Kenneth White. Le mouvement géopoétique. Poesis éditions 2023
Avec ce petit opuscule de 15 pages, le poète Kenneth White nous fait un petit signe depuis sa retraite de Trebeurden et du haut de ses 87 ans.
Hölderlin nous appelait à « habiter poétiquement le monde ». C’est ce que fait White depuis longtemps avec une poétique qui se veut « première saisie globale des choses, une organisation sensorielle-intellectuelle précédant la philosophie et la science, mais pouvant les inclure ».
Kenneth White nous embarque encore et toujours dans son errance poétique déterminée par le vent et les embruns, par l’ouvert et le nomadisme intellectuel, la rêverie et la géopoétique et nous rappelle que « vivre poétiquement » sur la terre, « c’est se sentir exister dans un espace-temps où circulent les grands courants poétiques de la planète ».
C’est l’occasion : un lecteur te salue, White, et te remercie.
Kenneth White. Le mouvement géopoétique. Poesis éditions 2023
Philippe Sollers. La guerre du goût. Gallimard 1994
Philippe Sollers nous a quitté ce 5 mai 2023. Il rythmait ma vie de lecteur depuis longtemps, j’attendais la parution de son nouveau livre chaque année en fin d’hiver, il n’était pas venu cette fois-ci…
C’est le seul écrivain contemporain – parmi les plus grands – qui me faisait rire. Il m’apprenait beaucoup de choses dans ses essais sur la littérature, la musique, la peinture. Il était un passeur érudit et passionné et certains de ses livres ont été pour moi des mines de découvertes et d’ouvertures (ma passion pour Dante et pour Joyce, entre autres, vient des lectures de ses ouvrages critiques et théoriques).
Ses récits expérimentaux des années 60, parallèles au structuralisme, proches de Barthes et à Lacan, m’ont fasciné longtemps. Ses romans à la prose rythmée et facétieuse, depuis « Une curieuse solitude » (1958) à « Graal » (2022), m’ont toujours enthousiasmé. Et « Paradis », son chef-d’œuvre, est pour moi un sommet inégalable de la poésie du XXe siècle.
Je n’étais pas toujours en accord avec ce qu’il disait, faisait ou écrivait, mais j’aimais ses livres, et je les aime encore. L’hédoniste qu’il était cherchait le bonheur : pour moi, c’était un bonheur de lecture.
Les fins d’hiver seront un peu plus tristes et vides dorénavant, teintées d’une curieuse solitude. En attendant, je lève un verre en l’honneur de l’artiste : un Bordeaux rouge, évidemment…
Avec la publication – une démarche étonnante – de « Les deux Beune », le texte de 1996 (J’ai déjà évoqué sur sonneur.fr « La grande Beune ») devient ainsi la première partie de ce nouveau roman complété par « La petite Beune », les deux textes étant de même grandeur en nombre de pages.
La petite Beune n’est pas une fiction. À la sortie des Eyzies en allant vers Sarlat, si vous bifurquez à gauche après quelques kilomètres (pas la route vers Montignac, non, un peu plus loin), la grande Beune part au pied du château de Commarque. Si vous continuez tout droit vers Sarlat, c’est la petite Beune pendant un moment, une vallée contenant une des plus grandes concentrations au monde de sites préhistoriques, menant vers les cabanes du Breuil, le château de Puymartin et les pommes de terre sarladaises.
La petite Beune est une fiction. Cette deuxième partie du roman de Michon reste d’abord au plus près du cours d’eau et du personnage de Jean le pêcheur, ce qui permet à l’auteur de déployer toute la poésie de sa prose soigneusement rythmée.
S’ensuit la sensuelle danse du désir dans la vallée des premiers matins du monde ressemblant à l’origine du monde. L’appel de la nature ne laisse plus le choix, et c’est dans la brume laiteuse où se perdent les enfants que le texte obtient son point final. Quand à l’histoire racontée ici, elle a son point de fuite vers l’infini, ancrée sur les reliefs les plus anciens et archaïques.
Bon, François – La folie Rabelais – Éditions de Minuit 1990
Dans ce livre savant, un livre d’écrivain, François Bon montre comment Rabelais joue avec la langue au fur et à mesure des inventions qui font avancer le texte, dans une écriture qui s’analyse et se met en scène elle même en même temps qu’elle se découvre.
François Bon étudie le premier des Cinq Livres, le Pantagruel, comme un livre qui se retourne sans cesse sur lui-même, dans une analyse fine et érudite convoquant Proust, Flaubert et Michel Foucault, invitant à faire l’effort de lire le texte original et non les traductions et translations en français moderne qu’il critique de manière convaincante.
Il poursuit actuellement ce travail sur son site internet Le Tiers-Livre en proposant une aventure fabuleuse (« Le monde de Rabelais ») faite de textes, de lectures et de vidéos-promenades du côté de la Devinière et de Seuilly : il faut, le texte sous les yeux, le voir et écouter lire Rabelais sur sa chaîne Youtube, c’est passionnant.
