L’amour a le goût des fruits et la clarté du soleil. Il est une chanson humide et le parfum des roses. Il est souvenir des attentes et des départs, mémoire des effleurements des corps et des esprits, regret des inconstances.
Le texte de Natalie Barney concerne des amours lesbiennes (sa relation avec la poète Renée Vivien), mais la beauté de sa prose poétique rend le propos universel, « car la nature prodigue et toujours impartiale aime également toutes les amours ».
Doublement et judicieusement préfacé, ce court texte (1910) sorti de l’oubli est magnifique.
Natalie Barney. Je me souviens. L’Imaginaire Gallimard 2023
Le traitement stylistique donné par Appelfeld à la situation de départ – celle de la maltraitance et du massacre d’une famille juive – ressemble un peu à une pièce de Samuel Beckett : cela rend encore plus absurdes et tragiques les comportements des persécuteurs et les idées reçues qui les sous-tendent. Le livre traite de l’antisémitisme, mais aussi des violences liées à la domination masculine. Lorsque le pire arrive, il est d’abord inconcevable, irreprésentable, les mots manquent, le déni est le premier mécanisme de défense. La fuite suit et constitue la deuxième partie du roman. L’héroïne, comme dans les contes, y trouve des alliés dans cette contrée au sud de Crzernowitz (Tchernivtsi), non loin du point reliant les frontières de la Moldavie, de la Roumanie et de l’Ukraine, une région qui a encore le souvenir de son ancien nom : la Bucovine. Sa fuite est un parcours d’illumination et de prédication, à la rencontre de l’humanisme de la sororité, à moins qu’il ne soit un chemin vers la folie, le long d’une rivière qui est aussi une frontière.
Voilà : antisémitisme, violence masculine, c’était en Ukraine dans les années 30…
Ce livre est le dernier écrit par Appelfeld (1932-2018) : ce dernier est mon premier lu de cet auteur, il ne sera pas le dernier.
« Les œuvres complètes de A. O. Barnabooth » comprennent le conte « Le pauvre chemisier », les « Poésies » et le « Journal intime », censés être écrits par le personnage fictif qui donne son nom à l’œuvre, et on doit s’étonner de ne les trouver que dans des éditions séparées de nos jours. Je les lis donc dans la deuxième édition complète Gallimard datant de 1948.
Barnabooth nous dit dans les poésies qu’il écrit toujours avec un masque sur le visage. Comme certains de ses personnages, il est « un perpétuel évadé de tous les milieux ».
Ce livre du début du XXe siècle est celui des voyages dans toute l’Europe, des malles transportées dans les trains et les bateaux, celui de la fuite éperdue d’aristocrates cosmopolites polyglottes désabusés, capables de citer Dante en langue originale et tentant d’échapper à un destin balisé. On le lit en se croyant allongé dans un fauteuil club anglais, ou dans un salon du Ritz, à la terrasse du Florian sur la place Saint-Marc ou sur un ponton à Trieste.
Valery Larbaud a réussi son échappée en devenant le traducteur et l’introducteur en France de l’œuvre de James Joyce, et en écrivant dans un style savant le grand livre du désenchantement de son époque, tempéré par un humanisme discret. Ça se lit en écartant de la main la fumée du cigare et en faisant attention de ne pas renverser le verre de Cognac. Pas trop forte, la musique de Mozart, s’il-vous-plaît…
Valery Larbaud. A.O. Barnabooth. Ses poésies, son journal intime. Le pauvre chemisier. nrf Gallimard 1948
Ce livre est un recueil d’articles ou de conférences permettant un accès varié à l’œuvre et la pensée de Julia Kristeva depuis les années 80 à nos jours, dans des textes aux difficultés de lecture variées (de facile à difficile). Le fil directeur semble être la recherche de nouvelles clés pour repenser un humanisme contemporain, donc de lutter contre les formes modernes du nihilisme.
L’une des pistes évoquées explore, avec la psychanalyse et la philosophie, le besoin de croire sous-tendu par le besoin de savoir, s’appuyant sur l’identification primaire avec le Père de la préhistoire individuelle, précédé par le pré-langage construit dans la relation maternelle. Kristeva interroge aussi les textes des grands mystiques (Thérèse d’Avila, Maître Eckhart…), questionne les pratiques et pensées religieuses actuelles, évoque la question du handicap, indique que l’humanisme est un féminisme et esquisse des ponts entre l’humanisme issu de la Renaissance et des Lumières et celui des religions, nous offrant ainsi un beau parcours intellectuel pour penser notre monde contemporain. Kristeva nous invite à ne pas renoncer à penser et nous aide à accueillir l’altérité, l’étrangeté de l’inconnu, ce qu’il y a d’humain en l’autre et en soi.
