Des oiseaux posent pour Audubon

L'île rebelle : Anthologie de la poésie britannique au tournant du XXIème siècle

Ça n’est pas la première anthologie de la collection Poésie/Gallimard, on se souvient entre autres de la déjà ancienne « Anthologie de la poésie grecque contemporaine » ou du plus récent volume « Les poètes dans la ville ».

L’inconvénient de ce genre de livre est d’avoir l’impression de picorer de manière superficielle. L’intérêt est d’y découvrir tout un univers récent, ici celui de la poésie britannique des vingt premières années du XXIe siècle. Cette sorte de plaisir de lecture qui donne envie d’approfondir doit avoir des points communs avec celui du parcours d’un dictionnaire…

On ne peut que désigner les poèmes ayant retenu notre attention lors de cette première lecture, ça ne sera pas les mêmes à la suivante : par exemple aujourd’hui les textes de Ursula Askham Fanthorpe, ceux de Ruth Fainlight, de Anne Stevenson, de Peter Reading, Douglas Dunn et bien d’autres. Chacun reconnaîtra les siens.

Cet ensemble de textes fait élégamment découvrir une poésie souvent narrative, la plupart du temps accessible à tous et prenant en compte l’air du temps : le féminisme, l’écologie, les limites du langage.

Ce volume est le fruit du travail de la traductrice Marine De Clerq, il est présenté en édition bilingue. 

L’île rebelle : Anthologie de la poésie britannique au tournant du XXIème siècle.  nrf Poésie/Gallimard 2022

Philippe & Francis

Correspondance : 1957-1982. Francis Ponge. Philippe Sollers. nrf Gallimard 2023 
Correspondance : 1957-1982. Francis Ponge. Philippe Sollers. nrf Gallimard 2023 

Voici donc le premier écrit de Philippe Sollers en publication posthume. Il faut donc se dégager de l’émotion première de lire un auteur qu’on avait l’habitude de fréquenter de son vivant, pour faire autrement : il en sera de même maintenant pour Milan Kundera…

Les lecteurs de Ponge et Sollers ne s’étonneront pas de retrouver, au début de cette lecture, la qualité de l’écriture de l’un et de l’autre, dans un parfait français classique qui paraît, à première vue, éloigné des parties « expérimentales » de leur production littéraire.

Cette correspondance est une belle et instructive incursion dans la vie littéraire, critique et éditoriale des années 60 à 70, qui est aussi la période du structuralisme et de la revue « Tel Quel ».

On y découvre au début un Sollers à la santé fragile, frôlant la mort dans un accident de voiture, affecté à divers titre par la guerre d’Algérie, qu’il évitera.

On y lit la rivalité avec la Nouvelle Revue Française, les liens avec Jean Paulhan, André Malraux, Breton, Mauriac et bien d’autres et on s’étonne de la surprenante différence d’appréciation entre les deux amis à propos de Céline et de son « Voyage au bout de la nuit ».

On a l’aperçu de ce qu’était la direction d’une revue d’avant-garde à l’époque, et des divergences plus politiques que littéraires qui on fait s’éloigner progressivement les deux amis.

On y aperçoit aussi la « capitalisation » des maisons d’édition, leur concentration et les pouvoirs et rapports de l’argent avec la création littéraire.

Un bel échange épistolaire entre deux maîtres de la littérature du XXe siècle. 

Correspondance : 1957-1982. Francis Ponge. Philippe Sollers. nrf Gallimard 2023 

L’intérieur d’une pieuvre

Laura Vazquez
Le livre du large et du long
Laura Vazquez
Le livre du large et du long

Sous l’aile d’Homère et de Monique Wittig, Laura Vazquez tente et réussit, dans le langage poétique, de devenir héroïque dans la réalité et épique dans le livre. L’ouvrage propose une expérience de lecture particulière, un QR-code placé à la fin du volume permettant d’accéder à la lecture intégrale de l’œuvre par Laura Vazquez elle-même.

Et cette audition est un vrai choc, permettant d’aller au cœur du rythme si particulier de cette poésie et de goûter au plaisir des sonorités de ce texte grâce à la voix de l’auteure. On lit donc, et on écoute, une poésie moderne, généreuse et puissante, dans laquelle le corps, très présent, tente de ne pas trop se morceler au contact du monde et des autres.

Ensuite, la relecture silencieuse n’est pas moins saisissante, la voix de Laura Vazquez ne finissant pas de résonner en nous. 

« Une femme avance
et dit

je »

et on est conquis par une nouvelle héroïne aux paroles ailées, qui ne craint pas au début de son livre de faire allusion à Dante (p.15) et à Rimbaud (p.51). Le lecteur hypnotisé croit même entendre des échos de la poésie de Henri Michaux.