Bon, François – La folie Rabelais – Éditions de Minuit 1990
« Si les prophètes faisaient irruption / par les portes de la nuit / et cherchaient une oreille tel un pays natal – / Oreille de l’humanité / Ô toi, envahie d’orties, / entendrais-tu ? »
Nelly Sachs (1891-1970), contemporaine de Paul Celan, ayant de justesse échappé aux nazis en 1940, fait partie des artistes ayant apporté une réponse à la question de Hölderlin (A quoi bon des poètes en temps de détresse ?), question renouvelée par le philosophe Theodor Adorno après la guerre (Peut-on encore écrire après Auschwitz ?).
Elle le fait dans des textes forts et puissants s’appuyant sur ses
lectures de la bible, mais aussi de la kabbale, des écrits hassidiques
et de Hölderlin.
Si l’on considère que le langage comme simple convention échoue toujours
à dire toute la vérité, il ne peut que s’en approcher.
La poésie, ici, relève le défi.
Une poésie pour lecteurs avertis, qui n’ont pas peur que la nuit et le
brouillard reprennent possession d’eux-mêmes, et ne craignent pas de ne
pas oublier.
« Peuples de la terre, / ne détruisez pas l’univers des paroles, / ne découpez pas avec les couteaux de la haine / le son qui fut enfanté en même temps que le souffle. » Traduction Mireille Gansel
Sachs, Nelly. Exode et métamorphose. nrf Poésie/Gallimard 2023
Serça, Isabelle & al. – Proust et le temps, un dictionnaire – Le Pommier 2022
Quand on aime Proust, on ne rate pas une occasion de se replonger dans son œuvre, ne serait-ce qu’à travers les livres des auteurs ayant écrit sur lui. Ces derniers temps, avec le centenaire de la mort de Marcel, ses lecteurs sont plutôt gâtés.
Isabelle Serça, dont on avait apprécié l’« Esthétique de la ponctuation », dirige ce volume étonnant consacré à la notion de temps vue à travers l’œuvre de Marcel Proust. Le livre s’appuie sur les enjeux cognitifs de la littérature, sur l’idée (qu’on a pu lire chez Broch par ailleurs) que la littérature construit et transmets des savoirs, que les figures littéraires ont une valeur heuristique pour les autres sciences.
On trouve donc dans ce volume réjouissant pour les proustien(ne)s des chapitres sur les notions d’anachronisme, d’intermittence, d’interpolation, etc, pages développées par divers spécialistes de sciences diverses : linguiste, physicien, psychanalyste, historienne, mathématicien…
Il y a même une intervention de Nicolas Raguonneau, maître du site internet Proustonomics, ainsi qu’une page rédigée par le grand Jean-Yves Tadié, c’est peu dire…
Proust au top.
Serça, Isabelle & al. – Proust et le temps, un dictionnaire – Le Pommier 2022
Gracq, Julien – La maison – Éditions José Corti 2023
Les éditions José Corti font encore évènement avec la publication d’un nouvel inédit de Gracq, venant après « Manuscrits de guerre » en 2011, « Les terres du couchant » en 2013 et « Nœuds de vie » en 2021.
L’amoureux de la prose de Julien Gracq ne sera pas déçu par ce court texte de 28 pages déroulant, grâce à ce style si particulier de l’auteur géographe, un véritable suspense avec un récit pourtant minimal réservant quelques surprises : un homme s’approche d’une maison.
Écrivain des frontières, Gracq nous emmène ici à la limite entre rêve et réalité dans une prose poétique toujours aussi… : un adjectif, ici, serait bien insuffisant.
Pour le plaisir, une phrase de la page 9 :
« Avec ses fouillis hirsutes, à la fois compacts et mal venus, sans chemins, sans allées, son sol ligneux tapissé de feuilles pourries, les branches tordues et hargneuses des chênes nains qui en barricadaient les profondeurs contre le regard à quelques pas de la route, en toute saison ternie par la grisaille crayeuse éteinte d’une couleur pulvérulente de terre de bruyère et de feuille sèche, c’était vraiment une étendue miséreuse et maladive, une terre gâte dont le regard se fût détourné comme d’une sanie, n’eût été, à trois ou quatre cents mètres peut-être de la route, la construction inattendue qui apeurait ces taillis crayeux et nocturnes comme l’affût précautionneux et tendu d’une bête lourde au milieu de ces solitudes. »
Gracq, Julien – La maison – Éditions José Corti 2023
Le renard-esprit sous la coupe inclinée de la lune nous emmène dans la liberté sauvage du zoo des mots. Ted Hugues est ce monstre fatal timide comme une souris qui allume le feu vital, l’électricité essentielle de la poésie. Il sait comment faire vivre le vent et l’aube d’automne dans ses poèmes, il est un chantre de la nature. Mais pas seulement. Il sait dire l’accident, la guerre, le martyre et écrire l’amour, il est le jaguar des lettres, les crocs plantés dans l’univers, il sait l’histoire et les mythes de Mytholmroyd. Il écrit que « Crow n’a pas fini de rire ». Le lecteur, lui, est ébloui par ce volume magnifique, contenant l’essentiel de la production poétique de Hugues, à compléter avec les « Birthday letters ».
