Le temps de relire Sollers

Évoquer et pratiquer l’ironie voltairienne, c’est sans nul doute prendre un grand bol d’air frais, celui d’une raison heureuse défiant le spectacle morbide du monde.

Parler de la Terreur au moment (1989) des célébrations du bicentenaire de la Révolution française, c’est déliter un bloc d’abîme impensé et se poser en héritier de Sade et d’une liberté difficilement accessible. 

Il s’agit de s’éloigner de la religion de la mort, de déployer dans le langage tout ce qui peut s’opposer aux tendances mortifères de l’époque (la pulsion de mort, dit Freud), d’aller ou revenir vers la lumière, le grand soleil, d’admirer Fragonard plutôt que le sinistre David, et préférer Saint-Simon à Saint-Just. 

« Il s’agit de donner un maximum d’intensité et de diversité à l’activité du langage. » 

Relire un livre de Sollers datant de quarante ans, c’est replonger dans un esprit de sérieux épicé par son habituelle ironie ; c’est être confronté à une gravité toujours agrémentée de la légèreté du style ; c’est parfois être offusqué, agacé et en désaccord avec l’auteur, mais être finalement poussé du côté joyeux et lumineux de la pensée, de la vie et de l’art, dans un vif ballet érudit. 

On a donc le droit de pas partager son refus du théâtre et du cinéma, de ne pas être convaincu par les justifications de ses errements maoïstes de 1968, se perdre dans son discours avançant par sauts métonymiques, mais on est ramené, avec Sade, Artaud, Céline, Joyce, vers des hauteurs littéraires dont on ne se remet pas. 

Bref : si lui en a fini avec nous, on en a jamais fini avec Sollers.

Philippe Sollers – Improvisations – Gallimard Folio Essais N°165


L’harmonium de sa timidité

Pablo Picasso – Écrits 1935-1959 – Quarto Gallimard

Picasso Ecrits

Ce volume (magnifiquement illustré en couleurs) rassemblant les écrits de Picasso est plein de surprises. On y découvre d’abord des textes sans ponctuation faisant penser aux premiers essais de Dada et du surréalisme, mais aussi à James Joyce. 

Cette forme éclate plus loin avec des fragments de poèmes ou des phrases séparées par des tirets, et l’on comprend que l’on a devant soi la partie écrite de l’œuvre de Picasso, complémentaire de sa peinture et de sa sculpture, un ensemble de fragments écrits charriant aussi bien des éléments de la grande culture de son temps que les évènements et objets du quotidien, ou des descriptions de tableaux non encore peints.

Un point central du volume est la pièce de théâtre surréaliste « Le désir attrapé par la queue (1941) », un texte qui met en pièces toutes les conventions de l’art théâtral : une photo prise par Brassaï nous rappelle que lors de la lecture de cette œuvre le 16 juin 1944 dans l’atelier de Picasso, étaient présents Jacques Lacan, Cécile Éluard, Pierre Reverdy, Louise Leiris, Zanie Campan Aubier, Valentine Hugo, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Jean Aubier, Michel Leiris. Un Bloomsday parisien mémorable…

On a l’impression parfois de lire ici une forme écrite analogique de l’œuvre peint, comme une transposition scripturale de ce que l’on voit dans la technique cubiste de ses tableaux. Bien entendu, cette lecture naïve n’épuise pas d’autres lectures qu’on peut faire de ces textes. 

On comprend mieux aussi pourquoi le Sollers de « Paradis » (épiphanie or myrrhe encens envers d’or de myrrhe et d’encens pris dans la couleur renversée sur place agitant sa place en surface picasso cézanne retour sur watteau demoiselles d’avignon fontainebleau sous la neige …) fait fréquemment référence à Picasso.

Ce livre est donc un concentré de XXe siècle, un nectar étonnant, sulfureux et fantaisiste, passionnant et déroutant (pardon pour cet abus cubiste d’adjectifs), dans lequel Picasso nous embarque dans une « minuscule barque faite avec des clous de girofle ».


