyeyi Mairesse a d’abord mis à distance son vécu de survivante du génocide des Tutsi par les Hutus en 1994 au Rwanda en utilisant l’écriture de la fiction dans les recueils de nouvelles « Ejo » (2015) et « Lézardes » (2017) puis dans son roman « Tous tes enfants dispersés » en 2019.

Dans « Ejo », elle nous racontait les histoires de Fébronie, Pélagie, Kansilda… sous forme de courtes nouvelles à travers le regard des femmes, dont beaucoup s’inspiraient d’histoires réelles. « Lézardes » est mis sous le signe de l’enfance et du conte, et le roman « Tous tes enfants dispersés » se déploie dans le regard de deux personnages féminins et d’un enfant.

Dans « Convoi », Beata avance en sautant le pas, en franchissant avec prudence un seuil psychologique et littéraire, en rédigeant le récit terrible des semaines vécues jusqu’à son sauvetage le 18 juin 1994. Ça n’est plus de la fiction, l’autrice enserre donc son précieux récit dans un écrin d’interrogations sur la possibilité même de ce récit : comment l’écrire, quels mots employer, comment faire entendre l’inaudible, face aux mots occidentaux (Rwanda, machette, génocide) qui simplifient une réalité complexe dans un contexte ou l’ethnicisation de la société rwandaise a été une construction coloniale et où le rôle de la France de l’époque dans le soutien au gouvernement hutu génocidaire est maintenant bien connu.

Beata Umubyeyi Mairesse s’appuie sur la littérature pour mettre en perspective son récit, évoque les grands textes de Imre Kertesz, de Charlotte Delbo, de Primo Levi et fait des liens entre le vécu des victimes du génocide rwandais et le vécu de celles de la Shoah. Elle s’appuie sur ses recherches dont elle fait le compte-rendu, ainsi que sur ses expériences de témoignages auprès des lycéens, s’interroge sur la manière dont les médias occidentaux ont rendu compte du génocide, et elle fait progressivement tomber des préjugés, pour remettre des mots et des idées à leur place. La réflexion sur l’écriture de son histoire pourrait prendre une allure de texte post-moderne, mais elle est justifiée par les difficultés qu’il y a l’écrire et à la faire entendre.

Et lorsque ce récit arrive, terrible, inouï, effrayant, récit dans lequel on découvre que la vie de Beata n’a plus d’une fois tenue qu’à un fil, le lecteur a ainsi été mis en condition pour mieux le penser, le comprendre, l’intégrer, l’accepter.

Beata Umubyeyi Mairesse nous ouvre les yeux, fait de nous de meilleurs lecteurs, nous donne les moyens de comprendre et pour cela, nous lui devons de la reconnaissance. Son livre est une étape cruciale dans la construction d’une grande œuvre littéraire pour notre temps.

Umubyeyi 2019
Umubyeyi 2015 2017


 

L’écriture du tueur

Mémoires de guerre – Winston Churchill – Volumes 1 & 2 

Churchill a ceci en commun avec Charles de Gaulle : le don de l’écriture et celui de la parole.

C’est l’une des raisons qui rend passionnante la lecture de ses Mémoires, l’autre étant que son texte est un récit documenté des évènements principaux de la seconde guerre mondiale.

L’édition par François Kersaudy permet, grâce aux notes de bas de page, de remédier aux omissions et exagérations du maître de Downing Street. Il en est de même pour l’édition des Mémoires du général de Gaulle dans la Pléiade, les deux lectures étant complémentaires.

Certaines envolées lyriques de Churchill pourront paraître ridicules au lecteur moderne, mais certains de ses discours ne manquent pas de panache et de beautés d’écriture qui laissent s’exprimer l’émotion (voir, dans la même collection, l’ouvrage « Discours de guerre »).

Le récit de la guerre met en avant l’héroïsme de beaucoup, c’est indéniable, et les lâchetés de quelques autres, ainsi que la brutalité nazie. 

Lors de la lecture de ces deux volumes, le lecteur ne peut s’empêcher d’être horrifié lorsqu’il prend conscience des milliers de morts qui ont lieu chaque fois qu’il tourne l’une des 1600 pages de cette œuvre historique : la guerre est certes une succession d’actions héroïques et tragiques, c’est aussi le sacrifice d’une génération de jeunes par une génération de vieux…

Une jouissance de lecture paradoxale. 


Churchill Mémoires 2

Churchill Discours

Sollers 2024 : soleil noir

Philippe Sollers – La Deuxième Vie – Gallimard 2024

Sollers 2024

Voici, publié à titre posthume, le dernier livre de Sollers postfacé par Julia Kristeva, un court texte d’une densité et d’une concentration exceptionnelles, écrit (une photo du manuscrit dans le livre) et dicté jusqu’à la fin, dans lequel on retrouve bon nombre des thèmes de son œuvre passée.

