Weymouth Sands 1934

Powys 1934

Ce roman paru en 1934, dans la traduction de Marie Canavaggia, semble aussi étrange que son auteur le gallois John Cowper Powys (1872-1963).

Le personnage Magnus Prior apparaît pris dans ses pensées et engoncé dans sa propre couardise et les manifestations de la nature : le vent, les embruns, le sable, le soir d’hiver qui tombe.

Un petit théâtre de Guignol est encore en activité  le long de la plage au crépuscule, le sulfureux prédicateur Sylvanus est pris à partie par un gendarme le paquebot tarde à accoster, l’obscurité semble même envahir les pensées dans le port de Sea-Sands, au sud-ouest de l’Angleterre, vers 1912.

L’ambiance du début du roman est proche de l’inquiétante étrangeté freudienne, plus moderne que celle qu’on peut trouver dans les romans gothiques ou ceux de E T.A. Hoffmann, et prend des allures plus balzaciennes ensuite, sans être ni l’une ni l’autre.
Par le regard, la jeune et inexpérimentée Perdita Wane semble elle aussi incluse dans le paysage portuaire qui l’accueille. Venue de Guernesey, elle rencontre d’abord Adam Skald le caboteur, qui lui aussi paraît « s’amalgamer avec les lumières, les odeurs, les rumeurs, l’obscurité… » 

Il touche une pierre, manipule un gros galet dans sa poche : le contact froid avec le minéral contient ses pensées de meurtre.

Pendant ce temps, dans cette ville côtière où il y a même un musée de l’enfer, les jeunes filles s’envoient des lettres en les glissant dans un mur de pierres…
Cowper Powys déploie son roman dans un style d’écriture qui étire le temps et l’espace : c’est un roman psychologique qui prend le temps de détailler les pensées et motivations des personnages et inscrit leurs relations dans l’environnement ; un roman de la nature dans lequel la géographie du pays est aussi un paysage mental original et intrigant, décrit avec une beauté minutieuse du langage.

La tempête située au centre du livre en est un point culminant, le naufrage est celui des hommes dont les mouvements intérieurs sont liés à ceux de la nature : moment infernal probablement plus proche de Milton que de Dante, proche aussi des romans gothiques de la fin du XIXe siècle. 
Le mélange de sauvagerie et de sensualité de la nature s’impose comme parallèle à celui des tentations d’amour et de mort éprouvées par les hommes et les femmes de ce pays côtier battu par les vagues de la mer. 

Le récit est tendu, le drame est comme les braises sous la cendre, prêt à surgir à chaque détour du chemin, dans ce monde où les hommes ne comprennent pas les femmes. La raison du plus fou vaincra-t-elle celle de celui qui torture les animaux ? Curieusement, Powys met vers la fin de son livre un réquisitoire contre la vivisection des chiens : c’est l’une des curiosités de ce grand livre étrange, ce livre de la mer qui n’avait pas assez d’eau pour noyer tous les
chagrins.

John Cowper Powys – Les sables de la mer – Livre de Poche N°3328 – Traduction de Marie Canavaggia – Préface de Jean Wahl – 1972
Le titre original est « Jobber Skald ». On trouve aussi ce roman sous le titre « Les sables de Weymouth ». Marie Canavaggia (1896-1976), grande traductrice, a été la secrétaire et correctrice de l’œuvre de Louis Ferdinand Céline.

« Cela arrive souvent aux promeneurs : au sortir d’une ville ou d’un village, quelque temps ils bavardent, sont accostés par des passants ; mais s’ils avancent assez longtemps le long d’une même route, ou d’une même plage, un moment vient où le chemin inanimé les subjugue, les réduit au silence, à une étrange passivité. Alors, sous le charme d’une des apparences les plus simples de la matière – un fossé boueux, une piste pavée de silex, un mur de pierre – il leur est donné de prêter l’oreille à des propos trop profonds pour retentir tout haut ; ils deviennent des indiscrets qui surprennent les litanies que depuis des siècles psalmodie la matière, ils partagent la piété du cosmos dont la religion est d’attendre. Ce mur gris-blanc sous les pieds de la jeune fille et aux côtés du jeune homme, il avait l’air, là, doré par le soleil, de s’être imperceptiblement rapproché de l’esprit conscient des promeneurs, l’air de poser une question à ces intelligences absorbées en elles-mêmes. Mais le couple continuait de cheminer sans prendre conscience d’un appel que, depuis des millions d’années, la vie planétaire lance aux organismes sensibles et doués de mouvement. » p.193