Mais ça n’est pas ça.
C’est autre chose… 

Vazquez, Laura – Le livre du large et du long – Sous Sol 2023
  
 

Ce monde ne fait que rêver

« Ce monde ne faict que resver, il est proche de sa fin. »

Rabelais
Les quatre livres
François Bon éditeur
Rabelais
Les quatre livres
François Bon éditeur

La fréquentation de Rabelais dans le texte original (ça se prépare et ça se travaille) est sans nul doute l’une des plus fabuleuses expériences de lecture qu’on peut faire en « langaige françoys », la langue française en train de se construire au XVIe siècle, une expérience nodale et mémorable dans une vie de lecteur… 

Dans les Cinq Livres, non seulement Rabelais nous fait passer par toutes les émotions possibles, (voir par exemple l’expression déchirante du deuil lié à la perte de Badebec se transformant en cours de phrase en un récit hilarant), mais aussi il invente et réinvente sans cesse la langue française dans le vocabulaire, la syntaxe, la forme narrative et la construction du récit. Bousculant ainsi le lecteur, il le réinvente en questionnant en permanence le langage, qui est le vrai sujet des Cinq Livres. 

La langue anglaise a son Shakespeare, l’espagnole a Cervantès, l’italienne a Dante, nous avons Rabelais, dont la modernité et la créativité ne devrait pas cesser d’interroger et inspirer la littérature jusqu’à nos jours.

Il ne s’agit pas seulement de tous les mots nouveaux que fait entrer Rabelais dans notre langue et qu’on utilise encore de nos jours, pas seulement de tous ces mots inventés et de ces listes délirantes, pas seulement de ces sentences humanistes célèbres, de ces personnages inoubliables, mais aussi et surtout du travail sur la forme du récit, inventive et créatrice, inspiratrice pour toute l’histoire littéraire des siècles suivants, alors qu’en même temps s’inventaient l’imprimerie et la typographie qui allaient la contenir. Impossible de réduire Rabelais à l’image stéréotypée du farceur bon vivant nous racontant des histoires enivrées et osées.

Il y a le texte : celui d’un écrivain savant, maître en droit et en médecine, maniant les langues (le français qu’il invente, le latin, le grec, le gascon, le « lanternoys »…) avec science, et inventant la sienne avec folie.

Et se dégage ainsi du récit l’inattendu pour le lecteur pressé qui croit qu’il a affaire à une farce : la cruauté, la mélancolie et la tristesse, des réflexions politiques et théologiques en lien avec les troubles de son époque, mais aussi la bienveillance humaniste et la lutte contre l’intolérance marquent profondément le récit et constituent un réservoir de sagesse et de leçons pour le lecteur moderne.

Presque en droite ligne d’héritage, chez les modernes et du point de vue de la forme, je ne vois que James Joyce pour voler aussi haut, aussi fou et aussi loin.  

Bibliographie (mon atelier Rabelais de ce printemps 2022) :  

Livres

Rabelais. Les quatre livres. François Bon & Tiers-Livre éditeur.
2023 

Tout Rabelais. Collection Bouquins. Mollat 2022 

Rabelais. Œuvres complètes. Collection l’intégrale Seuil 1973 

La folie Rabelais. François Bon. Éditions de Minuit. 1990 

Dedans Rabelais. François Bon. Tiers-Livre éditeur 2019 

Rabelais. Michael Screech. Tel Gallimard. 1992 

Les langages de Rabelais. François Rigolot. Droz 1996 

Rabelais. Études sur Gargantua, Pantagruel, le Tiers Livre. Abel
Lefranc. Albin Michel 1953 

L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au moyen-âge et
sous la renaissance. Mikhail Bakhtine. Tel Gallimard 1970 

Rabelais. Manuel de Diéguez. Coll. Écrivains de toujours. Seuil 1960 

Joyce et Rabelais. Aspects de la création verbale dans Finnegans Wake.
Claude Jacquet. Édition Didier 1972 

Lazare Sainéan. La langue de Rabelais. 1922
2 volumes Classic Reprints. 

Lucien Febvre. Le problème de l’incroyance au XVIème siècle. La religion
de Rabelais. Albin Michel 2003 

Paul Sébillot. Gargantua dans les traditions populaires. 1883. Éd.
Culturea 2022 

L’héritage d’Amyot in Exercices de lecture. De Rabelais à Paul Valéry.
Marc Fumaroli. Nrf Gallimard 2006. 

Rabelais. Mireille Huchon. Biographies nrf Gallimard 2011 

Rabelais. Gilles Henry. Librairie académique Perrin. 1988

Platon. Cratyle. Trad. Victor Cousin. Le livre de poche  

Documents numériques

Le Monde de Rabelais sur le Tiers-Livre de François Bon.


