Modiano, Francis – La danseuse – nrf Gallimard 2023
Dès la première page on est dans l’ambiance Modiano : les rues et quartiers de Paris dans un passé indéfini reconstruit comme un puzzle, des numéros de téléphone des années 50, la mémoire et la photographie, la lumière voilée des mois de novembre et décembre, des personnages aux contours flous voire peu recommandables, la présence de personnages historiques réels (ici, l’éditeur Maurice Girodias).
La phrase : « Voilà qu’un instant du passé s’incruste dans la mémoire comme un éclat de lumière qui vous parvient d’une étoile que l’on croit morte depuis longtemps. » semble résumer le livre, et peut-être aussi tous les livres de Modiano.
La critique selon laquelle Modiano semble écrire toujours le même livre tombe si on veut bien considérer son œuvre comme prenant la forme chère aux musiciens du « thème avec variations ». La surprise vient ici de ce qu’il insère dans cette histoire un thème contemporain dont on laisse la surprise, dans une époque indéfinie mais plus proche des années 70.
L’économie de moyens avec laquelle écrit Modiano (96 pages pour ce livre dans un style concentré) semble le placer aux antipodes de Proust : il lui suffit de quelques mots pour décrire de manière critique et saisissante le Paris contemporain, comparé à un immense duty free.
Un petit livre parfait.
Modiano, Francis – La danseuse – nrf Gallimard 2023
Voici plus de 1100 pages en collection de poche qui se dévorent assez vite, de manière suivie ou bien en picorant dans les notices. Ce volume est ce genre de livres qui donnent envie de lire ou relire beaucoup d’autres, qui entretiennent la lecture par ricochet.
On y trouve des lectures critiques inattendues de grands auteurs (Baudelaire, Proust, Musset, Genet, Barrès, Stendhal…), ainsi que des résurrections d’auteurs oubliés (Bouillet et Péladan, Sorel, Henri de Régnier, Henry Bernstein, Mathurin Régnier…).
Charles Dantzig critique parfois cruellement des auteurs que l’on aime, mettant en évidence les imperfections des grandes œuvres, et cela oblige le lecteur à réévaluer ses goûts ou bien à être en désaccord avec lui : cela rajoute du sel à son ouvrage.
C’est intelligent, érudit et instructif, ne manquant pas d’humour, parfait pour approfondir ses connaissances en littérature et élargir le champ de l’addiction à la lecture. Un pavé à conserver comme référence, écrit par un grand lecteur redoutable.
Charles Dantzig. Dictionnaire égoïste de la littérature française. Le livre de poche 2009
Joseph Czapski. Proust contre la déchéance. Libretto 2022
Vingt ans après la mort de Marcel Proust, des prisonniers polonais venant d’Ukraine assistent, dans le camp de Starobielsk en 1941, à une série de conférences sur l’auteur de « À la recherche du temps perdu », et survivent.
Épuisés par le labeur par moins quarante-cinq degrés, ils écoutent le soir les histoires de Swann, du narrateur, de Bergotte, narrées de mémoire par Joseph Czapski (1896-1993), et découvrent ainsi qu’ils sont encore capables de penser en enfer.
Ces circonstances tragiques et étranges suffiraient à porter nôtre intérêt envers ces conférences, mais ça n’est pas tout : leur contenu est magistral et constitue une introduction de haut niveau à la lecture de Proust.
Czapski réussit à partager ses émotions de lecteur proustien et c’est à notre tour d’être ému, autant par le contexte de ces conférences que par la sincérité du conférencier qui nous permet de retrouver nos propres émotions éprouvées à la lecture de Proust.
Bien édité dans la collection Libretto, le livre nous offre des reproductions des manuscrits de Czapski, qui était aussi un peintre : on y découvre des schémas qui ressemblent à des fleurs, comme des dessins d’enfants…
Czapski lui aussi a survécu jusqu’à l’âge de 96 ans. Gloire à ce lecteur d’élite.