PIBROCK
La mer hurle de sa voix insensée, Elle n’agit pas différemment envers ses vivants et ses morts, Lasse sans doute de cette apparence de ciel Après tant de millions de nuits sans sommeil, Sans but, sans illusions,
Ainsi la pierre. Un galet est prisonnier Comme rien dans l’Univers. Créé pour quel obscur sommeil. Ou conscient Quelquefois de l’éclaboussure rouge du soleil, Il rêve qu’il est le fœtus de Dieu.
Sur la pierre soudain se rue le vent Capable de se mêler au néant, Comme l’ouïe de la pierre aveugle elle-même. Ou bien il tourne et alors c’est comme si la pierre se rappelait Une fantaisie d’orientations.
À boire la mer à manger le roc Un arbre lutte pour pousser ses feuilles – Vieille femme tombée de l’espace Et prise au dépourvu par sa nouvelle condition. Elle tient bon, sa raison l’a complètement abandonnée.
De minute en minute, d’éternité en éternité Rien ne décroît, rien ne s’épanouit. Et il ne s’agit ni d’un mauvais film ni d’un bout d’essai. C’est là où les anges hébétés traversent. C’est là où toutes les étoiles sans exception s’inclinent.
Ted Hugues
Traduction Jacques Darras
LE RENARD-ESPRIT
J’imagine la forêt de ce moment de minuit : Quelque chose est là, qui respire Tout près de la solitude de l’horloge Et de cette page blanche où mes doigts courent
Pas une étoile à la fenêtre : Quelque chose de plus proche Quelque chose de plus enfoui dans les ténèbres Vient pénétrer cette solitude :
Aussi froid, aussi délicat que la neige obscure, Le museau d’un renard frôle la branche, la feuille ; Deux yeux servent un mouvement, lequel ici Et maintenant là, puis là, puis là
Imprime ses traces nettes sur la neige Entre les arbres, et une ombre suit Prudemment le long des souches Ce corps qui a l’audace d’aller
Au hasard des clairières, dont l’œil D’un vert agrandi, approfondi, Occupé de ce qui le regarde, Brille, se concentre
Puis, dans une soudaine puanteur puissante de renard S’introduit dans la cavité obscure de la tête. La fenêtre demeure sans étoiles; l’horloge fait tic-tac, La page est écrite.
Pour
Bérénice, Titus semble n’être d’abord qu’un fantasme, celui de la
puissance politique, donc sexuelle, tandis qu’Antiochus semble avoir
renoncé avant même d’avoir commencé.
Même s’il ne prend point « pour juge une cour idolâtre », Titus s’inquiète de ce que pourront penser les réseaux sociaux de l’époque (« que dit la voix publique ? ») de son projet d’union avec Bérénice, la reine étrangère.
Dans cette tragédie du renoncement, du regard et de la cruauté, le vers racinien accueille la plainte de Bérénice dans un chant déchirant et magnifique du regret, dans lequel même Racine renonce, il renonce aux morts violentes habituelles de la tragédie et ne nous laisse, à la fin, que le mot « Hélas ! ».
Malcolm, Janet – La femme silencieuse. Sylvia Plath & Ted Hugues – Sous Sol 2023
« Le concept de vie privée est un écran, dissimulant le fait qu’il est pour ainsi dire impossible de préserver la sienne au sein d’un univers social. Dans toute lutte entre le public, avec son droit inaliénable à être diverti, et un individu qui souhaite qu’on lui fiche la paix, c’est presque toujours le public qui l’emporte. Et si nous croyions pouvoir être protégés de la méchanceté inconsidérée du monde, cette illusion est balayée sans merci à notre mort. »
Avec ce livre réfléchi et documenté, on ne lira plus jamais les biographies comme avant. Prenant pour exemple les biographies du couple de poètes Sylvia Plath et Ted Hugues, Janet Malcolm en déjoue les pièges et les faux-semblants en s’interrogeant sur ce qu’on peut se permettre à l’écrit à propos des morts, dégageant ainsi une véritable éthique pour les biographes et journalistes, mettant en évidence « l’insécurité épistémologique qui étreint, à chaque instant, les lecteurs de biographies et d’autobiographies. »
Concernant Ted et Sylvia, la revue des témoignages permet à Janet Malcolm de prendre du recul sur la manière dont leur histoire a été présentée jusqu’à présent (qui croire, comment savoir, où est la vérité dans toute cette affaire ?), sans pour autant donner un avis définitif sur la question : ça s’appelle la nuance.
Vous devriez essayer, semble-t-elle nous dire, dans ce livre très intéressant.
Malcolm, Janet – La femme silencieuse. Sylvia Plath & Ted Hugues – Sous Sol 2023