Les êtres et le néant

Description des hommes – François Bon – Tiers Livre 2023   


Ce livre qui s’appelait « Fictions du corps » à l’origine (2016) est fait de courts chapitres placés clairement sous la tutelle de Henri Michaux, et il est vrai que ces petites histoires prenant la forme de micro-nouvelles écrites dans une prose poétique étrange rappellent fréquemment les écrits du poète belge.

Description des hommes - François Bon

Mais ça va plus loin qu’un simple hommage : c’est de nous dont parle François Bon quand il décrit « l’homme démembré » ou « les hommes sans pensée », « les hommes jetables » ou « les hommes fragmentés », le mot homme étant pris clairement ici dans le sens neutre d’être humain.

Dans cet univers presque de science-fiction, le but de tout une vie peut être de ne plus avoir de corps. 
Dans cette dystopie poétique, avoir une vision aiguë vous laisse à l’écart, tandis qu’il est de bon ton de ne pas faire remarquer aux hommes qu’ils s’effritent ; le corps y est transpercé, démembré, immobilisé ; il peut être augmenté ou fatigué, indifférent ou aplati.

Le livre prend donc une dimension de critique sociale et on cherche d’autres influences du côté de la critique de l’aliénation ou de la réification, et l’on se demande par moments si José-Luis Borges ne serait pas passé par là. On peut aussi lire ces notes comme des descriptions cliniques des maladies de l’âme  d’une époque qui va mal : la nôtre.

L’espoir vient alors, peut-être, du personnage du prestidigitateur qui revient plusieurs fois dans le texte, magicien qu’on choisit ici – c’est le tour de passe-passe du lecteur – de lire comme un masque de l’écrivain lui-même.  


 

Lacan 1968

Jacques Lacan – Séminaire XV 1967-1968 – L’acte psychanalytique.

Lacan Séminaire XV

Jacques-Alain Miller accélèrerait-il la publication des séminaires ? Un an après l’édition du séminaire XIV, qu’on a commenté ici dans une note précédente, voici l’édition d’une année fameuse : 1967-1968. (Allez, Jacques-Alain, un petit effort, plus que sept…). On retrouve ici la pensée toute en circonvolutions et spirales de frère Jacques, par exemple quand il annonce qu’il va nous parler de Winnicott et déploie plutôt son exposé sur le Ménon de Platon, mais on découvre aussi un Lacan  prudent, qui prend soin de rappeler que son discours s’adresse aux psychanalystes, qu’il ne saurait prendre sens hors de son contexte et de ce qui l’a précédé, il indique aussi que s’il approche par petites touches, c’est afin d’éviter le malentendu. 

En ces temps troublés, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que Lacan, après Freud, promeut le terme « analysant » plutôt que celui de « psychanalysé » pour indiquer que dans le transfert, le sujet est en position active et non passive. 

Idéalisant un sujet supposé savoir, l’analysant s’engage dans la loi de l’analyse (la règle fondamentale, tout dire ; le non passage à l’acte, etc) en recherche incessante de sa vérité et de ses signifiants grâce au transfert, notamment dans les failles du discours.

Pour cela, Lacan n’hésite pas à mettre à l’épreuve le discours analytique lui-même dans le registre de la critique féroce, combattant la réduction toujours renouvelée de la psychanalyse au registre de la psychologie générale, semblant même plutôt désabusé à la fin du séminaire sur les discours de certains de ses collègues. 

Il en revient incessamment au socle, les écrits de Freud, et il refait appel à son fameux triangle RSI (réel, symbolique et imaginaire) sur lequel il resitue le sujet barré, le trait unaire et l’objet a, ainsi que la jouissance, le symptôme et la vérité. Il continue, comme dans son séminaire précédent, d’utiliser la logique
Aristotélicienne ainsi que celles de Pierce et de Frege

Son discours paraît abstrait à première vue mais il en revient toujours à l’expérience analytique pour, par exemple dans la séance du 17 janvier 1968, décrire par la logique l’analyste comme sujet supposé savoir voué au « désêtre » et l’analysant comme destiné à découvrir le manque à être ; il distancie aussi le discours logique comme lieu de la vérité en le qualifiant d’artefact du point de vue du vivant.
Spirales, circonvolutions, vagues : la pensée oralisée de Lacan est en perpétuelle recherche d’elle-même, ce qui fait que sa publication à l’écrit, venant en quelque sorte la figer, est presque un paradoxe. En prime, dans les séances d’avril et mai 1968, il commente à sa manière les évènements.