 


 



Le bavard 1946-1963

Le bavard – Louis-René Des Forêts – L’Imaginaire Gallimard N°32

Louis-René Des Forêts

Le narrateur se regarde dans un miroir et admet, alors qu’il pensait montrer quelques singularités, qu’il est comme les autres. Comme nous autres, lecteurs, qui nous regardons dans le miroir du roman. Se pose donc la question de quelle langue pour quelle sincérité : là, le narrateur est obligé à la contradiction, car en affirmant ne pas s’interroger sur quelle forme donner à son récit, il se pose déjà la question de la langue. L’obligation à l’ironie met en doute la véracité même de l’ironie employée, donne à l’écriture et au lecteur lui-même un caractère incertain, dans une langue somptueuse qui s’autodétruit (pourquoi pense-t-on à Doubrovsky ?).

Le bavard est donc celui qui est en crise au bord de la falaise, quand il ne peut assouvir son besoin de discourir. Le lecteur est-il en crise quand il ne peut assouvir son besoin irrépressible de lire, est-il au bord de la falaise ? « Et un lecteur, j’insiste, ça veut dire quelqu’un qui lit, non pas nécessairement qui juge.« 

Et l’écrivain précise : « Nous ne sommes pas ici, Dieu merci, pour courir après une vérité qui se dérobe sans cesse… »

Il déroule donc des phrases au sens en permanence rebondi – qui pourraient tuer la littérature s’il ne le faisait dans une prose poétique à la musicalité précise, entraînant le lecteur dans une valse d’écriture ininterrompue. Des Forêts invente donc une sorte de suspense textuel – Quignard parle de pure contamination des mots les uns avec les autres – un suspense dont la résolution attendue est le point à la fin de la phrase. C’est un peu comme s’il intensifiait à l’échelle du paragraphe ou de la phrase et de sa cadence des procédés d’écriture que l’on trouve chez Ian Potocki ou Laurence Sterne à l’échelle du roman. Mais ça n’est sans doute pas tout à fait cela : Quignard évoque plutôt des emprunts à Kleist ou Dostoïevski.

On note que cette édition offre une magnifique quatrième page de couverture rédigée par Pascal Quignard, un court texte plein d’intelligente précision introduisant à la lecture du livre, rendant ainsi inutile toute autre recension ou présentation : alors, cessons nos bavardages, taisons-nous et lisons.


« Aucune importance d’ailleurs pour la suite des événements et croyez bien que si j’analyse, si je construis des hypothèses, si je temporise, c’est moins par scrupule de ne rien laisser perdre de ce qui me vient en vrac à l’esprit que parce qu’il me plaît de me livrer à un petit jeu aussi frivole qu’inoffensif auquel je ne me targue nullement d’être passé maître : celui qui consiste en premier lieu à tenir l’interlocuteur en haleine, puis, par le simulacre d’un tic assez déplorable, à l’égarer avec ce qui aurait pu être, ce qui a peut-être été, ce qui n’a sûrement pas été, ce qu’il aurait été bon qu’il fût et ce qu’il aurait été fâcheux qu’il ne fût pas et ce qu’on a négligé de dire et ce qu’on a dit qui n’a pas été et ainsi de suite jusqu’à ce qu’enfin à bout de patience, s’écriant : « Au fait, au fait ! », on vous assure, par ce furieux rappel à l’ordre, que vous n’avez pas tout à fait perdu votre temps. » p. 34

Quignard 1985


Voir aussi : Pascal Quignard – Le vœu de silence : sur Louis-René des Forêts – Fata Morgana 1985


 