Joseph Czapski. Proust contre la déchéance. Libretto 2022
Dans cet essai sur La Recherche, Charles Dantzig semble connaître par cœur le grand œuvre de Proust, et il nous en fait parcourir les détails et les labyrinthes avec passion, humour et intelligence. Analysant les motivations des personnages et celles du narrateur, il nous emmène au plus profond de l’océan proustien, et on se laisse mener en bateau avec grand intérêt dans cette étude du « jeu hydraulique de la société proustienne ».
Plongée en eaux profondes dans le grand roman de Proust, le livre de Dantzig (sauf erreur de lecture de ma part) ne défend pas une thèse unique, mais rend hommage avec brillance et multiplicité à l’écriture et au génie de Marcel, en étudiant de manière détaillée mille facettes du style, des personnages et des situations.
Filant la métaphore maritime, il porte attention à la forme, jusqu’à l’exercice hilarant (p. 271). Dantzig élargit souvent le propos et nous parle plus généralement de littérature : on trouve aussi dans son livre une belle envolée de « réhabilitation » de Zola et une autre belle page sur Cocteau. Encore un beau cadeau pour les proustiens, … et les autres : tout lecteur n’est-il pas destiné à devenir proustien un jour ou l’autre ?
L’écriture de Claro sort les choses de leur immobilité pour les transformer en fantasmes littéraires, pour les animer et les personnifier par la langue écrite et les mettre en récits.
Ces fragments – une page pour chaque objet – semblent se transformer en prose poétique, quelque part entre Henri Michaux et Francis Ponge : c’est clair pour ce dernier, puisque la page 42 est consacrée au savon. À moins qu’on ait là les fausses pistes d’une lecture paresseuse… Mais ces choses ne sont pas que des objets : on trouve le couteau, la bougie, la passoire, mais aussi l’eau, le visage, le silence en soi… il y a même la brume, et la corde pour se pendre (un souvenir du « Sonneur » de Mallarmé ?).
Dans ce livre ou le verre devient « de l’eau prise dans sa propre transpiration », ces choses sont désignées comme étant des matières, ce qui fait perdre son latin, à la fin, à la table du même nom. Cette phénoménologie si particulière nous offre des phrases inattendues :
À propos de l’eau : « Dans ton café, même, elle complote, suçant le marc pour en chasser l’amer ».
À propos de la bûche, l’humour est lié au jeu des assonances et allitérations : « …la voilà nue et froide à même le sol, chacune de ses fibres ressassant ce que seule une bûche saurait ressasser – et qu’on ne saura pas ».
Quand à la clé, « Où l’égarer est notre seul souci. »
On s’égare donc volontiers dans ces petites narrations dont on se demande si, dans le fond, elles ne contiendraient pas un peu de pensée, de philosophie.
Une note de sonneur bio (pour inviter à lire un livre et un auteur que j’apprécie) rédigée à la main : peut-être avec peu d’intelligence, mais au moins, elle n’est pas artificielle…
Christophe Claro. Tout autre chose. Éditions Nous 2023
Le roman familial, en psychanalyse, est « l’espace fantasmatique de la réorganisation des liens parentaux ».
Pour Laure Murat, il s’agit de son enfance aristocratique retrouvée et réinterprétée dans la lecture de Proust : « En dévoilant les arcanes du milieu où j’étais née, Proust donnait (enfin) corps et relief à tout ce qui m’entourait et dont je n’avais eu jusque-là qu’une perception floue, indécise ». p. 78
Cela nous vaut des pages jamais simplistes, critiques envers un milieu familial avec lequel l’auteure a rompu depuis longtemps, pages constituant une porte d’entrée originale dans l’œuvre de Proust.
Laure Murat montre en quoi le monde finissant de l’aristocratie est un lieu de formes vides, un univers de figurants et de silhouettes.