Hélène Dorion. Cœurs, comme livres d’amour. Éditions Bruno Doucey 2023
Les mots, le langage poétique semblent chercher ici à accorder les ressentis et la vision du paysage grâce aux sensations. Face à la haine et au bruit du monde, le corps reste le médium permettant d’effleurer l’eau, le vent et les ailes de l’oiseau. Le temps trouve ainsi pour témoin la tombée de la neige, ravivant les souvenirs embrumés de l’enfance et « pour dire ce qui pèse ».
La poésie d’Hélène Dorion porte attention au temps et aux saisons, aux oiseaux, au vent et à la neige, mais aussi à toutes les sensations éprouvées et à ce qu’elles font au corps.
Il ne s’agit pas d’expliquer mais de comprendre, dans le sens de prendre ensemble les mots et le monde, l’air frais et la peau, le regard et l’oiseau, l’eau et les doigts.
Une voix émouvante et attachante de la poésie contemporaine, un livre à garder à proximité, pour s’y replonger de temps en temps.
« On crée enfin tout ce que l’on ose imaginer dans le paysage qui brûle »
Hélène Dorion. Cœurs, comme livres d’amour. Éditions Bruno Doucey 2023
Il faut espérer que les jeunes lecteurs qui étudient ce texte pour le bac cette année 2023 pourront aller au-delà du pensum lycéen, car ce livre mérite beaucoup plus qu’une seule lecture scolaire. Ce texte est de ceux qui montrent que le paysage – ici la forêt – est d’abord et avant tout un paysage intérieur.
Ceux parmi nous qui ont l’esprit sylvestre se souviendront combien ils ont été détruits en dedans chaque fois qu’une tempête a mis les arbres à terre. Dans ce monde poétique limite entre le dedans et le dehors, la forêt des mots est le lieu d’une expérience du monde étayée par la marche forestière, parce que « les forêts apprennent à vivre avec soi-même ».
La forêt peut aussi être un contenant psychique : alors que psychologues et philosophes ont depuis longtemps démontré l’importance des récits de vie (Ricoeur, Butler…), la forêt arpentée est aussi la forêt du langage et de la biographie.
Hölderlin, Thoreau, Rilke et Dante sont passés par là et Dorion ne les a pas oubliés. Sa poésie savante dans l’écriture s’offre à une lecture en toute simplicité. Il faut faire l’expérience de l’entendre et la voir en vidéo sur l’Internet lire quelques-uns des poèmes de « Mes forêts », c’est de la magie.
Hélène Dorion. Mes forêts. Éditions Bruno Doucey 2023
Ce texte écrit en 1933 nous plonge tout de suite dans la vie des avant-gardes picturales et littéraires du début du XXème siècle à Paris.
On y fait des rencontres en atelier avec Picasso, Derain et Matisse au début de leur carrière, on y voit Alice et Gertrude chez le galeriste Vollard acheter des Cézanne, des Matisse et des Picasso en quantité et pas cher.
On croise aussi Henri-Pierre Roché, Isadora Duncan, Braque, Valloton, Max Jacob et Apollinaire, Marie Laurencin et Erik Satie, William James et Bertrand Russell, Félix Fénéon, le douanier Rousseau et André Salmon, Jacques-Émile Blanche et bien d’autres encore, mais pas Proust.
Même les seconds rôles furtifs nous parlent, comme Édith Sitwell, poétesse britannique (p. 142) qui n’est autre que la sœur du romancier Osbert Sitwell (qu’on retrouve p. 248), auteur d’un beau roman oublié (« L’homme qui se perdit lui-même », 1923), ouvrage devenu introuvable aujourd’hui.
Après guerre, on voit apparaître Sylvia Beach et Adrienne Monnier, Valéry Larbaud et Tristan Tzara, Ezra Pound et Sherwood Anderson, Djuna Barnes mais pas James Joyce, Hemingway et William Carlos William.
On pourrait continuer ainsi cette liste fascinante : on comprend que ce livre nous promène dans toute une époque agitée de la vie littéraire et picturale et c’est passionnant.
Voici
ce que produit l’intelligence artificielle Chatgpt à propos du style de
l’écriture de Pierre Michon :
« Pierre Michon est un écrivain français réputé pour son style d’écriture dense et poétique. Son écriture se caractérise par l’utilisation de phrases longues et complexes, ainsi que par une attention minutieuse aux détails et à la métaphore. Il crée des univers littéraires riches en histoire et en culture, et ses œuvres sont souvent comparées à des tableaux vivants. Michon explore fréquemment des thèmes liés à l’histoire, à la mémoire collective et à la condition humaine. Ses œuvres les plus connues incluent « Vies minuscules et « Mythologies d’hiver ».