Grand Macabre 1935

La balade du Grand Macabre – Michel de Ghelderode 1935 – Folio Théâtre N°79

Ghelderode 1935

Sur le thème de la Mort en balade, Michel de Ghelderode nous offre avec « La balade du Grand Macabre – 1935 » un texte qui nous fait sortir de l’Enfer de Dante pour entrer dans un tableau de Brueghel. Écrite au moment de l’avènement du nazisme en Europe, cette farce de la fin du monde met en scène les obsessions de la mort de l’auteur, mais est aussi une étrange critique sociale de son époque, ainsi qu’une pièce joyeuse qui finit bien. Le plus frappant et le plus intéressant, c’est la langue que met en œuvre Michel de Ghelderode pour nous entraîner dans son moyen-âge trompeur. Guy Goffette dans sa préface évoque Rabelais et Céline à propos du style : c’est bien vu et sans doute exagéré, mais Ghelderode déploie néanmoins une langue farcesque somptueuse et dérangeante, drôle et salace, moqueuse et critique, finalement joyeuse, pour mieux tromper les aspects mortifères de son époque. Le pouvoir, la justice, l’institution du couple, le mensonge dictatorial passent à la moulinette critique dans ce texte qui ne boîte – comme ses personnages imbibés – que par les quelques traces de la misogynie de son auteur. C’est du théâtre, et il faut donc adapter sa lecture en conséquence, avec la lenteur nécessaire au déploiement de l’imagination visuelle qu’il requiert.  

Cet texte réjouissant est à lire en écoutant le fabuleux l’opéra « Le Grand Macabre » de Gyorgy Ligeti (1978) – dans la version Howarth 1991 -, œuvre détonante inspirée par la pièce de Ghelderode. 

Chacun des actes de l’opéra y est introduit par une fanfare de klaxons, ça décoiffe…  

 

Expériences des limites 3

Cosnay 2022-2023

Avec « Des îles. Mer d’Alborán. 2022-2023. », Marie Cosnay termine sa trilogie consacrée à l’exil vers l’Europe, aux histoires de migrants venant échouer aux portes de l’espace Schengen. 

Chaque volume a son originalité. Dans le premier (Lesbos 2020. Canaries 2021), l’écriture semblait se chercher, la recherche des formes pour dire l’indicible devenait métaphore de la recherche des personnes et des corps. Dans le second volume (Île des Faisans. 2021-2022), s’affirmait la forme du récit pour mieux faire comprendre les drames de ces déplacements. 

Ce troisième volume (Mer d’Alborán. 2022-2023) laisse place à une sorte de bilan réflexif laissant plus de place à l’Histoire ainsi qu’à la réflexion sur la mort, et montre aussi ce que ces histoires font aux corps et aux esprits des migrants, mais aussi aux corps et aux esprits des aidants, y compris l’auteure du livre.  

L’ouvrage fait aussi appel à l’anthropologie lorsqu’il s’interroge sur la signification de l’enterrement des morts : « Enterrer comme il faut, c’est garantir le temps ». Le détour par Sophocle devient ici judicieux, mettant en parallèle les questions d’Antigone et de Créon avec celles que peuvent se poser les familles des migrants morts à qui l’administration refuse une sépulture décente ou pérenne. Le livre laisse aussi la place aux rêves qui apparaissent quand la réalité devient un véritable cauchemar. 

Marie Cosnay construit avec cette trilogie une œuvre autant littéraire que politique, dans laquelle l’engagement activiste trouve sa voix, son mode d’expression, pour tenter de dire l’indicible et ce que l’on ne veut pas entendre. 

Une petite tranche du temps :

 …/… 27 mars 2022 : 

52 garçons d’un même village à Salé disparus. 

26 avril 2022 : 65 disparus partis de Sfax. 

8 mai 2022 : 44 disparus partis de Boujdour. 

9 mai 2022 : 27 disparus partis de Layoune. 

15 mai 2022 : 59 disparus partis de Tan-Tan. 14 disparus au départ de Tipaza. 

…/… 


 

Expériences des limites 2

Marie Cosnay – Des îles. Île des Faisans 2021-2022 – Éditions de L’Ogre 2023

Cosnay 2021 2022

À l’extrême opposé de Zuydcoote et Bray-Dunes, on se dirige vers la pointe sud-ouest de la France à la frontière avec l’Espagne à Biriatou : après le péage de l’autoroute, la petite route à droite descend vers Hendaye et nous mène sur les bords du fleuve La Bidassoa. Une voie de promenade derrière les maisons accueille les marcheurs le long du cours d’eau mesurant près de cent vingt mètres de large à cet endroit : une petite île toute en longueur – l’île des Faisans – est posée là, entre les deux pays. 

