Très riches heures

Pascal Quignard. Les Heures Heureuses. Albin Michel 2023
Pascal Quignard. Les Heures Heureuses. Albin Michel 2023

Le style de Quignard se déploie toujours, dans ce douzième volume de « Dernier Royaume », dans l’écriture fragmentaire.

Ces fragments, ces feuilles volantes aux paroles ailées, creusent le temps et approfondissent le vécu.

Ils sont comme des associations libres dans une cure psychanalytique, à la différence qu’ils sont voulus par l’auteur : révélateurs du « jadis », ils tentent de mettre au jour ce que les mots ne savent pas dire, ce que le langage échoue à exprimer.

Nourris de la grande culture littéraire et philosophique de l’auteur, ils naviguent entre récit, poésie et pensée pour nous entraîner à nouveau dans une expérience de lecture à nulle autre pareille, gratifiante et jouissive.

Quignard est aussi un conteur : il nous raconte de petits événements de son enfance, ou des anecdotes de la grande histoire dont on se demande où il va les chercher, et fait revivre des personnages fictifs ou réels oubliés.

Les heures heureuses (à prononcer en faisant ou pas la liaison) sont aussi celles de la lecture des livres de Pascal Quignard. 

Pascal Quignard. Les Heures Heureuses. Albin Michel 2023 

  

Kenneth White (1936-2023)

 Kenneth White (1936-2023)

Kenneth White. La route bleue. Grasset 1983 

Le poète, marcheur dans le vent, s’en est allé. 

Lecteurs, 

nous cheminerons sur la route bleue, 

dans le monde blanc et ouvert, 

pour l’éternité.

Sonneur, le 17/08/2023

 


 

Un peu de vie néanmoins

Fritz Zorn. Mars. nrf Gallimard 2023
Fritz Zorn. Mars. nrf Gallimard 2023

Le ressassement, symptôme de la dépression parmi d’autres, permet à Zorn, dans l’écriture, d’analyser en spirales sa névrose : l’exploration par la littérature est ici vertigineuse et détaillée, et réserve quelques surprises de taille. La spirale en question est comme l’enfer de Dante, un cône renversé : chaque fois qu’on repasse en un point de l’analyse, c’est plus en profondeur.

Certes, le lecteur psychologue peut s’amuser à lister tous les symptômes et mécanismes de défense décrits au fil du récit, mais l’important semble être ailleurs.

Non seulement Zorn arrive à transformer positivement l’annonce de son cancer, mais à bas bruit, sans pour autant renverser la table, son livre est aussi une critique implacable de son éducation aliénante et pourvoyeuse de frustrations et d’impossibilités de se situer du côté de la vie.


Par le biais d’une écriture intelligente et clairvoyante, Fritz Zorn universalise son propos, qui devient ainsi un livre de révolte pour tous et paradoxalement, c’est au moment où la mort approche que la pulsion de vie prend le pas sur Thanatos.

Le langage, servant ici à décrire une agonie physique et psychique, est le vecteur de la vie et de la réussite contre l’échec total d’une existence. Un texte fort impressionnant. 

Fritz Zorn. Mars. nrf Gallimard 2023
 
 

Les moulins de son coeur

Monique Wittig. Le voyage sans fin. L'Imaginaire Gallimard. 
Monique Wittig. Le voyage sans fin. L’Imaginaire Gallimard. 

Après avoir voyagé avec Dante dans « Virgile, non », Monique Wittig continue sa remise en cause du langage dominant en transformant Don Quichotte et Sancho Pança en deux femmes errantes, et en choisissant cette fois-ci la forme théâtrale.

La fable est plaisante et émouvante, le combat est douloureux, les moulins à vent sont nombreux.

C’est le combat pour la liberté jusqu’au risque de la folie qui est défendu ici et Wittig réussit à universaliser ainsi une lutte particulière pour l’altérité, un combat qui – semble-t-il – reste d’actualité même en Europe de nos jours.

C’est encore un très beau texte que nous offre ici Wittig, élément d’une œuvre majeure de la fin du XXe siècle. 

Monique Wittig. Le voyage sans fin. L’Imaginaire Gallimard.  