« Nous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pourrions être. » p.198

John Cowper Powys 1934

Les sables de la mer – John Cowper Powys – 1934 – Édition Le Livre de Poche  Plon 1972

M’entraînent au bout de la nuit

Marie Darrieussecq – Fabriquer une femme – P.O.L. 2024 

Darrieussecq 2024

Dans les années 80, deux adolescentes passent à l’âge adulte et font leur chemin en étant confrontées à diverses manifestations de la domination masculine : « Ils cherchent toujours à nous démontrer que c’est eux les patrons, et que c’est ça qu’on veut. »

Ces confrontations ne se font pas toujours directement avec les hommes ; elles peuvent venir des paroles parentales, ou bien des pensées et comportements intégrés depuis l’enfance ; ou des rêves qui ne sont que des désirs rapportés ; ou des références imposées avec condescendance par les adultes (Rrose Sélavy).
Le milieu urbain, conçu par les hommes, peut lui aussi être le vecteur de peurs et d’angoisses réservées aux femmes.

Néanmoins ce roman post-metoo n’est pas une thèse ou un pensum sur le thème de la domination masculine : il prend le temps de décrire le parcours de vie et psychologique de ses deux héroïnes, exposant les points de vue de deux personnalités féminines très différentes, deux regards différents sur les événements.

C’est bien du féminin dont il s’agit et le centre du livre est logiquement occupé par le récit d’un accouchement qui rend bien ironique le lieu commun « heureux évènement ».

Le livre démarre lentement et se déploie progressivement. L’arrière-plan est soigné et les moins jeunes auront le plaisir d’y retrouver la bande originale de l’époque : Guns N’ Roses, David Bowie, Barbara, le groupe Images, les Rita Mitsouko, mais aussi Maurice Pialat et son poing levé…

La trajectoire générale, dans la première moitié du livre, va du Sud-Ouest vers le Nord-Est : de la ville de B. (probablement Biarritz, le village près des Barthes pouvant ressembler à Urt) jusqu’à Paris, ce qui a été le destin de beaucoup de jeunes provinciaux de l’époque. Cela se disperse ensuite vers un final étonnant.

Darrieussecq fait donc un peu l’anthropologie des années 80 et la psychologie différenciée de ses personnages féminins et masculins. La visite de Rose à l’hôpital psychiatrique est aussi l’occasion pour l’autrice de montrer discrètement ses préférences dans ce domaine (on rappelle qu’elle est psychanalyste).

Les personnages font leur chemin de vie : le salut peut venir pour l’un de la poésie, pour l’autre du théâtre. Pour le lecteur, il vient de la littérature.


 



Jeux d’échecs

Henry Céard – Une belle journée (1881) – Folio classique N°7028

Henry Céard 1881

Henry Céard (1851-1924) est un écrivain dont l’œuvre est rangée sur l’étagère des désuets et oubliés : il est mis en lumière avec raison dans cette belle édition Gallimard Folio classique de son chef-d’œuvre « Une belle journée » 1881.

Ce livre de « désenchantement spéculatif » raconte un adultère qui n’aura pas lieu, une rencontre amoureuse qui ne mènera à rien.

Dès le début, Céard met en scène des personnages engoncés dans leur médiocrité bourgeoise, dans l’ennui et la résignation, dans les poncifs et les truismes, et dont les ébauches de prise de conscience de leur vision limitée du monde ne les aideront en aucune manière.

L’écrivain, influencé par le pessimisme de Schopenhauer, est implacable avec ses personnages (voir à ce sujet la préface de T. Poyet) et il réalise très bien l’égalité hommes femmes, mais dans le registre de la bêtise, de la superficialité et du ridicule. 

C’est donc un roman psychologique centré sur la rencontre entre ses deux personnages principaux, un tête-à-tête marqué par les préjugés, les lieux communs de classe, les petites lâchetés et les visions étriquées, l’inconstance des sentiments, tous obstacles au désir.

C’est aussi une critique sociale d’une certaine société bourgeoise de l’époque : on appréciera la description du bal, au début du roman, comme une version rabougrie et terne des grandes soirées qu’on peut lire dans les grands romans de Lampedusa (Le Guépard 1958) ou de Thomas Mann (Les Buddenbrook 1901), ou une préfiguration modeste, blafarde et plus populaire des soirées Verdurin chez Proust.