Le panneau d’information touristique parle du « plus petit condominium du monde » : il est vrai que ce petit bout de terre est géré alternativement tous les six mois par la France et L’Espagne. Vers l’est on aperçoit les montagnes vertes du pays basque. Vers l’ouest, on se dirige vers la belle embouchure de la Bidassoa : où l’on peut voir une maison habitée par Pierre Loti, et en face la petite ville espagnole d’Hondarribia avec ses belles rues montantes. Ciel et eaux bleues, bateaux, l’Espagne sur l’autre rive. Voilà pour la carte postale. 

Le deuxième volume de la trilogie que Marie Cosnay consacre à l’exil vers l’Europe nous montre l’envers du décor, le verso de la carte postale : « Au mois de mai 2021, quelques jours après que je retrouve Fatou dans un centre de Gran Canaria, Yaya Karamoko, vingt-huit ans, meurt dans le fleuve, près de l’île des Faisans. La Bidassoa sépare Irun d’Hendaye. Trois ponts relient les deux villes. Pourtant, comme à d’autres époques, des époques de guerre, de dictature, des époques d’avant la construction européenne, les voyageurs prennent la montagne, le fleuve, ou suivent les voies ferrées. En un an et quelques mois, il y aura dix morts. Neuf attestés, neuf corps, et un disparu. » 

Ce paysage fluvial avec son île bi-nationale est donc lui aussi, comme la méditerranée, un tombeau aquatique pour les migrants. Peu de touristes qui se promènent ici en 2024 savent que s’écrit une autre histoire dans ce site limite, d’autres histoires, celles d’hommes, de femmes et d’enfants contraints de quitter leur terre et de risquer leur vie sur la mer avant d’échouer aux frontières de l’Europe. Une Europe qui va vite se révéler comme étant plus le continent des tracasseries administratives kafkaïennes et moins celui de Montaigne, Voltaire ou Diderot… 

Se heurtant à des murs de pierre et des murs administratifs, des gens meurent dans l’océan, des gens meurent dans le désert, des gens meurent dans la Bidassoa, d’autres non loin de Bray-Dunes et Zuydcoote… 

Marie Cosnay nous raconte quelques unes de ces histoires et nous permet de ne pas oublier que depuis 25 ans, plus de 40000 personnes sont mortes aux frontières de l’espace Schengen. Et parmi celles qui ont réussi le voyage jusqu’à nos portes, qui ont traversé les déserts et la mer, qui ont survécu aux violences et à la faim et la soif, quelques unes sont venues mourir dans la Bidassoa, un joli petit paysage fluvial autour de l’île des Faisans, le « plus petit condominium du monde ». 

 « Je compte sur ta plume, répond Souleyman. Tu caresses les phrases. » p.41 

« La rigueur éthique s’affole devant la folie que créent l’illégalisation des déplacements et les stratégies pour contourner tous les empêchements » p.153 

Île aux Faisans - Hendaye - (c) sonneur
L’Île des Faisans. le « plus petit condominium du monde ». 
Photos (c) sonneur
Île aux Faisans - Hendaye - (c) sonneur


 

Expériences des limites 1

Cosnay 2020 - 2021

Avec « Des  îles. Lesbos 2020. Canaries 2021. », Marie Cosnay nous propose le premier livre de sa trilogie consacrée aux migrants européens, à l’exil vers l’occident. 

L’écrivaine, qu’on connaît comme auteure de romans et de poésie et traductrice des « Métamorphoses » d’Ovide, écrit ici un livre frontière à propos des limites de l’Europe. Les migrants posent des questions dérangeantes à l’Europe, le livre de Cosnay offre un texte dérangeant à ses lecteurs. Elle fait entrer en littérature la question politique de l’exil vers l’Europe : mais comme il s’agit d’abord d’histoires humaines singulières, la façon d’écrire sur le sujet va elle aussi être singulière. 