Il faut porter attention à la quatrième de couverture : « Proust ne m’a pas seulement décillée sur mon milieu d’origine. Il m’a constituée comme sujet, lectrice active de ma propre vie, en me révélant le pouvoir d’émancipation de la littérature, qui est aussi un pouvoir de consolation et de réconciliation avec le Temps. »
Émancipation, consolation et réconciliation : voilà de quoi ravir les proustiens. Ici, dans le monde de sonneur, on est ravi.
Laure Murat. Proust, roman familial. Robert Laffont 2023
Christine de Pizan. La Cité des Dames. Le livre de poche. 2021
Pour mieux lire cet ouvrage, il faut probablement remettre en son temps et son époque ce que l’on appelle le féminisme de Christine de Pizan, et ne pas réduire son œuvre à cette seule vision anachronique.
Cela fait, on appréciera le modernisme et le courage de ses écrits qui défendent les femmes, notamment en n’hésitant pas à entamer la critique de grands auteurs : Ovide, Cicéron, Jean de Meung (voir ses « Épîtres sur le Roman de la Rose »)…, ce qui à son époque et dans sa position ne manquait pas d’audace. Christine est donc l’élue, appelée par la Raison, la Justice et la Droiture à édifier, dans le Champ des Lettres, la Cité des Dames, ce « royaume de féminie » dont on découvre qu’il est le livre lui-même.
La tâche de la femme de lettres consistera donc à mettre en avant, par l’écriture et son art de la narration, toutes les femmes de l’histoire ayant montré leur grande valeur : de Penthésilée à Artémise, de Bérénice à Clélie, de Claudine à Pauline, le catalogue est grandiose et permet à Christine de développer son grand art d’autrice cultivée et imaginative pour nous raconter un grand nombre de petites histoires édifiantes et instructives et rédiger des portraits saisissants, en citant fréquemment le Décameron de Boccace et les Métamorphoses d’Ovide.
Le lecteur d’aujourd’hui lit tout cela avec étonnement et admiration. « Qu’ils se taisent donc ! Qu’ils se taisent dorénavant, ces clercs qui médisent des femmes ! Qu’ils se taisent, tous leurs complices et alliés qui en disent du mal ou qui en parlent dans leurs écrits ou leurs poèmes ! Qu’ils baissent les yeux de honte d’avoir tant osé mentir dans leurs livres, quand on voit que la vérité va à l’encontre de ce qu’ils disent… » p.125
Christine de Pizan. La Cité des Dames. Le livre de poche. 2021
« Ici les paresseux n’ont que faire, car ce lieu est réservé à ceux qui s’efforcent de comprendre et se délectent à apprendre »
Christine prend Dante et Boèce pour modèles et se laisse entraîner en songe par la Sibylle de Cumes sur ce « Chemin de Longue Étude », qui est celui du savoir et de la sagesse, de la patience et de la sapience. L’œuvre va se développer dans la figure rhétorique de l’allégorie et dans les références aux auteurs anciens, mais laisse néanmoins sa place au quotidien de Christine, après que celle-ci ait exprimé la douleur de la perte de son mari dans des vers à la beauté poignante.
Dans ces chemins réservés « aux esprits subtils, selon leurs appétits divers », Christine se désole des conflits et des guerres qui répandent le chaos sur terre, et si elle cherche pendant un moment des réponses au ciel, c’est finalement à la sagesse concrète des hommes qu’elle renverra le soin de prendre en charge le chaos, faisant appel à sa grande culture antique et à sa maîtrise de l’écriture poétique.
Christine de Pizan. Le Chemin de longue étude. Lettres gothiques. Le livre de poche 1999
Christine de Pizan. Cent ballades d’amant et de dame. nrf Poésie/Gallimard
De l’amour et de la poésie, allons-y, on ne va pas bouder ce plaisir.
Ça date de la fin du XIVe siècle et du début du XVe : voilà qui nous intéresse.
C’est écrit par une femme du moyen-âge, voilà qui est plus rare. Christine de Pizan est considérée comme la première femme de lettres française, vivant de sa plume et inventant des formes d’écriture plaisantes et modernes.
