Christine de Pizan. Cent ballades d’amant et de dame. nrf Poésie/Gallimard
De l’amour et de la poésie, allons-y, on ne va pas bouder ce plaisir.
Ça date de la fin du XIVe siècle et du début du XVe : voilà qui nous intéresse.
C’est écrit par une femme du moyen-âge, voilà qui est plus rare. Christine de Pizan est considérée comme la première femme de lettres française, vivant de sa plume et inventant des formes d’écriture plaisantes et modernes.
Dans ces « Cent ballades d’amant et de dame », elle reprend à sa manière quelques codes de la poésie des troubadours, les renouvelant pour nous donner des textes formellement savants mais simples à lire, même pour le lecteur moderne.
Ça tient encore la route, c’est plein de beautés d’écriture rafraîchissantes et sensibles, c’est plaisant à lire tout en étant plein de profondeurs (le désir de l’autre, le langage du désir, la séparation…).
Pour les lecteurs du XXIe siècle qui savent encore lire, et qui n’ont pas peur que la dame mène la barque.
Christine de Pizan. Cent ballades d’amant et de dame. nrf Poésie/Gallimard
Marcuse, p. 192 Herbert Marcuse. L’homme unidimensionnel. Éditions de Minuit. 1968
Quand Marcuse fait une description critique, en 1964, de la société occidentale, on s’aperçoit à la relecture qu’il est encore pertinent aujourd’hui, sur de nombreux points :
« Ses caractères principaux (ceux de la société occidentale) sont bien connus : les intérêts du grand capital concentrent l’économie nationale, le gouvernement joue le rôle de stimulant, de soutien et quelquefois de force de contrôle ; cette économie s’imbrique dans un système mondial d’alliances militaires, d’accords monétaires, d’assistance technique et de plans de développement ; les «cols bleus » s’assimilent aux « cols blancs », les syndicalistes s’assimilent aux dirigeants des usines ; les loisirs et les aspirations des diverses classes deviennent uniformes ; il existe une harmonie préétablie entre les recherches scientifiques et les objectifs nationaux ; enfin la maison est envahie par l’opinion publique, et la chambre à coucher est ouverte aux communications de masse. « (p. 45)
Montrant la « cohérence interne » du capitalisme mondialisé, différant sans cesse le changement social, il observe déjà comment l’opinion publique et les communications de masse participent à ce maintien de la domination par les plus puissants dans une société où « la haine et la frustration sont privées de cible et le voile technologique dissimule l’inégalité et l’esclavage ». (p. 57)
Il est donc probable que de nos jours, il montrerait que les réseaux sociaux et les influenceurs (ceux qui font concurrence aux publicitaires), ainsi que tous ceux qui se croient libres dans cet univers de l’opinion, participent et font le jeu du système dominant, en reproduisant les dominations, les inégalités et les modes de pensée qu’il développe.
Mais ils ne le savent pas, ayant depuis longtemps renoncé à pratiquer l’argumentation et la dialectique, c’est-à-dire à penser : ils sont devenus des êtres unidimensionnels. Pour exemple, le chapitre 4 peut être considéré comme une description anticipée et judicieuse des discours de nos populistes contemporains qui cultivent la confusion du vrai et du faux. Plus loin, on trouve des outils conceptuels qui peuvent servir à décrire avant l’heure ce que l’on appelle maintenant le « buzz » sur les réseaux sociaux.
Marcuse : un classique de la critique sociale à relire d’urgence. Même s’il est impossible de soutenir qu’il est totalement d’actualité, il va plus loin que les simples anticipations relevées ci-dessus (il fait la critique de la linguistique d’Austin et de Wittgenstein), et relire ses analyses est un retour aux sources utile et revigorant pour comprendre notre monde actuel, et le critiquer de manière argumentée.
À noter, c’est important, que la traduction est de Monique Wittig.
« encore régner, et tout règne suppose l’acceptation des schèmes d’asservissement. »
G. Simondon, 1958
« C’est seulement par l’intermédiaire de la technologie que l’homme et la nature deviennent des objets d’organisation interchangeables. Les intérêts particuliers qui organisent l’appareil auxquels ils sont soumis, se dissimulent derrière une productivité et une efficacité universelles. En d’autres mots, la technologie est devenue le grand véhicule de la réification – une réification qui est arrivée à la forme la plus achevée et la plus efficace. »
Marcuse, p. 192 Herbert Marcuse. L’homme unidimensionnel. Éditions de Minuit. 1968
Pascal Quignard. Les Heures Heureuses. Albin Michel 2023
Le style de Quignard se déploie toujours, dans ce douzième volume de « Dernier Royaume », dans l’écriture fragmentaire.