Mais ces thèmes ne font pas du roman de Céard un livre ennuyeux. Son style d’écriture est vif et précis, et son récit peut être lu dans le registre de l’ironie, ou bien en laissant place à un peu d’identification à ses personnages si l’on veut bien admettre que chacun d’entre nous peut apparaître, à un moment ou à un autre, comme étant le ridicule pour quelqu’un d’autre.

Céard, admirateur de Flaubert, ami et contemporain de Zola, Maupassant, Edmond de Goncourt, Joris Karl Huysmans, réalise ici un coup de maître avec ce roman court (moins de deux cents pages de texte) parfaitement bien écrit et construit. La quatrième de couverture de cette édition « vend » bien le roman, mais semble passer à côté de l’essentiel, sauf pour la phrase finale : « Drôle et désespéré, ce roman sorti de l’oubli est un petit chef-d’œuvre à redécouvrir ».

 

« Du pont de Bercy aux tours de Notre-Dame, vaguement entrevues, là-bas, au bout de la ligne grise des quais, dans l’humide crépuscule d’un jour de cave, des blocs énormes se traînaient. Des créations bizarres, des édifices fantastiques s’ébauchaient sous la continuelle poussée du vent d’ouest. Des villes entières flambaient dans le soleil, et, soudainement effondrées, faisaient place à des faunes étranges, à de monstrueux animaux promenant avec une lenteur incessante l’épouvantable vision d’un monde de torpeur. Tout à coup, dans l’ouverture démesurée d’une gueule, dans la crevasse sans fin d’une muraille écroulée, un morceau de ciel apparaissait, large comme une mer et bleu comme un saphir. Des îles d’or flottant se heurtaient à des promontoires d’ombres avec des déchirures de lumière. Elles marchaient, puis, au moment d’atteindre la lueur d’émeraude de l’horizon, un monstre survenait qui, d’un coup de sa gorge formidable, buvait le saphir, et la seule avancée de son énorme patte comblait la mer. Le ciel soudainement redevenu noir s’emplissait de menaces d’ouragan. » 


Henry Céard- Une belle journée – p. 113

Woolf 1941 : eaux ultimes

Virginia Woolf – Entre les actes – 1941

Woolf 1941

La première phrase, en quelques mots, expose les personnages, le lieu et le temps, plaçant le style du dernier roman de Woolf sous le signe de la densité de l’écriture. La comparaison avec l’oie de la première page et, un peu plus loin, une phrase comme « Elle entra comme un cygne qui nage résolument » indique la précision et l’originalité des images, chargées de porter discrètement l’humour et l’ironie de Virginia Woolf. La densité est celle du style, des paroles, des gestes, des comportements, des pensées, des références littéraires plus que celle des évènements dans ce livre qui relate une journée de la vie de ces quelques personnages à la veille de la guerre (1939). Densité aussi d’une narration à la construction savante basée sur l’inclusion du théâtre dans le récit dans ce dernier roman qui contient, en filigrane, les inquiétudes face à la guerre proche ainsi que les angoisses propres à Virginia Woolf, qui se suicidera quelques mois après la fin de la rédaction de ce livre. Certes, il y a l’histoire de la dame noyée au début du livre et la phrase : « Puisse l’eau me recouvrir » vers la fin du livre, ainsi que d’autres allusions qu’on lit comme des prémonitions inconscientes du passage à l’acte de Virginia quelques mois plus tard. Mais c’est bien la vie que Woolf célèbre dans son texte, celle d’une communauté disparate se retrouvant lors d’une fête rurale avant de partir à la guerre (préparatifs d’une pièce à la campagne), communauté que Woolf décrit avec bienveillance, se demandant « pourquoi laisser perdre une seule goutte de ce que l’on peut recueillir en pressant ce monde adorable, gonflé de jus savoureux ? » Des hommes et des femmes, des jeunes et des plus âgés s’agitent ou restent contemplatifs lors des préparatifs d’une représentation théâtrale. Leurs pensées et leurs conversations s’inscrivent dans le paysage et le temps pour progressivement laisser émerger les émotions.