Dedans Rabelais. François Bon. Tiers-Livre éditeur 2019 

Les quinze joyes du mariage. 1464. Gallica.fr 

La parfaicte amye. Antoine Heroet. 1542. Gallica.fr 

Deux mille adverbes en -ment de Rabelais à Montaigne. Hugues Vaganay.
1904. Gallica.fr 

La farce de maître Pathelin. Éditions de Londres 2011. 


 La Devinière - photo (c) sonneur

Choeur

Le crime de Buzon
François Bon
Le crime de Buzon
François Bon

Le récit semble, au début, nous entraîner dans un polar rural se déroulant quelque part dans l’anse de l’Aiguillon, en pays marécageux, avec l’île de Ré en ligne de mire : mais c’est plus compliqué que cela.

On reconnaît rapidement dans la forme de la narration l’influence de Faulkner, et le fond fait référence à Dostoïevski, selon l’auteur lui-même. Au milieu du roman, Louis-Ferdinand Céline fait même une apparition avec son chat, et il y a des démons exotiques. Le drame se résoudra en fin de livre avec l’apparition d’une autre référence dont on laisse ici la surprise. 

Cinq personnages : deux sortent de prison et ont emmené l’enfermement avec eux, le souvenir de l’incarcération prend donc une part importante de la narration. Un autre cite Cervantès fréquemment et est hanté par les souvenirs des camps de la mort. La mère élève des chiens et la fille ne parle plus depuis longtemps.

Tous les personnages sont donc enfermés, d’une manière ou d’une autre, et cela s’oppose au paysage, ouvert sur la mer et battu par les vents.
Un disparaîtra, d’autres iront s’enfermer d’une autre manière, un est comme le chœur de la tragédie antique et a le dernier mot.

La marée monte. 

François Bon. Le Crime de Buzon. Éditions de Minuit, 1986

Mains tendues

François Bon
Impatience
François Bon
Impatience

Le dispositif noir fait référence au théâtre, la performance évoquée laisse entendre le texte même qu’on est en train de lire : l’acte est dans le texte de l’acte. Autour, la ville affleure ainsi que la colère qu’elle contient.

Le texte est entre prose poétique et pièce de théâtre, dans l’espace entre la rue et la salle noire, c’est-à-dire le chemin que font les mots de la ville pour porter la colère. 

Ce texte écrit en 1998 dans un théâtre semble être prophétique de mouvements sociaux récents : mais dire cela l’enferme dans une interprétation univoque qui le réduit. Il est aussi interrogation sur les mots, le roman, la forme littéraire. Au fil des pages la révolte gronde : c’est que l’auteur se préoccupe des êtres et des lieux qui habituellement indiffèrent. Il reste les bras ouverts pour dire la vérité du monde. Ici, on éclaire les cerveaux. 

François Bon. Impatience. Éditions de Minuit, 1998  

Train de vie

François Bon
Paysage fer
François Bon
Paysage fer

L’écrivain prend le train et prend des notes, refaisant le même trajet chaque semaine pendant tout un hiver.

Le dispositif d’écriture est basé sur l’approfondissement lié à la répétition hebdomadaire des visions, renouvelant ainsi de manière moderne la forme ancienne de la description littéraire du paysage. 

Se répètent des noms de villes, des bâtiments d’usine, des maisons particulières, des jardins, des traces de l’histoire… Peu de personnages dans ce défilé, ce qui remet l’humain à sa place d’occupant solitaire de la nature. Apparaissent des questions sans réponses, des énigmes fugitives, des incongruités en lien avec ce survol visuel.

L’écriture garde les traces du dispositif (la prise de notes) mais est néanmoins travaillée avec pour résultat un texte original aux résonances contemporaines laissant transparaître les souvenirs biographiques de l’auteur. Bien loin de la littérature de gare, François Bon prend le train d’une littérature expérimentale accessible à tous. Son livre nous rappelle l’impression qu’on a déjà pu avoir, en voyageant par rail, d’observer des paysages dystopiques ou de science-fiction. L’auteur appuie sa démarche avec des références à Nerval, Balzac, Julien Gracq et Simenon : il est en bonne compagnie.

On lira avec profit, sur l’Internet, les expériences proches de Anne Savelli et Pierre Ménard (« Laisse venir »). 

François Bon. Paysage fer. Verdier 2000  


 

C’étaient de très grands vents

Joëlle Gardes. Saint-John Perse : les rivages de l'exil. Biographie. Éditions Aden, Bruxelles 2005 
Joëlle Gardes. Saint-John Perse : les rivages de l’exil. Biographie. Éditions Aden, Bruxelles 2005 

J’explore cette biographie très bien faite en même temps que je relis les œuvres poétiques de Saint-John Perse (1897-1975). Cette poésie sensuelle et luxuriante, ce chant plein d’échos et de réminiscences, aux répétitions lexicales et rythmiques somptueuses, baignées de soleil, de vent et de violence et fréquentées par une faune et une flore insulaires n’ont jamais quitté ma vie de lecteur. 