« Et il faut quelque décalage, quelque fissure, quelque ébranlement, quelque moment de jeu dans le savoir, pour que l’on s’avise tout d’un coup qu’il savait avant – pour qu’ainsi se renouvelle ce savoir. » p. 108

« Il ne suffit pas de s’élever contre le désordre du monde pour ne pas, de cette protestation même, s’en faire le plus permanent support  » p. 120

L’organisation du chaos

Czerniakow - Varsovie 1942

Adam Czerniakow – Carnets du ghetto de Varsovie – 6 septembre 1939 – 23 juillet 1942 – La Découverte Poche 2003

Ce livre n’est ni un roman ni une œuvre littéraire, comme le sont celles de Primo Levi ou Robert Antelme à propos de la « Solution Finale », mais un document historique dont on a fait connaissance en visionnant « Shoah », l’œuvre documentaire monumentale de Claude Lanzmann, notamment dans les passages où il s’entretient avec Raul Hilberg, le grand historien auteur de  La destruction des juifs d’Europe ».
Un document historique qui induit une lecture austère et nécessaire, pour entrevoir ce qu’a été l’enfermement des juifs dans le ghetto de Varsovie puis leur destruction par déportation dans les camps d’extermination.
Czerniakow le témoin est bien placé puis qu’il s’agit du président du Judenrat du ghetto, qui en assurait l’administration. Il prend des notes sur le quotidien jusqu’à quelques heures de son suicide, à la veille de la déportation.
C’est un document historique bien édité et préfacé par Raul Hiberg et Stanislaw Staron, un livre qui permet de mieux comprendre quel peut être le travail de l’historien à propos d’une période aussi sombre, et le livre est captivant pour cela (cf. l’appareillage de notes de bas de pages).
Concernant la description du vécu des populations du ghetto entre 1939 et 1942, c’est l’horreur qui prévaut à la lecture… Dans cet enfer, Czerniakow, malgré tout, trouvait le temps la nuit de lire Proust et de citer Flaubert dans ses notes.

German Federal Archives, Public domain, via Wikimedia Commons
Shoah - Lanzmann
Raul Hilberg




 

Woolf 1928 : eaux héraclitéennes

Orlando Woolf

Cet ouvrage, surprenant lorsqu’on lit ou relit les livres de Woolf dans l’ordre chronologique, présenté comme une biographie, semble prendre l’allure d’un roman historique au début mais la présence de portraits féroces et la tournure fantastique et loufoque de la description du Grand Gel ou de la débâcle de la Tamise en font tout autre chose. Sixième roman de Woolf après Mrs Dalloway et La promenade au phare, ce livre est surprenant dans sa forme – en apparence celle du roman historique, on l’a dit – un récit qui prend vite l’allure du fantastique poétique par moments. On ne s’étonnera donc pas que Orlando soit présenté d’abord comme un jeune homme déluré de seize ans en 1550 pour devenir ensuite une femme évoluant dans le roman jusqu’au début du XXème siècle : on s’en étonne moins lorsqu’on connaît la biographie et les livres de son modèle dans la réalité, Vita Sackville-West (1892-1962), avec laquelle Woolf a entretenu une liaison et une belle correspondance…

On est donc à nouveau comblé par la maîtrise dont fait preuve Woolf, tant dans la menée du récit que dans le style de l’écriture, pour nous présenter un jeun homme confronté aux délices et désillusions de l’amour ; qui se réveille d’un sommeil dont la description pourrait bien être une analogie avec les périodes de dépression vécues par l’autrice ; qui effectue une tentative pour devenir écrivain, aventure dont la description ne manque pas d’ironie et devient un châtelain matérialiste, une sorte de « Des Esseintes » allégé ; qui fait dire à l’un de ses personnages que le participe présent est le diable incarné ; et ainsi de suite pour découvrir à Constantinople que la Vérité est de devenir une femme.

La Vérité est ici celle d’une langue inventive qui comprime le temps, brouille les identités et rend fantastique la réalité, dans des variations narratives magistrales et étonnantes, renouvelant  l’expression de thèmes déjà rencontrés dans les romans précédents : l’identité, l’opposition entre moi social et intime, la féminité et la domination masculine, l’écriture réflexive sur elle-même, etc.