C’est comme une recherche hésitante, l’écriture semble être une métaphore de l’errance des migrants dont elle parle, passant du constat journalistique à la réflexion politique, de la description poétique au récit dramatique, perdant les mots quand le réel devient vraiment impossible, réduisant la parole à la simple énumération. 

Certains fragments dérangent sciemment la fluidité de la lecture : « On dirait un lange vide, le bébé est si petit… Il vaut mieux que ça ne se sache pas, pas tout, pas trop… Les petits garçons dormaient dans le cimetière de la ville, depuis que le prêtre avait fermé l’église… On est déjà morts, qu’est-ce qui pourrait nous tuer encore ?… Le papa pêchait, elle (la petite fille) était sur le bateau, ils ont ramené trois corps. L’un n’avait plus de tête… Si elle n’avait rien, si elle a tout perdu, personne ne saura jamais ce qui lui est arrivé… Soit elle n’est pas en vie, soit elle est restée dans le naufrage… Nul ne saura que je suis resté au fond de l’eau… Tant qu’on cherche quelqu’un, il est vivant… » 

Avec la description du camp de Mória (à Lesbos), avec le mot « camp » réitéré, on découvre que l’histoire se répète, que personne ne tire les leçons de l’histoire ; que l’histoire des historiens échoue à servir à quelque chose, que la phrase « Plus jamais ça » n’a jamais été autre chose qu’un vœux pieux. 

Ces camps, occupés à quarante pour cent par des enfants… Paul Valéry, dans le cimetière marin de Sète, contemple une méditerranée qui est elle-même devenue un tombeau. 

Mais que peut la littérature ? Sans doute chercher les mots, les formes de langage qui nous manquent pour décrire l’indicible, et tenter ainsi une approche de la réalité, un dévoilement de la vérité. C’est ce qu’essaie Marie Cosnay, avec un certain courage, non seulement dans l’écriture mais aussi dans l’engagement physique et politique, le lecteur lui en est reconnaissant.


 

Du vent dans les poèmes

Anthologie de poésie de Bretagne

Les éditions Calligrammes (Rennes) nous offrent un très beau volume de poésie avec
cette « Anthologie de la poésie de Bretagne au XXe siècle ». 

Attention : poésie en Bretagne et non poésie bretonne ; il s’agit d’entendre ici comment le vent de la poésie a soufflé en Bretagne au XXe siècle grâce à des auteurs qui ne sont pas tous bretons et grâce à des textes écrits dans différentes langues.

L’éditeur indique qu’il est conscient des écueils possibles dans l’action de sortir une poésie de son contexte d’une part, et de la juxtaposer avec d’autres textes, d’autre part.

Mais le livre réussit le défi en nous permettant de relire des valeurs sûres (Max Jacob, Victor Segalen, Georges Perros, Kenneth White…), en promouvant le nectar de Bretagne (Xavier Grall, Jean-Paul Hameury, Yvon Le Men…), en nous faisant découvrir des auteurs plus rares (Armand Robin, Heather Dohollau, Danielle Collobert…) et en laissant la place à l’écriture des femmes (cinq sur
dix-huit : bretons, encore un effort…).

L’ensemble de ces textes est porté par le grand vent d’Armorique et par une savante mise en perspective grâce à la préface, aux notices concernant les auteurs et à la bibliographie.

La poésie de Bretagne est ici « un monde ouvert » cher à Kenneth White, elle nous permet avec Segalen de « traverser des cours, des arches, des ponts ; tenter les chemins bifurqués » ; on apprend que dans la maison du poète les meubles ont pouvoir sur le visiteur, ce poète qui assemble les mots comme le menuisier les pièces de bois.

Celle qui écrit devient ainsi émigrante d’elle-même, celui qui rêve cherche à se fuir lui-même. 