Ces fragments, ces feuilles volantes aux paroles ailées, creusent le temps et approfondissent le vécu.
Ils sont comme des associations libres dans une cure psychanalytique, à la différence qu’ils sont voulus par l’auteur : révélateurs du « jadis », ils tentent de mettre au jour ce que les mots ne savent pas dire, ce que le langage échoue à exprimer.
Nourris de la grande culture littéraire et philosophique de l’auteur, ils naviguent entre récit, poésie et pensée pour nous entraîner à nouveau dans une expérience de lecture à nulle autre pareille, gratifiante et jouissive.
Quignard est aussi un conteur : il nous raconte de petits événements de son enfance, ou des anecdotes de la grande histoire dont on se demande où il va les chercher, et fait revivre des personnages fictifs ou réels oubliés.
Les heures heureuses (à prononcer en faisant ou pas la liaison) sont aussi celles de la lecture des livres de Pascal Quignard.
Pascal Quignard. Les Heures Heureuses. Albin Michel 2023
Le ressassement, symptôme de la dépression parmi d’autres, permet à Zorn, dans l’écriture, d’analyser en spirales sa névrose : l’exploration par la littérature est ici vertigineuse et détaillée, et réserve quelques surprises de taille. La spirale en question est comme l’enfer de Dante, un cône renversé : chaque fois qu’on repasse en un point de l’analyse, c’est plus en profondeur.
Certes, le lecteur psychologue peut s’amuser à lister tous les symptômes et mécanismes de défense décrits au fil du récit, mais l’important semble être ailleurs.
Non seulement Zorn arrive à transformer positivement l’annonce de son cancer, mais à bas bruit, sans pour autant renverser la table, son livre est aussi une critique implacable de son éducation aliénante et pourvoyeuse de frustrations et d’impossibilités de se situer du côté de la vie.
Par le biais d’une écriture intelligente et clairvoyante, Fritz Zorn universalise son propos, qui devient ainsi un livre de révolte pour tous et paradoxalement, c’est au moment où la mort approche que la pulsion de vie prend le pas sur Thanatos.
Le langage, servant ici à décrire une agonie physique et psychique, est le vecteur de la vie et de la réussite contre l’échec total d’une existence. Un texte fort impressionnant.
Monique Wittig. Le voyage sans fin. L’Imaginaire Gallimard.
Après avoir voyagé avec Dante dans « Virgile, non », Monique Wittig continue sa remise en cause du langage dominant en transformant Don Quichotte et Sancho Pança en deux femmes errantes, et en choisissant cette fois-ci la forme théâtrale.
La fable est plaisante et émouvante, le combat est douloureux, les moulins à vent sont nombreux.
C’est le combat pour la liberté jusqu’au risque de la folie qui est défendu ici et Wittig réussit à universaliser ainsi une lutte particulière pour l’altérité, un combat qui – semble-t-il – reste d’actualité même en Europe de nos jours.
C’est encore un très beau texte que nous offre ici Wittig, élément d’une œuvre majeure de la fin du XXe siècle.
Monique Wittig. Le voyage sans fin. L’Imaginaire Gallimard.
« … car c’est ainsi que m’apparaissent les écrivains, comme des fabricateurs de chevaux de Troie. »
Entre littérature, politique et réflexion critique, ces textes sont
d’abord un travail somptueux d’écrivain, un chantier sur les mots et les
phrases, le vocabulaire et la syntaxe, autrement dit sur le pouvoir et
la domination : une mise en forme du langage se prenant elle même pour
cible critique afin de mieux faire la critique des forces dominant le
langage et les structures sociales.
« Tout travail littéraire important est au moment de sa production comme un cheval de Troie, toujours il s’effectue en territoire hostile… »
C’est donc avec Nathalie Sarraute, Virgile, Proust, Benveniste et quelques autres que Wittig explore le chaos de l’écriture d’un livre et comment le langage littéraire impacte la réalité autant qu’il est impacté par les structures sociales dans lequel il se déploie. Le dernier texte se présente comme l’aboutissement des précédents, avec un sommet vers la page 138 : Wittig y analyse le concept de genre comme catégorie politique et comme « un instrument qui sert à constituer le discours du contrat social », en rappelant l’évidence qu’aussitôt qu’un locuteur actualise un discours, il y a manifestation du genre, et que cette manifestation est une mesure de domination et de contrôle.