« poètes ; pas plus que leur climat ; pas plus même que leurs légumes. Tout était différent. » p. 44

« Nous devons modeler nos mots au point qu’ils constituent le tégument le plus fin de nos pensées. » p. 182 


 

Le style Nathalie

Nathalie Quintane 2023

Nathalie Quintane prend à nouveau dans ce livre ce ton si particulier qu’on lui connaît, fait d’ironie, de loufoquerie mais aussi d’esprit de sérieux pour déployer, par petites touches discrètes, une critique sociale implacable de notre temps. 

Mais elle ne le fait pas sous la forme d’un pamphlet ou d’un pensum politique, car c’est toujours et avant tout la poésie qui envahit son écriture et son univers, son style mettant à l’écart l’académisme. 

En poussant aux limites la situation de départ ou les événements visés par sa critique, elle en montre avec humour l’absurdité et l’inanité, en révélant leur potentiel poétique lorsqu’ils sont étirés dans un style littéraire semblant apprécier les coq-à-l’âne à tendance métonymique. 

Le titre « Tout va bien se passer » semble donc être une adresse au lecteur, une invitation à se laisser entraîner dans un univers poétique où une promenade près du palais de l’Élysée devient une odyssée dans le brouillard finissant par donner la réponse à la question fondamentale : qu’est-ce qu’une banane ? 

En prime, on est incité au ressouvenir de Lucile Messageot (1780-1803), peintre ayant seulement vécu 22 ans ainsi qu’à une belle leçon sur les Lusiades de Luís de Camões

Nathalie Quintane nous convie donc ici de manière savoureuse à un partage en faisant confiance aux pouvoirs du langage et de la littérature, de la poésie et de l’imagination.


 

Woolf 1927 : eaux illuminées.

Le phare est là, non loin, lieu encore inaccessible, symbole non encore rassemblé, un objet désiré que l’enfant ne peut atteindre et saisir, car le désir du père et celui de la mère ne sont pas accordés.  

Dès la première page, avec sa description d’évènements qu’on peut décrire avec les concepts de « déplacement des investissements » et de « l’ambivalence des ressentis d’amour et de haine » ainsi que de « la fonction contenante de la mère » et « la fonction castratrice de la loi du père », on perçoit l’influence de la psychanalyse sur ce texte (La Hogart’Press, la maison d’édition des Woolf, éditait Freud en traduction) : cela dit, il faut aller plus loin et ne pas réduire ce livre à ce petit bout de la lorgnette aperçu seulement au début du roman, celui-ci abandonnant ensuite cette réduction dont il ne reste que des traces.  

Dans ce quatrième roman, la description psychologique des personnages semble aller vers plus de complexité, les paragraphes gagnent en densité et il faut adapter sa lecture en conséquence : le jeu entre les fragments de monologues intérieurs est tissé d’échos serrés, construisant un drame tendu de l’écriture et une narration dont les profondeurs de pensée exigent une lecture impliquée. 

Après Mrs Dalloway, voici Mrs Ramsay : Virginia Woolf nous propose à nouveau un beau portrait de femme, cette fois-ci dans la présence et l’absence, dans ce qu’elle est et ce qu’elle laisse. Le thème de l’enfance semble lié à celui du temps, et de manière complexe à ceux du désir et de l’identité. On retrouve aussi dans ce texte la réflexion sur l’opposition entre moi intime et moi social, mais débarrassée de l’ironie présente dans les romans précédents et diluée de manière plus grave et plus tendre dans les autres thèmes. 

Avec le personnage de l’artiste peintre Lily Briscoe, Virginia Woolf transpose les questionnements concernant l’écriture vers ceux de la peinture, donnant une allure presque post-moderne à certains passages. 

L’art de Virginia nous entraîne dans des tours de force d’écriture, comme par exemple le dîner de la fin de la première partie, qui suscitent la lecture enthousiasmée et admirative en laissant apparaître la poésie et l’émotion, des éprouvés qui nous rappellent la lecture de la dernière nouvelle de « Gens de Dublin » de James Joyce : « les morts ». 


 

Woolf 1925 : eaux subjectives.