Il croit que le monde est là pour toujours. Le temps d’une lecture, le lecteur aussi…

« Ô mots, tous les mots blancs, verts, bleus, jaunes, rouges, noirs, du gouffre et de la cime, tous les mots semblables et contraires, unissez-vous en frères de la primitive famille de la phrase originelle. Laissez-vous cueillir comme on fait pour les fleurs.
Laissez-vous récolter comme on fait pour les fruits. Acceptez que de tous on compose une gerbe d’amour évoquant le long serpent aux longs anneaux d’éternité, que par vous il remonte entre les lèvres demeurées au seuil de l’Aurore Première.
 »

Saint-Pol-Roux (1861-1940)

« Nous n’avons à nous que cette pauvreté 


de qui va dans l’ignorance 


mais c’est à cette nudité


qu’il nous faut demeurer présent.

Et c’est trahir que dresser


tables de pierre et temples


là où suffit la gloire


des poussières et des feuilles mortes. »

Jean-Paul Hameury (1933-2009) 


 

Rodmoor 1916

Rodmoor – John Cowper Powys – 1916 – Coll. Le Don des Langues – Seuil 1992 – Traduction Patrick Reumaux 

Rodmoor

John Cowper Powys, dans son deuxième livre, écrit sur les liens entre la nature et la psychologie de ses personnages, il maintient liés espace mental et espace géographique à l’intérieur d’un schéma connu de la littérature,  l’éternelle lutte entre l’amour et la mort, entre Éros et Thanatos. Il sème rapidement le doute sur la santé mentale d’Adrian Sorio, son personnage principal et décrit l’étrangeté des paysages sauvages des environs de Rodmoor, un lieu dans lequel Adrian a du mal à rassembler ses pensées.

« Oui, Rodmoor est un endroit plutôt curieux. On s’y désintègre, vous savez, on y perd son identité et on oublie les règles. »
p. 137

Dans ce monde maritime gris, les signes n’ont pas les mêmes significations pour les uns et les autres, les comportements sont interprétés différemment selon que l’on est une femme amoureuse ou un homme exalté, les relations amoureuses ne sont que des relations d’emprise. 

Il n’y a rien à attendre de la mer, dont la proximité  est ici favorable à des prémonitions morbides.

Les errances sur les landes proches du rivage échouent à rasséréner les esprits, le vent n’amenant dans l’espace mental que des fragments de pulsion de mort.

« Une bande rouge sang, livide et déchiquetée, comme le dos mutilé d’un monstre ensanglanté, barrait l’horizon au-dessus des marais. Le vent gémissait dans les peupliers, sifflait à travers les roseaux et, dans les fossés comme dans les digues, poussait de longs soupirs haletants et mélancoliques, tel un malheureux esprit de la
terre.
 »  p. 336

Dans cet univers nocturne des passions, même le refuge de la sororité est incapable d’apaiser les tensions.

Rien à sauver de ces paysages ? 

Mais si : ils sont l’objet de l’écriture précise de John Cowper Powys, ils sont objets de littérature et cela est à l’origine de bien des bonheurs de lecture.

Une écriture précise qui demande une lecture précise : Powys délivre parfois une information importante au détour d’une phrase, de manière inattendue.

Il y a probablement quelque chose de suranné, de désuet dans cette littérature de landes venteuses et d’amours tumultueuses, dédiée à Emily Brontë  et à ses fantômes : mais c’est le haut du panier tant du point de vue de la forme que du fond, et on se laisse facilement entraîner au vent mauvais de ces chapitres courts et denses.

Nous y sommes

Henri Lefebvre – Critique de la vie quotidienne – Édition intégrale L’Arche 2024

Cette « Critique de la vie quotidienne », du moins dans ses deux premiers tomes (1947 & 1961, le troisième étant paru en 1981, les trois sont rassemblés dans ce volume) est l’une des sources majeures des réflexions et des pensées ayant porté le mouvement de mai 1968, elle est très présente par exemple dans les écrits de Guy Debord et des situationnistes : et il faut bien sûr comprendre ici le mot « critique » au sens philosophique d’analyse conceptuelle.