 

Littérature et pouvoir

« … car c’est ainsi que m’apparaissent les écrivains, comme des fabricateurs de chevaux de Troie. » 

Monique Wittig. Le chantier littéraire. PU Lyon 2010

Entre littérature, politique et réflexion critique, ces textes sont d’abord un travail somptueux d’écrivain, un chantier sur les mots et les phrases, le vocabulaire et la syntaxe, autrement dit sur le pouvoir et la domination : une mise en forme du langage se prenant elle même pour cible critique afin de mieux faire la critique des forces dominant le langage et les structures sociales. 

 « Tout travail littéraire important est au moment de sa production comme un cheval de Troie, toujours il s’effectue en territoire hostile… » 

C’est donc avec Nathalie Sarraute, Virgile, Proust, Benveniste et quelques autres que Wittig explore le chaos de l’écriture d’un livre et comment le langage littéraire impacte la réalité autant qu’il est impacté par les structures sociales dans lequel il se déploie. Le dernier texte se présente comme l’aboutissement des précédents, avec un sommet vers la page 138 : Wittig y analyse le concept de genre comme catégorie politique et comme « un instrument qui sert à constituer le discours du contrat social », en rappelant l’évidence qu’aussitôt qu’un locuteur actualise un discours, il y a manifestation du genre, et que cette manifestation est une mesure de domination et de contrôle. 

Ce livre peut donc se lire comme un complément subtil ou une introduction à la lecture des romans de Monique Wittig ainsi qu’à son ouvrage majeur – « La pensée Straight » -, mais aussi comme un texte central de sa réflexion. Ce texte difficile est bien édité, avec préface, notes, notices et index.

Monique Wittig. Le chantier littéraire. PU Lyon 2010


 

Monique en enfer

Monique Wittig. Virgile, non. Éditions de Minuit.

Après ses trois premiers livres promouvant les pronoms on, elle et je, (œuvres que j’ai déjà évoquées sur sonneur.fr), Wittig prend ici pour modèle la Divine Comédie de Dante.

S’apprêtant à découvrir l’enfer, elle ne sera pas accompagnée par Virgile (d’où le titre du livre) mais par Manastabal, dans une entrée qui ne sera pas celle de la forêt obscure mais celle du plein vent.

Nos deux amazones découvrent bien vite que le premier cercle de l’enfer est une laverie automatique, et que le lieu ici décrit est une version fantastique du monde de leur époque dans lequel elles doivent d’abord affronter le rejet de leur altérité et l’intolérance.

Les âmes damnées, sans doute parce qu’elles sont privées du langage de la bienveillance, combattent sur un ring et sont vendues aux enchères.

Il faut dépasser la moitié du livre pour trouver une vision de cauchemar qui ressemble à celles que l’on trouve dans l’œuvre de Dante : c’est le lac aux suicidées, près duquel la voyageuse narratrice laisse exprimer sa détresse.

Au fil des quelques romans qu’elle a produits, Monique Wittig a construit une œuvre littéraire originale et à forte puissante poétique, précédant puis accompagnant son œuvre d’essayiste et ses combats sociaux.

Ce quatrième livre prend une forme narrative en apparence plus classique, s’éloignant des recherches du nouveau roman pour aller vers l’allégorie, et c’est très beau. 

Monique Wittig. Virgile, non. Éditions de Minuit.  

Je est une autre

Monique Wittig. Le corps lesbien. Éditions de Minuit.   

Monique Wittig. Le corps lesbien. Éditions de Minuit
Monique Wittig. Le corps lesbien. Éditions de Minuit

Dans ce livre datant de 1973, le propos de Monique Wittig semble se radicaliser.

Après la mise en avant du pronom « on » dans « L’opoponax » 1964 et celle du pronom « elles » dans « Les guérillères » 1969, voici l’avènement du « je » dans « Le corps lesbien » 1973.

Ou plus précisément du « j/e », et de la forme pronominale « m/e », Wittig indiquant qu’elle ne fait qu’entrer par effraction dans un langage qui lui est étranger, car dominé par l’universalité du « il ». Wittig continue donc de creuser la langue française, mais au-delà de ses recherches formelles, ce qui frappe une fois de plus, c’est la grande beauté de ce texte, sa puissance poétique et brûlante placée sous le signe de Sappho.

