Woolf 1915 : eaux mêlées

Woolf
La traversée des apparences

Le premier roman de Virginia Woolf – au titre français si beau – interroge le rapport à la réalité d’une société lorsque celle-ci est corsetée par les traditions, les préjugés, les rituels, les inégalités.

« Qu’est-ce que la vérité ? dit-elle tout haut, voilà ce que je voudrais savoir. Quelle est la vérité dans tout cela ?  » p.163 

Le livre questionne la place qu’une femme peut occuper dans une telle société quand elle commence à penser, même timidement et discrètement, l’aveuglement de ses pairs devant le réel et la prison que constitue la comédie sociale de son époque, et c’est une leçon qui vaut pour tous les temps. Mais le livre n’est pas un pensum sinistre : Woolf aime ses personnages et les fait aimer aux lecteurs, même dans leurs insuffisances, grâce à un style somptueux et une narration précise enrobée d’une ironie discrète. Un style dans lequel chaque séquence est un tour de force d’écriture, un morceau de bravoure littéraire. 

« Qu’est-ce que vous regardez ? demanda-t-il. Un peu surprise, elle répondit pourtant sans hésiter : – Des êtres humains. » p. 178 

Virginia, dans son premier roman, explore à sa manière les limites de la représentation de la réalité, limites qu’elle repoussera encore plus loin dans ses livres suivants, mais qu’elle déploie déjà avec une grande maîtrise dans c premier récit, dans lequel apparaît avant l’heure Clarissa Dalloway. 

« Il n’a pas l’air solide, dit avec compassion Mrs. Chailey, tout en aidant Helen à pousser et à transporter des meubles. C’est la faute des livres, soupira Helen qui soulevait, entre le sol et l’étagère, une pile de volumes rébarbatifs. Du grec depuis le matin jusqu’au soir. Si jamais Miss Rachel se marie, priez Dieu pour qu’elle
épouse un illettré.
 » p.49  

« On ne lit un roman que pour savoir à quelle espèce de gens appartient l’auteur, ou bien, si on le connaît déjà, pour voir lequel de ses amis il a fait figurer là-dedans. Quant au roman proprement dit, à sa conception générale, à la façon  dont l’auteur a vu, a senti son sujet, l’a présenté dans ses rapports avec le reste – entre un million d’individus, pas un n’en a le moindre souci. Et pourtant, je me demande parfois s’il existe au monde quelque chose d’autre qui vaille la peine de s’y appliquer. » p.278 

Virginia Woolf. La traversée des apparences. GF 2021  


 

Plié de rire

Sackwille West

Vita Sackville-West, le 6 février 1926, dans un train entre Égypte et Aden, lit Proust (Sodome et Gomorrhe) et écrit à Virginia Woolf : « Mais pourquoi a-t-il mis 10 pages à écrire ce qu’il aurait pu dire en 10 mots ? »  

Impressionnante voyageuse, elle pérégrine seule à travers l’Asie centrale jusqu’à Téhéran, les malles pleines de volumes de Proust.

C’était une autre époque… Parodiant Buffon, elle écrit à propos de l’écriture de Woolf : « Le style, c’est la femme ». 

Vita Sackville-West, Virginia Woolf. Correspondance 1923-1941. Stock 2018 

Après diner

Woolf Journal d'un écrivain

Allez, voici ce qu’écrit Virginia Woolf dans son journal le 5 août 1920 à propos de Don Quichotte :

« Je vais essayer de dire ce que me suggère la lecture de Don Quichotte après diner. Avant tout, je pense qu’en ce temps-là on écrivait des histoires pour amuser des gens assis autour du feu, et qui n’avaient pas les mêmes ressources que nous pour se distraire. On les imagine assis en rond, les femmes filant au rouet, les hommes perdus dans leurs songes ; on leur raconte une histoire gaillarde, fantasque et délicieuse comme à de grands enfants. Il me semble que c’est à cela qu’a visé Cervantès : nous amuser à tout prix. Et pour autant que je puisse en juger, la beauté, la pensée s’y ajouta d’elles-mêmes, sans qu’il y prît garde. Je vois un Cervantès à peine conscient du sens profond de l’ouvrage, et créant un Don Quichotte bien différent de celui que nous imaginons. En vérité, voici la question que je me pose : la tristesse, la satire, dans quelle mesure nous appartient-il de les éprouver sans que cela ait été voulu ? Ou bien ces grandes figures possèdent elles le pouvoir de changer selon les générations qui les observent ? Je dois reconnaître qu’une grande partie du récit est ennuyeuse. Mais non, pas beaucoup. Un peu seulement, à la fin du premier volume, qui est manifestement un conte destiné à nous divertir. Si peu de choses dites, tant de choses inexprimées, comme s’il n’avait pas voulu développer tel aspect de l’histoire ; la scène des galériens en marche par exemple. Cervantès a-t-il senti toute la beauté, toute la tristesse de ce passage comme je la sens moi-même ? Voilà deux fois que j’écris le mot tristesse.