 

À Londres en juin 1923, on est dans la tête, dans les pensées de Mrs Dalloway et d’autres personnages, selon une technique stylistique du discours indirect libre se rapprochant du monologue intérieur (voir sur ces questions l’instructive préface de B. Brugière). 

Le récit déploie une grande richesse thématique, parmi laquelle la question de l’identité : qui est vraiment Mrs Dalloway, quelle est la différence entre le moi social et le moi intime, existe-t-il  une limite entre le normal et le pathologique ?… 

Il ne s’agit pas d’un récit narcissique ou solipsiste : de nombreux personnages vivent dans le roman, la critique sociale est discrète mais puissante (comme par exemple la critique de la médecine psychiatrique de l’époque), et la grande histoire ne cesse d’interférer dans les pensées, dans la rue et dans les destins individuels.  Ça n’est pas non plus un livre uniquement cérébral puisque le corps comme lieu du désir ou vecteur de la maladie psychique y est présent. 

Virginia Woolf retrouve ici l’ironie un peu délaissée dans son précédent roman (La Chambre de Jacob) et nous fait aimer ses personnages car elle les entoure de sa bienveillance, déjà observée dans La traversée des apparences et Nuit et jour.  Cela n’empêche pas un regard féroce sur les inégalités, et la préférence pour l’hubris littéraire et artistique, opposée à la médiocrité et la violence des conventions et de la domination masculine. 

La mélancolie, le chagrin de l’après-guerre masquent à peine l’omniprésence du thème de la mort, et comme dans son livre précédent, on y trouve au moins deux références à Dante. 

Mais l’ensoleillement de la fin du printemps réchauffe l’animation de la ville et le retour des souvenirs et des êtres : on aperçoit une automobile mystérieuse aux stores baissés dans les rues encombrées de Westminster et un avion publicitaire transperçant le ciel londonien, on côtoie un jeune homme suicidaire près de passer à l’acte, on attend le retour d’un ancien prétendant, se prépare une réception du soir qui nous évoquera le temps retrouvé ; ce récit n’est pas exempt d’épisodes s’accordant au réalisme.  

Mais l’aventure est au coin de la rue sur le chemin de la fleuriste, le suspense est celui du surgissement des pensées, des réminiscences, des sensations dans des périodes de plus en plus proustiennes et on se laisse entraîner volontiers dans ces délices et moments exquis de la lecture. 

 « Des fleurs, il y en avait : des delphiniums, des pois de senteur, des branches entières de lilas ; et des œillets, des brassées d’œillets. Il y avait des roses ; il y avait des iris. Oh oui – et elle inhalait la douce odeur de jardin, mêlée de terre, tout en restant à parler avec Miss Pym qui se devait de l’aider, et qui appréciait sa bonté, car elle avait montré de la bonté jadis ; beaucoup de bonté, mais elle faisait plus vieux, cette année, à la regarder tourner la tête de-ci, de-là au milieu des iris et des roses et des lilas qui se balançaient ; les yeux mi-clos, humant, après le tumulte de la rue, les odeurs délicieuses, la fraicheur exquise. Puis elle ouvrit les yeux : qu’elles étaient fraîches, les roses, comme du linge tuyauté tout propre, rentrant de la blanchisserie dans des corbeilles d’osier ; et sombres et soignés les œillets rouges qui redressaient la tête ; et tous les pois de senteur s’étalant dans leurs vases, veinés de violet, d’un blanc de neige, pâles – comme si c’était le soir, et que des jeunes filles en robe de mousseline étaient venues cueillir les pois de senteur et les roses à la fin de la superbe journée d’été, avec son ciel bleu nuit, ses delphiniums, ses œillets, ses arums ; que c’était le moment où toutes les fleurs les roses, les œillets, les iris, les lilas- luisent d’un doux éclat ; où chaque fleur semble brûler de ses propres feux, avec douceur, avec pureté, au milieu des massifs embrumés ; et comme elle aimait les papillons de nuit gris pâle qui tourbillonnaient en tous sens au-dessus de l’héliotrope, au-dessus des primevères du soir ! » p. 74-75 

Mrs Dalloway – Virginia Woolf – Folio classique N° 2643 – Traduction de Marie-Claire Pasquier

Woolf 1922 : eaux adoucies

Un cri d’appel. On appelle Jacob, mais il ne répond pas, il est encore un enfant insouciant. 