« Comme il était tentant, irrésistiblement tentant, de laisser triompher le paysage ; de réfléchir ses vibrations ; de laisser son esprit à soi vibrer à l’unisson ; de laisser les lignes s’allonger, puis plonger – ainsi – brusquement. » 

Il faut goûter le miel et la saveur des mots pendant qu’il est encore temps. Les nombreuses références littéraires qui parsèment le texte de Woolf semblent comme une bouée de sauvetage à laquelle se raccrocher avant l’arrivée du pire : mais on le sait, les livres et les œuvres n’ont jamais empêché l’arrivée de la guerre ou du fascisme.   29 juin 2024 


 

Dante à Paris et à Londres

George Orwell – Dans la dèche à Paris et à Londres – 1933

Orwell 1933

Au début de la lecture de ce texte de George Orwell (1903-1950) publié en 1933, on ne peut s’empêcher de penser aux ouvrages de Jack London (Le Peuple de l’abîme 1903 ; Les Vagabonds du rail 1907) et à Albert Londres (Au bagne 1923, Chez les fous 1927).

L’ouvrage d’Orwell, qu’on lit dans l’édition de la Pléiade, a ses originalités et intérêts propres. C’est le livre d’un écrivain qui a vécu de l’intérieur ce dont il parle, qui a vécu, à Paris et à Londres, dans la misère la plus totale et la plus sordide.

Les descriptions de cette misère sont saisissantes, le lecteur est pris dans cet enfer grâce au talent d’écrivain de l’auteur, mais aussi par les visions dantesques de la misère quotidienne dans les années 20-30 du XXème siècle.

Orwell nous apprend bon nombre de choses sur l’état de misère, sur la faim bien sûr, mais aussi sur l’ennui, sur le fait que l’état de vagabond était, à Londres, obligé par les lois qui empêchaient les miséreux de passer plus d’une nuit dans un asile. Il rédige des descriptions étonnantes de l’envers du décor des restaurants parisiens de l’époque, dans lesquels il suffisait d’ouvrir une porte pour passer d’un univers luxueux de la représentation à l’ambiance sordide et crasseuse des arrière-cuisines.

L’écrivain nous gratifie de portraits bienveillants des humains qu’il rencontre et nous retranscrit les histoires qu’ils racontent, les récits de vie qu’ils partagent. Il décrit aussi les asiles de nuit et la manière dont la société de l’époque traitait les miséreux.

Vers la fin du livre, il nous offre le cadeau d’une belle chanson féministe chantée par deux mendiants.

Orwell tire les leçons pour lui-même de cette tranche de vie parmi les miséreux, et fait un sort à tous les préjugés dont ils sont victimes. Il fait aussi acte politique en esquissant ce qui pourrait, au niveau social, améliorer le sort de tous ces vagabonds et atténuer les effets de la pauvreté.

Ce livre devrait faire partie de la culture de tous ceux qui ont la prétention de nous gouverner.

Orwell Pléiade


 
 

Toujours Jeune

Gérard Guégan – Le Chant des livres – Grasset 2024

Gérard Guégan 2024

Bon, Gérard Guégan, on le voyait toujours jeune, révolté et dans les marges, un peu comme les situationnistes sur lesquels il a si bien écrit. 

Et on se rend compte, en lisant son dernier livre (le chant des livres comme le chant du monde, mais aussi le chant du cygne ?), qu’il en est à quatre-vingt trois printemps : ça en fiche un coup… 

Le coup de jeune, il vient de son livre qui nous conte ses rencontres avec quelques grands de la littérature et ça ne manque pas de piquant. 

Ça commence avec un incroyable voyage scolaire chez Giono à Manosque, ça continue avec Jean Paulhan, Henry Miller, Philippe Sollers, Jean-Pierre Enard, Florence Delay et quelques autres. 

On ne s’ennuie pas, Guégan à l’élégance de faire court (moins de cent trente pages de texte) : en prime, il remet en lumière un auteur plus ou moins oublié, Armand Robin.  

Une belle promenade en littérature se terminant avec Rimbaud, on marche.