Cela tient-il essentiellement à notre conception moderne ? Et pourtant, comme il est merveilleux de larguer la voile et de se laisser emporter sur les eaux au souffle d’une grande histoire, comme cela se produit pendant toute la première partie. Je soupçonne l’épisode Fernando-Cardino-Lucinda d’être un récit courtois dans le goût de l’époque, et en ce qui me concerne, ennuyeux. Je lis aussi en ce moment Ghoa le Simple, brillant, frappant, intéressant, et en même temps si sec, si tiré à quatre épingles. Avec Cervantès, tout est là, en suspens si vous voulez, mais profond, atmosphérique. Des êtres vivants, projetant des ombres, solides, colorés, comme dans la vie. Au lieu de cela, les Égyptiens, comme la plupart des écrivains français, vous donnent une pincée de poussière essentielle, beaucoup plus nette et mordante, mais aussi bien moins enveloppante et spacieuse. Seigneur, qu’est-ce que j’écris là ! Toujours ces images… » 

Cervantès. Don Quichotte I et II. Folio classique Gallimard.

Virginia Woolf. Journal. 10/18 


Autolyse de l’oaristys

Voici un texte performatif, dont les mots détruisent ce dont ils parlent.

Doubrovsky

Inventeur du terme « autofiction » après son livre « Fils » 1977, Doubrovsky, dans ce « Livre brisé » 1989, met lui-même en évidence les limites du genre qu’il a promu, en décrivant, dans un style situé quelque part entre Céline et Philip Roth, des événements dont c’est la narration elle-même qui amènera à leur brisure.

Conversation amoureuse à New-York agrémentée de belles pages sur Sartre, l’auteur avoue que le romancier, dès qu’il a la plume en main, est tenté d’être méchant, mais le texte de Doubrovsky a aussi une dimension auto-destructrice pour son auteur. Il reprend aussi à son compte la célèbre citation de Proust : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature. »

Brisure tragique dans le réel, mais relative dans le champ littéraire : le livre eut du succès et remporta le prix Médicis en 1989. Très fort ou insupportable ?Probablement les deux ensemble. 

Page 215 : « Si les personnages commencent à protester contre l’auteur, à
se rebeller contre lui, on ne pourra plus écrire. » 

Serge Doubrovsky. Le livre brisé. Les Cahiers Rouges. Grasset 2012 

  

Melancholia

Un
titre magnifique (et aux résonances tragiques quand on connaît la
biographie de Forest) pour un livre au premier abord étrange. Précédé
par un poème biblique et un prologue descriptif, le texte se présente
comme le commentaire romanesque d’une pièce de théâtre entrecoupé
d’intermèdes de réflexions, un pas de côté qui permet de nombreuses
pensées sur le récit, le temps, l’histoire et les histoires
individuelles, les liens entre littérature et mémoire. Le personnage principal n’est pas nommé avant la page 90 après,
justement, une réflexion sur les noms, mais on l’a bien vite reconnu dès
les premières pages du livre, qui raconte un épisode historique ayant
eu lieu en 1954.
Et quand la fiction rejoint la réalité (p. 170), on comprend l’essence
mélancolique de ce livre et de son titre, et l’émotion nous submergerait
si on ne l’avait pressentie dès le départ. Ce texte, dont Forest
explique qu’il en a eu l’idée après avoir vu un épisode de la série
télévisée « The Crown », continue de creuser par la littérature le sillon
déjà  tracé dans d’autres livres de l’auteur : L’Enfant Eternel 1997,
Toute la nuit 1999, Tous les enfants sauf un 2007, etc. Il construit
ainsi une œuvre contemporaine majeure, intelligente et subtile, triste
et bienveillante pour ses lecteurs. Une citation du livre, qui fait discrètement référence à Shakespeare
(très présent dans ce livre, jusque dans le titre) : 
« Car l’étoffe dont nous sommes faits, ainsi que l’enseigne depuis
toujours le théâtre, est celle des songes : une grande toile tendue dans
l’obscurité  sur laquelle vient se poser et puis passer le reflet
fugitif de ce que nous prenons pour notre existence. » p. 167 Philippe Forest. Je reste roi de mes chagrins. Gallimard 2019 

Sirop d’érable à l’aigre-douce

Jacques Godbout
Salut Galarneau
Jacques Godbout
Salut Galarneau

Galarneau, après avoir perdu son père et abandonné ses études, gère une roulotte à frites à Montréal : une position stratégique pour écrire le monde.
Entre deux fritures et trois clients, il remplit des carnets, des papiers et des notes et cela donne ces 145 pages d’un langage coloré et plein d’un humour souvent mélancolique pour parler d’amour, du Québec, et faire l’inventaire de son âme avec l’accent de Montréal et au son des chansons de Gilles Vigneault, avec un final inattendu.
Des lettres à l’apparence aléatoire « numérotent » les chapitres : quand on feuillette le livre, elles forment la phrase « Au roi du hot-dog ». 