Elle met cette fois en scène un corps morcelé, déchiqueté, comme autopsié, mais c’est bien le langage qui est ici décortiqué, démonté pour mettre en évidence les rapports de domination.

On a donc un texte multidimensionnel, poétique, politique, de recherche formelle, mais qu’on ne peut réduire à l’une ou l’autre dimension. Autrement dit, classer ce livre dans une rubrique unique (poésie, ou féminisme, ou lesbianisme, ou politique), cela serait le réduire et passer à côté.

On le rangera donc sur l’étagère Monique Wittig et cela sera déjà fabuleux.  

Saute dans le soleil

Monique Wittig - Les guérillères - Éditions de Minuit. 1969  
Monique Wittig – Les guérillères – Éditions de Minuit. 1969  

Monique Wittig, dans « Les guérillères » 1969 (mot contractant guerrières et guérilla) se dévoile plus que dans L’Opoponax de 1964. Au pronom « on » mis en avant dans le précédent texte succède le pronom « elles » vecteur d’un écrit à la grande beauté formelle.

Wittig continue et prolonge sa révolution poétique et politique en venant, entre autres procédés, remettre en question l’universalité du « il » de la langue française.

« Elles » ressemblent d’abord à des moutons noirs se serrant les unes contre les autres, mais finissent par revendiquer un langage nouveau, porte d’accès à de nouveaux pouvoirs.  Mais qu’on ne s’y trompe pas : on n’a pas affaire ici à un pensum militant, mais à un texte littéraire à la beauté sidérante. 

Monique Wittig – Les guérillères – Éditions de Minuit. 1969  


 

On (une enfance)

L’opoponax est-il un hapax ?

Monique Wittig - L'opoponax - Éditions de Minuit 2028

Avant de mettre en avant le « elles », Monique Wittig met ici à l’honneur le pronom « on » de l’enfance dans un mode d’écriture qui lui permet de s’approcher au plus près du regard enfantin, du point de vue infantile des petites filles. Avançant à peine masquée, l’auteure reste au plus près de son sujet, n’évoquant que de manière marginale ce que seront les thèmes de son œuvre future. Son écriture poétique, formellement encore proche du nouveau roman dans ce livre, prépare une révolution du langage qui deviendra plus tard une révolution sociale à la base des mouvements féministes contemporains, sans qu’on puisse pour autant réduire sa poétique à cette dimension. Sa maîtrise et son questionnement de la langue est son outil d’accès au pouvoir politique et social, la révolution du langage poétique est féminine en 1964. (Prix Médicis)

 Monique Wittig – L’opoponax – Éditions de Minuit 2028


Faim de lire et écrire

Paul Auster
Le carnet rouge
L'art de la faim
Paul Auster
Le carnet rouge
L’art de la faim

Dans de courts chapitres, Paul Auster nous raconte dans « Le Carnet Rouge » des épisodes brefs de sa vie qui ressemblent à des contes, ou bien à de petits drames, ou encore à des événements improbables. C’est une délicieuse écriture qui dessine en creux un portrait autobiographique décalé de l’auteur, un écrivain fin connaisseur de la littérature française.

« L’art de la Faim », beaucoup plus long, nous livre de courts essais sur la littérature : c’est un livre du désir, qui donne envie de lire certains auteurs qu’on n’a pas lus et d’autres qu’on voudrait relire. C’est aussi un livre autobiographique d’une certaine manière, dessinant le portrait de Paul Auster en lecteur.

On est en bonne compagnie : Knut Hamsun, Kafka, Jacques Dupin, Laura Riding, André du Bouchet, Georges Bataille, Louis Wolfson, Charles Reznikoff, Merleau-Ponty, Blanchot, Tristan Tzara & Hugo Ball, Emily Dickinson, Samuel Beckett, Dante & Mandelstam, Paul Celan, Georges Steiner, James Joyce, Walter Raleigh, John Ashberry, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Edmond Jabès, Derrida, Starobinski, Marina Tsvetaieva, Georges Oppen, Carl Rakosi, William Bronk, Guillaume Apollinaire, et bien d’autres encore.

Paul Auster parle très bien de littérature et de poésie ; on aime Paul Auster, un auteur attachant qu’on n’a pas fini de découvrir, et c’est tant mieux.