Le livre est placé sous l’exergue de Sade (Juliette), c’est à dire dans la filiation d’une écriture de la liberté absolue et sous la protection des femmes, avec une citation dont ça n’est pas la première fois qu’on la lit dans l’œuvre de Sollers nous semble-t-il : « Le passé m’encourage, le présent m’électrise, je crains peu l’avenir ». Sade dont Sollers rappelle qu’il est « inimaginable dans une autre langue que le français ». Ce texte est aussi compagnon de l’insomnie, donc de l’éveil : l’acuité de tous les sens de l’écrivain est énergiquement activée comme un pied de nez envers la mort, la vraie vie c’est la littérature, et la vivacité rimbaldienne : « C’est d’un vif mouvement que la mer se mêle au soleil ».

Le passé, pour Sollers, c’est ici Sade, mais aussi Rimbaud et Picasso ; c’est la trinité de ce texte, mais il y en a eu beaucoup d’autres dans ses livres : Dante, Joyce, Proust ou bien Cézanne, De Kooning, Rothko, ou encore Montaigne, Voltaire, Diderot ; mais encore Flaubert, Baudelaire, Ponge ; sans oublier Bach, Haëndel, Mozart ; ainsi que la Sainte Trinité accompagnée par la Vierge Marie, etc. C’est l’objet de sa « Guerre du Goût » incessante, tout entière vouée à l’art dans ses plus hautes expressions, dans un combat intellectuel vaillant, parfois orgueilleux et insolent, contre la dépression contemporaine et l’ignorance époquale.

Le présent, c’est le lieu du regard ironique porté sur la déliquescence du temps et le cinéma social, le spectacle permanent d’une « époque qui préfère la copie à l’original », et si l’on ne partage forcément tous les avis de Sollers (son rejet de la littérature de Ernaux, son semblant d’acceptation ambiguë de celle de Houellebecq, sa réhabilitation de la télévision face au cinéma), on reste électrisé par ses visions acerbes de l’époque souvent teintées d’humour, et il ne faut jamais l’oublier avec lui, d’ironie : « La bêtise est surinformée à cause de son ignorance » et d’une manière malicieuse, il fantasme un grand remplacement qui est celui des hommes par les femmes. Rester électrisé par le présent, c’est cela qui importe.

L’avenir, c’est la mort, vue comme « une condamnation éternelle à l’ennui » : Sollers préfère donc vivre une Deuxième Vie, accordée par un nouveau Dieu rimbaldien sous la forme d’illuminations, en parallèle à la première et la prolongeant, une Deuxième Vie faite de révélations de l’expérience des limites, surtout celles de la littérature, de la peinture et de la musique. On se souvient que Sollers a choisi son pseudonyme en lui prêtant l’étymologie : « Tout entier art ».

L’expérience des limites pour Sollers, c’est bien sur celle des grandes écritures qu’il promeut dans son livre de 1968 (L’écriture et l’expérience des limites – Points Seuil N° 24) : Dante, Lautréamont, Mallarmé, Sade, Artaud, Bataille. C’est aussi le fait de porter le roman jusqu’à son évanescence : un narrateur qui se confond plus ou moins avec l’auteur ; peu de personnages tout juste nommés, souvent des femmes ; un récit minimal qui est surtout l’occasion de réflexions critiques sur l’art et la société contemporaine.

Sur son lit de mort, Sollers relit le dernier chant de la Divine Comédie de Dante, dans la traduction de Jacqueline Risset, et ne cesse pas de rire du conformisme ambiant, de « l’ensemble d’agrégats massifs d’illusions » de l’époque ; après avoir longtemps expérimenté, avec Joyce, « le silence, l’exil et la ruse », il promeut ici, non sans humour, l’impassibilité, la clarté, l’agilité et la subtilité du Corps Glorieux et se moque de lui-même : « Je n’ai pas été un bon saint lors de ma première vie, mais j’en suis un très convenable dans ma Deuxième ».

Le Paradis de Sollers, c’est l’un de ses livres les plus beaux, c’est aussi celui de Dante, et aujourd’hui celui de Rimbaud, ce « jeune poète français » qui n’a jamais cessé d’illuminer l’œuvre du maître de Ré : « L’essentiel est qu’ici tout est fluide, que le jour et la nuit s’équivalent, que le soleil et la mer sont perçus comme de même nature ».

Libre choix, vibration, lumière en sont les conséquences ou les supports. Les lumières sont celles du XVIIIe siècle cher à Sollers, mais aussi celles de la lagune de Venise, des promenades en bonne compagnie le long des Zattere et devant les tableaux de Tiepolo, celles encore d’une île de l’atlantique aux bleus légers faisant se confondre la mer et le ciel, l’air et la terre.