Chien chaud de la littérature… 

Jacques Godbout. Salut Galarneau ! Points Seuil  


 

Billets doux

Philippe Sollers
Les surprises de Fragonard

Légèreté profonde, liberté des corps et donc des esprits ; solide fragilité épanouie, raison et désir, travail et plaisir en mouvement, Cythère ou Venise  : s’agit-il de la peinture de Fragonard (1732-1806) ou de l’écriture de Sollers (1936-2023) ? 

Le peintre et l’écrivain avancent masqués : chez l’un et l’autre ça pétille et ça virevolte ; ça pense et ça défie le monde, le reportage et la finance, la France moisie et ses verrous, pour préférer devenir philosophes et hommes d’action. Le rythme est celui de l’amour, des frottements de pinceau sur la toile, des phrases ciselées et des balancements de l’escarpolette. 

Le XVIIIe siècle est celui de l’idée d’une plénitude physique et dansante vue comme un rempart au totalitarisme et une thérapeutique contre le fascisme, la barbarie, le kitsch. Fragonard, Voltaire, Madame de Sévigné comme valeurs refuge pour le XXIe siècle : on joue…

Philippe Sollers. Les surprises de Fragonard. Gallimard 2015


 

Giotto & Dante au paradis

Giotto, de Marcelin Pleynet
Giotto, de Marcelin Pleynet

Le « Giotto » de Marcelin Pleynet, édité en 1985 et réédité en 2013, deviendrait-il un classique de l’histoire de l’art ? Pleynet y analyse l’art du maître italien à la lumière de l’apparition à la fin du XIIIe siècle du dogme du purgatoire. Il le fait en s’appuyant sur les travaux de l’historien Jacques Le Goff (La naissance du purgatoire, 1981), et en rappelant la présence de Giotto et Cimabue dans la « Divine comédie » de Dante, œuvre poétique contemporaine de l’œuvre picturale de Giotto. Il montre ainsi comment le passage d’un paradigme binaire (Enfer et Paradis) à une vision ternaire (Enfer, Purgatoire, Paradis) laisse un espace imaginaire grand ouvert à Giotto pour peindre les fresques de la chapelle Scrovegni à Padoue pendant que, non loin de là, l’Alighieri écrivait son « Enfer ». Un espace à deux dimensions est ainsi subverti par le poète et le peintre : les artistes témoignent des bouleversements historiques et de la pensée de leur époque. Cette manière d’analyse permet d’éviter les anachronismes et c’est une leçon : la nécessité difficile de toujours faire l’effort de replacer dans la pensée mouvante de son époque la production et les comportements d’un artiste.

L’édition Hazan du livre de Pleynet est richement illustrée et dans un format presque de poche, ce qui le rend accessible à tous. Marcelin Pleynet. Giotto. Hazan 2013 

De rivières de fleuves et d’étoiles

Femmes rapaillées
Femmes rapaillées

Les « femmes rapaillées » répondent à « L’homme rapaillé » de Gaston Miron (1928-1996) et cela donne une belle anthologie de la poésie québécoise contemporaine au féminin publiée par les excellentes éditions  « Mémoire d’encrier ». La nature est très présente dans ces textes, celle de la fraîcheur, des grands vents et des grands espaces. On y trouve aussi les questionnements sur le langage spécifiques à la belle province, et même un texte entremêlant deux langues, (français et anglais), un autre publié en bilingue (français et inuit). On y trouve aussi des échos des questionnements récents sur la domination masculine dans des textes très puissants, dont on ne sort pas indemne de leur lecture.

Ce livre est un bel hommage au recueil fondateur de Miron, il en est aussi prolongement et dépassement. De l’air vivifiant dans la poésie d’aujourd’hui, de quoi élargir son paysage intérieur. 

Collectif – Femmes Rapaillées – Sous la direction de Ouanessa Younsi et Isabelle Duval – Éditions Mémoire d’encrier. 2016  

Autre chose ?

Paul Auster
Brooklyn Follies
Paul Auster
Brooklyn Follies

C’est le récit d’une tranche de vie de quelques personnages dans le quartier de Brooklyn à la fin du XXe siècle et au début du XXIe, avec ses bons moments, ses drames, ses rebondissements et sa poésie.

Ça ne révolutionne pas la littérature mais c’est très bien écrit et construit et c’est plein d’humanité : un bon roman moderne classique.  Les deux phrases précédentes n’ont aucun intérêt car elles pourraient convenir à beaucoup d’autres livres de Paul Auster.

Il y a autre chose. Est-ce cet humanisme optimiste qui entraîne le lecteur, est-ce la parfaite construction du récit avec ses ralentissements poétiques et ses avancées dramatiques rapides, est-ce que les histoires d’Auster ont quelque chose à voir avec les contes de l’enfance, ou est-ce autre chose ? Les folies de Brooklyn sont elles aussi celles de ceux qui les lisent…

« Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir des livres. » p. 362 Paul Auster. Brooklyn follies. Actes Sud.