Un crâne de mouton trouvé sur la plage, une tempête maritime nocturne, on n’entend que la voix des morts en 1922 dans la ville côtière scarifiée. L’écriture en fragments permet à Virginia Woolf, dans son troisième livre, de prendre son envol stylistique en s’éloignant – encore timidement – du classicisme de ses deux premiers romans pour entamer les recherches formelles qui l’amèneront vers ses chefs-d’œuvre. Woolf ne renonce pas à la technique du narrateur omniscient mais celui-ci s’étiole et l’écriture en fragments lui permet, par touches impressionnistes emplies de douceur, de donner différents points de vue sur son personnage principal. Elle ne trempe pas sa plume dans l’amertume, comme son personnage Julia, mais plutôt dans la bienveillance, et l’ironie est moins présente que dans ses deux précédents romans. Comme des prémonitions ou des rappels, les vagues, un phare, un bateau avec une traversée qui n’est pas celle des apparences, sont là et Jacob tient même une échelle à un moment donné. On se glisse dans ce roman comme on met un plaid sur ses épaules, sûr d’être réchauffé. Le style de Virginia nous enveloppe : surgissent néanmoins des baïonnettes enflammées et des becs de gaz embrasés. Le 5 novembre, jour de Guy Fawkes, c’est du regard d’une fille vers le feu dont on se souvient pendant que Mrs Durrant lit l’enfer de Dante, et les fragments de dialogues de Woolf font penser aux épiphanies de Joyce… Mais tous les trésors d’intelligence de la bibliothèque (en l’occurrence celle du British Museum) n’empêchent pas la guerre d’arriver. 

Un cri d’appel. Une femme appelle Jacob, mais il ne répond pas, il est encore un jeune homme insouciant. Il ne répond pas, part à la guerre et meurt.

Woolf 1919 : eaux gris-bleu

Woolf fait ses gammes dans ce deuxième roman de facture très classique, elle le fait avec la grande maîtrise déjà présente dans sa première œuvre (La traversée des apparences 1915), en restant encore dans les formes balisées du roman du XIXe siècle. 

La satire bienveillante de la société de son temps, teintée d’ironie, s’appuie sur sa propre biographie, et apparaissent déjà les premières critiques de la condition féminine qu’elle déploiera plus tard dans ses autres romans et essais. On a là une littérature d’analyse fine et subtile, d’une grande intelligence, qui donne une autre dimension aux intrigues amoureuses de salon, qui deviennent support d’explorations abyssales par la force d’un style littéraire unique. 

À la critique de l’oisiveté de la société aristocratique de l’époque répond le questionnement sur le travail et son investissement par les femmes, ainsi que leur accès au droit de vote (accès étendu à toutes en 1928 au Royaume-Uni, seulement en 1944 en France) : sans être une féministe, les thèmes abordés par Woolf en 1919 (l’action du roman se passe en 1911) frappent par leur modernité. 

La rêverie, qui permet la distinction entre le moi social et le moi intime, est exprimée ici dans des pages de haut niveau de la littérature psychologique. 

Virginia Woolf semble pousser aux limites l’utilisation de la technique du narrateur omniscient avant de passer à autre chose : elle écrit dans son journal que la rédaction de ce livre a été un moyen d’éviter sa propre folie. Elle joue en les étirant à l’excès avec les clichés du genre (voir le chapitre 31 des chassés-croisés), c’est tout juste si l’on ne voit pas les amoureux courir l’un vers l’autre le long du quai d’une gare à la fin…, mais ça se passe dans un salon, sous forme d’une ellipse dans le récit. (p. 585) 

Un seul reproche à faire à tous ces personnages, c’est qu’ils boivent trop de thé : ils feraient bien d’essayer le café, les couples seraient peut-être mieux assortis à la fin…

Woolf, Virginia – Nuit et jour 1919- Folio Gallimard N°6244


François Augiéras (1925-1971)