C’est pas faux. Tout cela est un peu léger et d’une platitude absolue : il vaut donc
mieux se fier à ses propres lectures, et lire des livres sur ce sujet.
Chatgpt est bien meilleure quand on lui demande la recette de la carbonade flamande, recette qu’on ne trouve pas dans l’œuvre de Pierre Michon, ni dans celle de Claude Simon.
À propos de Claude Simon, très belle exposition à son sujet au génial musée « La piscine » à Roubaix en ce moment. (Oct.-Nov. 2023)
Pierre Michon. Le roi vient quand il veut. Albin Michel. 2007
Relecture post-metoo, donc, du chef-d’œuvre de Nabokov, fréquenté il y a longtemps. L’occasion de mettre un terme à l’image commerciale de nymphette tentatrice longtemps associée à Lolita par la « domination patriarcale hétérosexuelle », comme dirait Monique Wittig, (comme c’est le cas avec la couverture de l’édition folio de 1981 que je relis), pour lire vraiment ce livre pour ce qu’il est : une dénonciation claire et nette de la pédophilie.
Ce grand livre est cité par Vanessa Springora dans « Le consentement » (p. 117) et par Neige Sinno dans « Triste tigre » (citation en exergue) pour ses qualités littéraires. Le talent littéraire ironique de Nabokov explose même en traduction dès les premières lignes. Dès que le mot « nymphette » apparaît (p. 27), on comprend la nature tordue du narrateur, dont la description des comportements et pensées s’approche du traité de psychopathologie.
Même s’il peut incidemment se poser les bonnes questions (« À propos, je me suis souvent demandé ce qu’il advenait de mes nymphettes ‘après’. » p. 34), sa nature perverse le rend incapable d’y répondre, et on a là un exemple de la subtilité de l’écriture de Nabokov. S’il peut y avoir malaise à la lecture des divagations de ce narrateur, le trouble est fréquemment désamorcé par le récit des maladresses et énormités de ses pensées (alors que par ailleurs il est capable de citer Ronsard et Rémy Belleau, il fait d’une simple liste de noms rédigée par Lolita un poème), notamment sa manière systématiquement faussée d’interpréter les attitudes de celle qui n’est encore qu’une enfant : c’est tout l’art de Nabokov que de faire des comportements hors limites et anormaux de Humbert Humbert l’objet d’une lecture limite et hors normes pour ses lecteurs.
Springora, Sinno, Nabokov, mais aussi Wittig, Cixous, Beauvoir, Kristeva et bien d’autres encore… Tout un continent littéraire, de témoignage, philosophique à lire ou relire à l’ère post-metoo.
Certes, certaines de ces lectures ne sont pas destinées aux plus jeunes, mais plutôt aux lect(rices)eurs expérimenté(e)s, mais allez-y voir vous-mêmes, vous n’en reviendrez pas.
L’écrivain et le photographe entendant « Circulez, il n’y a rien à voir ! » continuent obstinément de circuler sur les lieux maintenant nettoyés et arasés de massacres anciens (Massacres de Babi Yar 1941) ou contemporains (Tueries de Boutcha 2021). Le texte de Jonathan Littell (dont on avait apprécié « Les bienveillantes » en 2006) décrit les errances de l’écrivain dans les lieux de mémoire, dans les rues de la banlieue de Kiev (la rue Yablonska notamment), dans les carrefours urbains ou la rase campagne, de manière détaillée et respectueuse. Les 329 images du photographe (et d’archives) sont à l’opposé du voyeurisme et du spectaculaire journalistique, plutôt dans les marges et la précision sans éluder l’horreur. De manière décalée, ils nous proposent ainsi un témoignage original et documenté sur le passé et l’aujourd’hui des drames ukrainiens, une errance dans l’espace qui est aussi un voyage dans le temps.
Il s’agit donc d’un grand livre humaniste avec lequel le lecteur n’est pas un voyeur mais un promeneur effaré et bouleversé. C’est là, juste à côté, mais sait-on le voir ? À leur manière, Littell et D’Agata répondent à la question : « Que peut la littérature ? ».
À lire le poème Babi Yar (1961) de Evtouchenko à l’adresse : https://www.monde-diplomatique.fr/mav/100/EVTOUCHENKO/17947
Jonathan Littell. Antoine d’Agata. Un endroit inconvénient. Gallimard 2023