 

L’ironique & malicieux du Bellay

Joachim du Bellay - Les Regrets - 1558

Je hais du Florentin
l’usurière avarice,

Je hais du fol Siennois le sens mal arrêté,
Je hais du Genevois la rare vérité,
Et du Vénitien la trop caute malice :

Je hais le Ferrarais pour je ne sais quel vice,
Je hais tous les Lombards pour l’infidélité,
Le fier Napolitain pour sa grand’ vanité,
Et le poltron Romain pour son peu d’exercice :

Je hais l’Anglais mutin, et le brave Écossais,
Le traître Bourguignon, et l’indiscret Français,
Le superbe Espagnol, et l’ivrogne Tudesque :

Bref, je hais quelque vice en chaque nation,
Je hais moi-même encor mon imperfection,
Mais je hais par sur tout un savoir pédantesque.


Joachim du Bellay. Les Regrets. 1558


 

Diabolique Huxley

Aldous, Huxley – Les Diables de Loudun – Plon Presses Pocket N°1710 – 1979

Aldous Huxley - Diables de Loudun

Le livre de Michel de Certeau sur la possession de Loudun (Folio 2005) est un remarquable livre de savant philosophe, nous permettant d’entrer dans les modes de la pensée du XVIIe siècle.

Celui de Aldous Huxley (1952) sur le même sujet est le livre d’un écrivain érudit qui démontre combien la littérature peut aussi être un vecteur de connaissance.

Écrit dans un style somptueux, Huxley déploie tout son art de la narration pour d’abord nous présenter de manière détaillée les personnages de ce drame historique, dans leurs différentes dimensions : psychologiques, institutionnelles, relationnelles… Il décrit aussi la ville de Loudun, la vie dans un couvent au XVIIème siècle, ainsi que le contexte historique dans lequel s’est déroulée cette infernale comédie.

L’écrivain détaille les soubassements historiques, idéologiques, théologiques, anthropologiques de cette histoire et si cela n’est pas toujours d’une lecture facile (incroyable chapitre 3 sur la théologie), c’est toujours passionnant et instructif.

Les références de Huxley sur le sujet sont souvent étonnantes : par exemple dans le chapitre 4, il cite Jean Racine puis Madame Bovary, l’Imitation de Jésus-Christ et Saint Jean de la Croix, Molière, Mallarmé et Baudelaire… et c’est comme ça dans tout ce livre d’une richesse débordante.

Le récit est dynamique et imagé, il n’est donc pas étonnant que ce livre ait été une référence pour les adaptations théâtrale, cinématographique ou à l’opéra.

Il est aussi en partie un thriller religieux dont on peut se demander si Umberto Eco le connaissait lorsqu’il a rédigé Le Nom de la Rose (1980)…

Certeau Loudun


 

Possession du lecteur

Michel de Certeau – La Possession de Loudun – Folio Histoire Gallimard 2005

Michel de Certeau

1632 : après une épidémie de peste, la ville de Loudun affronte une affaire de possession démoniaque qui animera la région pendant plus de dix ans, avec pour drame principal l’exécution du prêtre Urbain Grandier, brûlé vif après tortures sur la place du marché. 

Michel de Certeau aborde l’affaire comme un grand théâtre dont il étudie le déroulement des différents actes, les différents rôles joués par les acteurs principaux de l’affaire, et surtout les discours qui sous-tendent les différentes actions des uns et des autres. 

Pour cela, il utilise les outils intellectuels de l’histoire et de la philosophie, mais aussi de l’anthropologie et de l’ethnologie, de la sociologie et de la psychologie, dans une démarche d’analyse passionnante plus proche de la compréhension que de l’explication, laissant sa place à la complexité et au mystère. 

Cette recherche de vérité de l’ordre du dévoilement montre les dessous cachés des discours, comment les acteurs du drame avancent masqués, comment les jeux de domination et de pouvoir sont mis en œuvre. 

Comment ce que l’on peut voir au départ comme un simple cauchemar, un mauvais rêve ayant peuplé le sommeil tourmenté d’une sœur ursuline a-t-il pu se transformer en crise d’hystérie collective puis en évènement sociologique et politique jusqu’à l’intervention du pouvoir central ?  

Voilà ce qu’analyse le livre de Michel de Certeau, et la variété des outils intellectuels qu’il utilise est justifiée par la complexité du drame et la variété des explications qu’il entraîne, nécessaires en totalité mais insuffisantes prises isolément. 

Alors, cette possession ? Une simple crise d’angoisse ou d’hystérie ? Une revanche des femmes sur la domination masculine ? Un jeu de pouvoir au sein de l’église ? La conséquence des inimitiés et rancœurs au sein d’un village ? Le symptôme d’enjeux politiques et de l’opposition entre catholicisme et protestantisme ?  Sans doute un peu de tout cela, et de bien d’autres choses encore, prises dans les chaînes signifiantes, dans les rets du langage. 