Dans ces « Cent ballades d’amant et de dame », elle reprend à sa manière quelques codes de la poésie des troubadours, les renouvelant pour nous donner des textes formellement savants mais simples à lire, même pour le lecteur moderne.
Ça tient encore la route, c’est plein de beautés d’écriture rafraîchissantes et sensibles, c’est plaisant à lire tout en étant plein de profondeurs (le désir de l’autre, le langage du désir, la séparation…).
Pour les lecteurs du XXIe siècle qui savent encore lire, et qui n’ont pas peur que la dame mène la barque.
Christine de Pizan. Cent ballades d’amant et de dame. nrf Poésie/Gallimard
Marcuse, p. 192 Herbert Marcuse. L’homme unidimensionnel. Éditions de Minuit. 1968
Quand Marcuse fait une description critique, en 1964, de la société occidentale, on s’aperçoit à la relecture qu’il est encore pertinent aujourd’hui, sur de nombreux points :
« Ses caractères principaux (ceux de la société occidentale) sont bien connus : les intérêts du grand capital concentrent l’économie nationale, le gouvernement joue le rôle de stimulant, de soutien et quelquefois de force de contrôle ; cette économie s’imbrique dans un système mondial d’alliances militaires, d’accords monétaires, d’assistance technique et de plans de développement ; les «cols bleus » s’assimilent aux « cols blancs », les syndicalistes s’assimilent aux dirigeants des usines ; les loisirs et les aspirations des diverses classes deviennent uniformes ; il existe une harmonie préétablie entre les recherches scientifiques et les objectifs nationaux ; enfin la maison est envahie par l’opinion publique, et la chambre à coucher est ouverte aux communications de masse. « (p. 45)
Montrant la « cohérence interne » du capitalisme mondialisé, différant sans cesse le changement social, il observe déjà comment l’opinion publique et les communications de masse participent à ce maintien de la domination par les plus puissants dans une société où « la haine et la frustration sont privées de cible et le voile technologique dissimule l’inégalité et l’esclavage ». (p. 57)
Il est donc probable que de nos jours, il montrerait que les réseaux sociaux et les influenceurs (ceux qui font concurrence aux publicitaires), ainsi que tous ceux qui se croient libres dans cet univers de l’opinion, participent et font le jeu du système dominant, en reproduisant les dominations, les inégalités et les modes de pensée qu’il développe.
Mais ils ne le savent pas, ayant depuis longtemps renoncé à pratiquer l’argumentation et la dialectique, c’est-à-dire à penser : ils sont devenus des êtres unidimensionnels. Pour exemple, le chapitre 4 peut être considéré comme une description anticipée et judicieuse des discours de nos populistes contemporains qui cultivent la confusion du vrai et du faux. Plus loin, on trouve des outils conceptuels qui peuvent servir à décrire avant l’heure ce que l’on appelle maintenant le « buzz » sur les réseaux sociaux.
Marcuse : un classique de la critique sociale à relire d’urgence. Même s’il est impossible de soutenir qu’il est totalement d’actualité, il va plus loin que les simples anticipations relevées ci-dessus (il fait la critique de la linguistique d’Austin et de Wittgenstein), et relire ses analyses est un retour aux sources utile et revigorant pour comprendre notre monde actuel, et le critiquer de manière argumentée.
À noter, c’est important, que la traduction est de Monique Wittig.
« encore régner, et tout règne suppose l’acceptation des schèmes d’asservissement. »
G. Simondon, 1958
« C’est seulement par l’intermédiaire de la technologie que l’homme et la nature deviennent des objets d’organisation interchangeables. Les intérêts particuliers qui organisent l’appareil auxquels ils sont soumis, se dissimulent derrière une productivité et une efficacité universelles. En d’autres mots, la technologie est devenue le grand véhicule de la réification – une réification qui est arrivée à la forme la plus achevée et la plus efficace. »
Marcuse, p. 192 Herbert Marcuse. L’homme unidimensionnel. Éditions de Minuit. 1968