Un aérolithe est passé en allure portante, dans des directions et selon des provenances dont on cherche encore à préciser de quelles énergies témoigne cette fulgurance de météorite. On le repère brièvement à Rochester USA, au-dessus de la Grèce près du Mont Athos, dans le désert du sud algérien et très souvent, dans le creux primitif des vallées du Périgord, originant des ronds éternels dans l’eau de la Vézère ou de la Dordogne. On l’aperçoit au bord des falaises périgourdines ou grecques, dans le noir des cavernes millénaires ou le fond des bunkers sahariens, à l’exposition du plein soleil du désert ou au milieu de la nuit forestière du sud-ouest de la France.
On le décrit comme étant toujours à la recherche d’une autorité (amicale, paternelle, militaire) mais il n’en finit pas de se dérober. « Je suis certainement un poète, et je ne serai jamais un adulte ; il y a en moi une âme d’enfant…» (Lettre à P. Placet du 27.07.59). On le croit fasciné par les armes, les couteaux, les fusils, mais il les enterre dans les rivières. « J’aime les armes automatiques…/… J’aime l’action violente ; aussi la douceur d’une soirée près d’un feu… ». (Lettre à P. Placet. 27 août 1958). Il vit dans le désert ou dans les cavernes, et pourtant, il écrit ne pas aimer la solitude. Il aime les hommes et va au bordel avec des femmes ou se marie. « J’aime la lune comme on aime une femme…» (Lettre du 30.08.58). Il écrit… et il peint.

François Augiéras vit, peint et écrit le milieu d’un vingtième siècle inédit, secret et énergique, sensuel et violent, sulfureux et révolté. Il pose avant l’heure des antennes incroyables sur les toits et les têtes, qui viendront capter des ondes non élucidées, et lui permettront d’expérimenter que « la création artistique est un enfer où l’on est prisonnier de ses rêves et de ses souvenirs ». (Lettre à P. Placet, 9 août 1956). Il mélange l’ocre et la sueur pour laisser quelques livres, quelques tableaux, et une trace non mesurable et inclassable dans la littérature du siècle dernier.

Initialement, le projet d’écriture se déploie de manière incertaine, dans « des livres en couleur expédiés du désert sans rien savoir du métier d’écrivain » (Le vieillard et l’enfant), dans le doute mais aussi avec puissance, où naît « l’invincible croyance en la force des mots ». Un coup de dé posté presque au hasard, départ sous la forme « d’un petit récit, primaire, émouvant, maladroit, mal écrit » (Une adolescence au temps du maréchal, p. 216) d’une œuvre relativement courte (7 ou 8 livres et une correspondance indissociable de son œuvre) dans une vie assez brève – Augiéras meurt à 46 ans – mais bien remplie, où la chandelle a été largement brûlée par les deux bouts.

Les formes de l’écriture sont comme la vie, indécidables : le destin est réécrit, l’œuvre est plus ou moins autobiographique et pourtant, le déroulement de la vie n’est pas si facile que cela à reconstituer. De nombreux déplacements, depuis les grottes profondes du Périgord jusqu’aux chemins de ronde des forts du désert, en passant par les falaises du Mont Athos – et ses cavernes aussi – pour revenir dans les vallées des premiers matins du monde, brouillent les pistes retracées par l’écrit. Une vie et une écriture qui vont jusqu’au bout, s’affirmant ainsi toutes deux comme expériences des limites, jusqu’à la série des infarctus comme points de suspension… La voix de l’écrivain, dont on peut entendre un enregistrement dans le film de Stéphane Sinde, semble lire dans l’urgence, tout le temps au bord de l’essoufflement. Elle s’éteindra dans la solitude en 1971.

On l’entend mieux, semble-t-il, trente ans après : Augiéras est réédité, exposé, étudié… un peu comme il l’avait prévu : « Je suis pourtant certain de la survie de mes livres ; justement parce que j’habite un peu loin des hommes… Je le connais, ce siècle. C’est une manie chez lui que d’exhumer, que de retrouver les manuscrits perdus. » (Une adolescence…).

Ce texte a été écrit il y a quelques années, il est republié ici.

Bibliographie :

Les noces avec l’Occident – Fata Morgana
Le vieillard et l’enfant – Éditions de Minuit
Le voyage des morts – Fata Morgana
La chasse fantastique (rédaction avec P.Placet) – Phalène
L’apprenti sorcier – Fata Morgana
La trajectoire (Une adolescence au temps du maréchal) – Fata Morgana
Un voyage au Mont Athos – Flammarion
Domme ou l’essai d’occupation – Fata Morgana
Lettres à Paul Placet – Fanlac

La stèle d’Augiéras à Domme. Photo (C) sonneur