Juste après la seconde guerre mondiale, Lefebvre est l’un des premiers philosophes à s’intéresser au quotidien et à en faire l’œuvre de toute sa vie (1901-1991) et il sera suivi ensuite par bon nombre de philosophes, sociologues, essayistes… Mettant sa pensée à l’écart des deux grandes tendances de la philosophie de l’époque – la phénoménologie et le structuralisme – et utilisant la dialectique marxiste (cf. la préface de Kristin Ross), il pose des concepts théoriques sur ce que bon nombre de philosophes ne considéraient que comme le train-train de la vie de tous les jours.

Sa pensée étant au départ très liée à la littérature (le surréalisme), elle se développera en parallèle d’œuvres aussi diverses que celles de Georges Perec, Guy Debord et le situationnisme, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Kostas Axelos, Maurice Blanchot…

« Pourquoi changer le réel ? Parce qu’il change nécessairement et qu’en partant du possible, la connaissance peut contribuer à orienter le changement, à le dominer. » p.492

L’un des grands concepts de ce livre, qui sera aussi l’un des outils principaux de la critique sociale des années 60, est celui d’aliénation et, à lire ou relire Lefebvre, il apparaît que cette idée, cet outil de pensée pourrait bien être encore fort utile pour analyser et critiquer notre monde contemporain. Quand Lefebvre écrit en 1957 : « Nous vivons dans un monde où le meilleur devient le pire ; où rien n’est plus dangereux que le héros et le grand homme ; où chaque chose – y compris la liberté qui pourtant n’est pas une chose -, y compris la révolte, se change en son contraire. », on ne se sent pas dépaysé.

La pensée originale de Lefebvre ose le détour : analysant le théâtre de Bertolt Brecht, les films comiques de Charlie Chaplin, citant Roger Vailland, Virginia Woolf ou Rabelais, Sartre et son garçon de café, il montre que l’ambiguïté (des consciences et des situations) est une catégorie de la vie quotidienne et que « c’est la pratique, c’est-à-dire l’exigence de l’acte, et de la décision, [qui] impose le choix. »

Prenant acte de la platitude et de la médiocrité du monde moderne, ce penseur marxiste n’en critique pas moins le socialisme qui relève lui aussi de la critique de la vie quotidienne. Il met en garde contre une utilisation du concept d’aliénation dans un registre strictement individuel amenant à une pseudo-critique entièrement négative du type « toute activité aliène, extériorise, transforme l’individu en chose », ce type de critique amenant à une philosophie de la paresse. Lefebvre préfère confronter les textes à la réalité vivante sans séparer forme et contenu, montrant les dangers d’un usage abstrait de la notion d’aliénation.

L’histoire littéraire récente est revisitée par Lefebvre pour montrer comment celle-ci a fait jaillir un étrange, un merveilleux, un bizarre de plus en plus éloignés du quotidien, dans un état de confusion mentale ne pouvant prendre en compte le fait que l’insolite et le bizarre sont, dans le quotidien, un état dégradé du mystérieux. Lefebvre met donc au tapis le surréalisme, semble sauver Baudelaire et Rimbaud et se demande ce « que vaut le bizarre des Chants de Maldoror à côté du mystère de la Divine Comédie. »

Ce que Lefebvre appelle l’attaque menée par la poésie contre la vie se retrouve chez les philosophes. La philosophie, quand elle humilie l’existence quotidienne banale en valorisant les moments paroxystiques, oublie que toute civilisation se développe dans les zones moyennes.

La véritable critique de la vie quotidienne implique donc une réhabilitation de celle-ci : Lefebvre déploie donc cette analyse dans trois tomes de plus en plus abstraits et difficiles, mais riches d’une méthodologie plus proche de la compréhension que de l’explication. Leur lecture s’adresse donc aux spécialistes ou aux lecteurs motivés, la récompense sera de (re)faire connaissance avec une référence importante que l’on croise fréquemment quand on s’intéresse à la pensée depuis les années 60, ainsi que de redécouvrir des analyses qui n’ont rien perdu de leur intérêt si l’on veut bien les confronter à notre situation contemporaine, on s’en convaincra peut-être avec l’extrait ci-dessous.