Ce travail biographique de Joëlle Gardes permet de mieux connaître le poète et replacer ses textes dans le contexte de sa vie et de son époque. Cela est d’autant plus indispensable que Saint-John Perse a construit lui-même sa légende en concevant de son vivant le volume de La Pléiade (mon premier Pléiade ! ) qui lui est consacré, quitte à réécrire l’histoire et les lettres de sa correspondance…  

Allez, c’est parti :

« Et c’est l’heure, Ô Poète, de décliner ton nom, ta naissance, ta race… » 

Joëlle Gardes. Saint-John Perse : les rivages de l’exil. Biographie. Éditions Aden, Bruxelles 2005  
 
 

Fruits de la passion

Nathalie Quintane. Tomates. POL 2022
Nathalie Quintane. Tomates. POL 2022

La poésie est politique, non pas parce que tout est politique, mais parce que le langage est affaire de pouvoir. Le texte vient donc ici affirmer le désir d’une minorité, celle qui lit des livres, de la littérature, désir de vivre et écrire intensément. Cela passe peut-être par la relecture de Blanqui, et sûrement par la recette du purin d’orties pour cultiver les tomates.

L’humour loufoque toujours présent dans les écrits de Quintane est comme une pudeur qui vient rendre plus discrète l’expression de la révolte, sans pour autant l’atténuer, et lui fait écrire un « livre muet », « costumé par places dans l’espoir d’être entendu ». Une certaine mélancolie du désarroi transparaît, masquée par le travail critique ou par la fantaisie.

Un livre placé au rayon poésie, mais ça déborde. 

Nathalie Quintane. Tomates. POL 2022
 
 

Lire sur le dire

Philippe Forest. Rien n'est dit. Fiction et Cie, Seuill 2023 
Philippe Forest. Rien n’est dit. Fiction et Cie, Seuill 2023 

Philippe Forest nous offre à nouveau un beau texte sur la littérature, après le très beau « Beaucoup de jours » sur l’Ulysse de Joyce (2022), avec ici un ensemble d’écrits qui vient compléter son « Histoire de Tel Quel » parue en 1995. 

Forest redéfinit d’abord le concept d’avant-garde en le différenciant de celui de modernité. Cela lui permet de lancer son projet de « questionner le moment présent afin de découvrir les conditions de possibilité d’une parole littéraire qui ne renonce pas à l’exigence du vieil idéal moderne. »

Il s’agit d’une réévaluation critique de la production littéraire contemporaine dans laquelle « l’amnésie administrée, l’inculture cultivée qui sont désormais la règle dans le monde des lettres et qui enjoignent à tout écrivain d’afficher les signes rassurants d’une ignorance consensuelle contribuent à prohiber de plus en plus la possibilité de cette pensée » (celle de lire et écrire). 

Vision critique, donc, de la production littéraire contemporaine encore figée sur les modèles du XIXème siècle sans prise en compte des avant-gardes successives du XXe.
Forest déploie donc une histoire de l’art du XIXe siècle et du XXe siècle pour montrer en quoi l’œuvre d’art procède à la fois d’une esthétique de la représentation et de l’anti-représentation et invite à penser les catégories de « réel », de « moderne » et de « texte » dans des chapitres parfois difficiles mais toujours en bonne compagnie : Hölderlin, Flaubert, Mallarmé, Proust, Michel Foucault, Bataille, Blanchot, Philippe Sollers, Julia Kristeva et bien d’autres… 

Démontant le modèle téléologique linéaire de l’histoire de la littérature moderne, il en montre les mouvements de balancier entre retour à l’ancien ou recherche du nouveau, décrivant ainsi la complexité des moments et des mouvements. Ainsi, l’idée que les avant-gardes auraient trouvé leur fin lors des années 80 n’est pas si simple, Forest montrant que le « réel » n’a jamais été absent des expérimentations des années 60-70 et que l’expérimentation littéraire n’a pas disparu la décennie suivante. Il décrit donc une intéressante histoire intellectuelle des soixante dernières années en se gardant de jugements définitifs et en précisant la forme qu’elle prend récemment dans le champ de la littérature, celle d’un apparent retour en arrière, d’un retour à la dimension psychologique du roman et à sa dimension réaliste : une histoire passant par Sollers, arrivant jusqu’à Michon, Ernaux, Quignard et quelques autres. 

Un livre passionnant – qui nous donne quelques repères dans une littérature qui a désormais intégré les règles du Spectacle – dont les plus belles pages sont celles consacrées à Roland Barthes, livre d’un écrivain qui est probablement un auteur et essayiste majeur de notre époque. 

Philippe Forest. Rien n’est dit. Fiction et Cie, Seuill 2023