Michel de Certeau met en évidence les mécanismes sociaux, psychiques, par lesquels le groupe survit en diabolisant la figure de l’autre : ces mécanismes ont trouvé pour support la possession au XVIIème siècle à Loudun ; ils en trouvent bien d’autres de nos jours. 

Un beau mystère humain, trop humain. 

On aime aussi : Aldous Huxley – Les diables de Loudun – Plon Presses Pocket 1979 N°1710

Huxley Loudun

Arrêtez, inhumains !

Jean Racine (1639-1699) – La Thébaïde (1664)

Thébaïde - Jean Racine

Jocaste a peur. Elle redoute l’affrontement annoncé de ses deux fils, Étéocle et Polynice, dont le duel inévitable est l’une des conséquences de son union incestueuse avec Œdipe.

« Ô toi soleil, ô toi, qui rends le jour au monde,

Que ne l’as-tu laissé dans une nuit profonde ? »

Traumatisée par la marche inéluctable du destin de la tragédie des Labdacides, elle préférerait que le soleil ait laissé le monde dans l’obscurité. Elle préférerait ne pas voir. Comme Œdipe, qui lui, a préféré ne plus voir, elle voudrait que la mort lui ferme les yeux à jamais. C’est l’apparition de l’admirable Antigone, la fille et la sœur, qui pousse Jocaste à l’action, et à regarder le monde.

Elle voit le monde, elle voit les traces de sang sur le manteau d’Étéocle, mais ça n’est pas encore celui de Polynice. Pas encore : répit cruel de l’action théâtrale, qui a besoin de prolonger la souffrance de ses personnages, pour augmenter la jouissance de ses spectateurs.

« Mais il ne tient qu’à vous si l’honneur vous anime,

De nous donner la paix, sans le secours d’un crime »

Elle se trompe : ça n’est pas une question d’honneur, mais plutôt, comme toujours, de domination et de pouvoir sans partage. Sous l’habit de la démocratie, c’est la puissance et la violence qui déchaînent la démesure, l’Hubris grecque qui révèle le moteur inlassable du drame humain, la haine de l’autre.

La tempérance et la bienveillance sont du côté du féminin : heureusement que ces frères ont des mères et des sœurs pour tenter – elles y échouent – de les empêcher de s’entre-tuer. Elles sont la respiration de la tragédie.

« L’innocence vaut bien qu’on parle pour elle »

Elle croit en l’innocence de la jeunesse, alors que Créon et tous les autres hommes pensent que les fils sont tous coupables et sont par avance condamnés. L’oracle enfonce le clou et l’acte théâtral est la porte de l’enfer. Les déclarations d’amour entre Antigone et Hémon n’empêcheront pas le rideau de tomber.

« Est-ce au peuple, Madame, à se choisir un maître? »

Le masque tombe. L’amour n’a aucune chance de faire la loi, le désir ne peut rien choisir : seul le sang parle, seule la tyrannie apporte la satisfaction aux mâles dominants. La pulsion de mort est à l’œuvre, entraîne son moteur mortifère et destructif dans la répétition.

« Tout ce que je puis faire, hélas ! C’est de mourir. »

Dans la tragédie, Éros n’a aucune chance. Seule la discorde satisfait ceux qui disent que c’est toujours l’autre le tyran : c’est ainsi qu’il y aura toujours des maîtres et des esclaves.

« Arrêtez, a-t-il dit, arrêtez inhumains »

Seul le sacrifice, l’entrée en scène d’un humaniste suicidaire (Ménécée), peut faire reculer les belligérants : mais ça n’est que pour un temps, et ce don de soi s’avère inutile. C’est l’erreur des femmes, de Jocaste et Antigone, de croire que le don de l’agneau apaisera ceux qui sont des loups pour les hommes.

« Ô dieux ! Aimer un frère est-ce un plus grand effort,

Que de haïr la vie et courir à la mort? »

Rien de ce qui est humain n’est étranger à Jean Racine. La beauté des vers raciniens continue de nous parler aujourd’hui du monde comme il va, et tout ce que nous pouvons faire, du moins en tant que lecteurs, c’est le lire et relire, parce que cela nous fait du bien…

Jean Racine - Oeuvres complètes