Dans le troisième tome (1981), on est surpris par l’aspect prophétique de certaines analyses de Lefebvre, qui décrivent précisément, quarante ans avant, le monde d’aujourd’hui : de quoi donner à penser. Il pose avant l’heure de savoir si l’informatique modifiera la vie quotidienne et montre comment l’idéologie informationnelle annonce une société post-industrielle et post-capitaliste, comment le quotidien informatisé verra l’avènement de l’individu enfermé dans une coquille d’anxiété assaillie par les rumeurs dans un environnement informationnel achevant la destruction du sens, remplaçant la parole vivante par le message : nous y sommes.


« Dès le premier examen, la culture de masses (avec la consommation de masses) et les effets des « mass media » révèlent une énorme ambiguïté. Les « mass communications » comportant l’usage de techniques perfectionnées, mettent à la portée de chacun les chefs-d’œuvre de l’art et de la culture, l’histoire entière et le « monde ». Elles rendent présent le passé et même l’avenir. Dans un incessant perfectionnement de l’approche et de la diffusion, ces techniques répandent ce qu’il y eut de plus fin et de plus subtil dans les œuvres, patientes créations d’hommes qui leur consacrèrent leur vie, patientes créations d’époques et de civilisations qui s’y incarnèrent. Les techniques modernes affinent le goût, améliorent le niveau culturel, instruisent, éduquent, vulgarisent une culture encyclopédique. En même temps, elles rendent passifs ceux qu’elles atteignent. Elles les infantilisent. Elles leur présentent le monde sur un mode particulier, celui du spectacle et du regard, dont nous avons noté et dont nous soulignons encore l’ambiguïté : la non-participation dans la fausse présence. Cette diffusion vit du passé, le divise et le gaspille. Produisant des images et des représentations, les techniques de « mass media » ne créent rien et ne stimulent aucune création. Elles consomment les biens accumulés par les siècles, ajoutant leur action à ce fait historique plus général : l’histoire a tari beaucoup de sources de création, jusqu’à nouvel ordre.

Les « mass media » forment le goût et obnubilent le jugement. Elles instruisent et elles conditionnent. Elles fascinent et elles écœurent par la saturation en images, en actualités, en « nouvelles » sans nouveauté. Elles multiplient les communications et menacent le langage lui-même, cohérence et réflexions, vocabulaire et expression verbale. N’iront-elles pas jusqu’à épuiser le « monde de l’expression » , en approchant d’un point limite où chacun sera spectacle pour tous, et où l’événement se diffusera pendant son accomplissement, point limite que nous appelons le grand Pléonasme, la Tautologie suprême, l’Identité ultime du réel et du connu, fin de la surprise dans l’illusion de la surprise incessante – fin de l’ambiguïté dans son triomphe ? Ici aussi l’ambiguïté suppose et produit des apparences qui la masquent ; ne jamais apparaître comme telle, cela fait partie aussi de l’ambiguïté. Tout se passe comme si elle n’apparaissait et ne se manifestait que dans le dépassement qui la détruit.

Plus généralement encore, la perception ou appréhension par les membres d’un groupe de l’autre groupe et de l’autre humain se produit d’abord sur le mode de l’ambiguïté : étonnement et curiosité, répugnance et avidité, recul et offrande, désir d’assimiler et besoin de repousser. C’est une « appréhension » : saisie et crainte, découverte d’une menace incertaine, balancement entre l’actualité rassurante (l’autre « est » ; on peut le tenir et l’écarter et se définir par rapport à lui) et le virtuel inquiétant. Du rapport possible, nous ne connaissons rien à l’avance qu’un détail inutile ; il peut nous nuire ou nous aider. Vient un moment où il faut décider et se décider : juger et choisir. L’option tranche. Elle clarifie ce que la situation d’ambiguïté laissait dans le clair-obscur. L’ambiguïté ne peut durer longtemps. Elle ne s’éternise point. Elle a un terme. »

Henri Lefebvre – Critique de la vie quotidienne II – 1961 – page 520