Ce livre peut donc se lire comme un complément subtil ou une introduction à la lecture des romans de Monique Wittig ainsi qu’à son ouvrage majeur – « La pensée Straight » -, mais aussi comme un texte central de sa réflexion. Ce texte difficile est bien édité, avec préface, notes, notices et index.
Monique Wittig. Le chantier littéraire. PU Lyon 2010
Après ses trois premiers livres promouvant les pronoms on, elle et je, (œuvres que j’ai déjà évoquées sur sonneur.fr), Wittig prend ici pour modèle la Divine Comédie de Dante.
S’apprêtant à découvrir l’enfer, elle ne sera pas accompagnée par Virgile (d’où le titre du livre) mais par Manastabal, dans une entrée qui ne sera pas celle de la forêt obscure mais celle du plein vent.
Nos deux amazones découvrent bien vite que le premier cercle de l’enfer est une laverie automatique, et que le lieu ici décrit est une version fantastique du monde de leur époque dans lequel elles doivent d’abord affronter le rejet de leur altérité et l’intolérance.
Les âmes damnées, sans doute parce qu’elles sont privées du langage de la bienveillance, combattent sur un ring et sont vendues aux enchères.
Il faut dépasser la moitié du livre pour trouver une vision de cauchemar qui ressemble à celles que l’on trouve dans l’œuvre de Dante : c’est le lac aux suicidées, près duquel la voyageuse narratrice laisse exprimer sa détresse.
Au fil des quelques romans qu’elle a produits, Monique Wittig a construit une œuvre littéraire originale et à forte puissante poétique, précédant puis accompagnant son œuvre d’essayiste et ses combats sociaux.
Ce quatrième livre prend une forme narrative en apparence plus classique, s’éloignant des recherches du nouveau roman pour aller vers l’allégorie, et c’est très beau.
Monique Wittig. Le corps lesbien. Éditions de Minuit.
Monique Wittig. Le corps lesbien. Éditions de Minuit
Dans ce livre datant de 1973, le propos de Monique Wittig semble se radicaliser.
Après la mise en avant du pronom « on » dans « L’opoponax » 1964 et celle du pronom « elles » dans « Les guérillères » 1969, voici l’avènement du « je » dans « Le corps lesbien » 1973.
Ou plus précisément du « j/e », et de la forme pronominale « m/e », Wittig indiquant qu’elle ne fait qu’entrer par effraction dans un langage qui lui est étranger, car dominé par l’universalité du « il ». Wittig continue donc de creuser la langue française, mais au-delà de ses recherches formelles, ce qui frappe une fois de plus, c’est la grande beauté de ce texte, sa puissance poétique et brûlante placée sous le signe de Sappho.
Elle met cette fois en scène un corps morcelé, déchiqueté, comme autopsié, mais c’est bien le langage qui est ici décortiqué, démonté pour mettre en évidence les rapports de domination.
On a donc un texte multidimensionnel, poétique, politique, de recherche formelle, mais qu’on ne peut réduire à l’une ou l’autre dimension. Autrement dit, classer ce livre dans une rubrique unique (poésie, ou féminisme, ou lesbianisme, ou politique), cela serait le réduire et passer à côté.
On le rangera donc sur l’étagère Monique Wittig et cela sera déjà fabuleux.
Monique Wittig – Les guérillères – Éditions de Minuit. 1969
Monique Wittig, dans « Les guérillères » 1969 (mot contractant guerrières et guérilla) se dévoile plus que dans L’Opoponax de 1964. Au pronom « on » mis en avant dans le précédent texte succède le pronom « elles » vecteur d’un écrit à la grande beauté formelle.
Wittig continue et prolonge sa révolution poétique et politique en venant, entre autres procédés, remettre en question l’universalité du « il » de la langue française.
« Elles » ressemblent d’abord à des moutons noirs se serrant les unes contre les autres, mais finissent par revendiquer un langage nouveau, porte d’accès à de nouveaux pouvoirs. Mais qu’on ne s’y trompe pas : on n’a pas affaire ici à un pensum militant, mais à un texte littéraire à la beauté sidérante.
Monique Wittig – Les guérillères – Éditions de Minuit. 1969