L’approche de la mort, c’est celle d’un trou noir dans l’univers (parmi les étoiles du paradis dantesque ? : « l’amour qui meut le soleil est les autres étoiles. »), mais aussi et surtout l’affirmation d’un regard singulier porté sur une mort n’appartenant qu’à celui qui la vit, « une disparition ultra personnelle dont la singularité n’apparaît dans aucun classement connu ».

La dernière phrase du livre semble contenir un hommage discret de Sollers à sa femme Julia Kristeva (« Soleil noir » est le titre d’un de ses livres), l’image est à la fois glaçante et pleine de lumière : « Si le néant est là, il est là, en train de voir le monde éclairé par un soleil noir ».

Woolf 1931 : eaux mouvantes

Virginia Woolf  – Les Vagues – 1931

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:George_Charles_Beresford_-_Virginia_Woolf_in_1902_-_Restoration.jpg

Le lecteur se laisse porter par ces vagues comme s’il faisait la planche dans le courant de la marée, dans les échos entrecroisés de ces six monologues intérieurs. Se laisser porter n’implique pas ici une lecture passive : la concentration et l’agilité sont requises devant ce texte à rebonds, ce puzzle devant lequel on mène l’enquête. Voici le roman (1931) de Woolf dont on pourrait penser qu’il est le plus influencé par Joyce dont pourtant elle n’appréciait que modérément « Ulysse » (1922), Joyce qui attribuait l’invention du monologue intérieur à Édouard Dujardin dans son roman « Les lauriers sont coupés » (1887). Mais Woolf fait tout autre chose que Joyce ou Proust : un livre unique, un hapax dans son œuvre, à la limite du roman et de la poésie. Ces vagues, toujours recommencées, alimentent un texte prenant l’allure d’un poème élégiaque dans lequel les personnages ne sont plus que leurs pensées, fantômes qui renvoient au passé tous les types romanesques de la littérature du XIXème anglais, un écrit dans lequel Woolf atteint le plus haut degré de la maîtrise formelle. « Nous ne sommes que des silhouettes, des fantômes creux qui bougent dans un brouillard  sans décor. » p. 124 

Ces vagues peuvent paraître expérimentales, elles invitent néanmoins à un vécu sensuel de lecture, la poésie qui s’en dégage étant sans limites, à la mesure de la rêverie qu’elle implique.

On le lit donc aujourd’hui dans trois traductions différentes (celle de Marguerite Yourcenar, de Cécile Wajsbrot, celle de Michel Cusin parue dans La Pléiade), c’est un chef-d’œuvre qui vaut bien qu’on joue, et on se réfère avec intérêt au journal de traduction de Christine Jeanney en cours sur son site Internet « Tentatives », un travail passionnant qui montre l’inépuisabilité des lectures qu’on peut faire d’une telle œuvre.

Woolf tu nous tiens jusqu’au dénouement mélancolique qui, dans la solitude et le silence, serre la gorge et mouille les yeux.  

Pour le plaisir, voici les trois traductions que nous avons lues du début du roman :  


« Le soleil ne s’était pas encore levé. La mer et le ciel eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d’une étoffe froissée. Peu à peu, à mesure qu’une pâleur se répandait dans le ciel, une barre sombre à l’horizon le sépara de la mer, et la grande étoffe grise se raya de larges lignes bougeant sous sa surface, se suivant, se poursuivant l’une l’autre en un rythme sans fin.
Chaque vague se soulevait en s’approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d’écume blanche.
 »

Traduction de Marguerite Yourcenar

« Le soleil n’était pas encore levé. La mer ne se distinguait pas du ciel mais elle était un peu froissée, telle une nappe marquée de plis. À mesure que la lumière blanchissait, une ligne sombre s’étirait à l’horizon, séparant la mer du ciel et la nappe grise se striait sous sa surface de larges bandes mouvantes qui se suivaient, se poursuivaient perpétuellement.
Approchant du rivage, chaque barre levait, gonflait, se brisait, étendait un voile d’écume fine sur le sable.
 »

Traduction de Cécile Wajsbrot

« Le soleil ne s’était pas encore levé. La mer ne se distinguait pas du ciel, sauf que la mer se plissait légèrement comme si une étoffe avait des rides. Progressivement, à mesure que le ciel blanchissait, une ligne sombre marqua l’horizon qui séparait le ciel de la mer et l’étoffe grise se barra de traits épais qui se déplaçaient, les uns après les autres, sous la surface, se suivaient, se poursuivaient, perpétuellement.
À mesure qu’elles approchaient du rivage chaque barre se soulevait, s’enflait, se brisait et balayait un fin voile d’eau blanche sur le sable.
 »

Traduction de Michel Cusin 
 Woolf - Vagues - Wajsbrot Woolf - Vagues - Cusin
Woolf - Vagues - Yourcenar