Amour des lettres

Guilleragues, Gabriel de - (1628-1685) - Lettres portugaises - Flammarion 2009
Guilleragues, Gabriel de – (1628-1685) – Lettres portugaises – Flammarion 2009

À l’époque des SMS, des blogs et des réseaux sociaux ; à un moment où l’on n’écrit plus de lettres depuis longtemps, quel intérêt peut-on porter à une correspondance amoureuse du XVIIe siècle ?

Les lettres de la religieuse portugaise témoignent d’une passion amoureuse originale dans la langue somptueuse de la fin de l’âge classique et cela devrait suffire à notre bonheur.
Elles sont aussi un texte au destin exceptionnel ayant contribué à la définition de la littérature moderne, la préface et le dossier de cette édition GF Flammarion étant à ce sujet très instructifs.
Guilleragues (1628-1685) réussit le tour de force de faire parler une femme aimant dieu et son amant et, s’effaçant comme auteur, de laisser croire pendant trois siècles à la réalité de ces fragments d’un discours amoureux.
La beauté de ce discours est celle de la langue mais aussi celle de la vérité et modernité des sentiments éprouvés.

À l’époque des SMS, des blogs et des réseaux sociaux ; à un moment où l’on n’écrit plus de lettres depuis longtemps, peut-être faut-il avoir écrit ou reçu soi-même des lettres d’amour pour apprécier cette littérature, allez savoir… 

Guilleragues, Gabriel de – (1628-1685) – Lettres portugaises – Flammarion 2009
  
 

Personne ne t’écoute.

Dorst, Tankred - La grande imprécation devant les murs de la ville - L'Arche 1997 
Dorst, Tankred – La grande imprécation devant les murs de la ville – L’Arche 1997 

La grande muraille face à laquelle la jeune femme lance ses imprécations est une métaphore rendant universel le propos de cette pièce de théâtre datant de 1961 (date de la construction du mur de Berlin, faut-il le rappeler).
Le langage, l’identité des personnages se heurtent au mur de la dictature. La féminité et le désir font face au mur de la masculinité. La loi soumise à l’arbitraire fait perdre aux mots leur sens et leur force, la vérité perd sa fonction de découverte.
La relecture de cette œuvre accroche des résonances contemporaines, et c’est effrayant. 

Dorst, Tankred – La grande imprécation devant les murs de la ville – L’Arche 1997 
  
 

Sexton, Huynh & Godi

Patricia Godi
Anne Sexton
Patricia Godi
Anne Sexton

Patricia Godi nous offre ici des études documentées sur la poésie de Anne Sexton (1928-1974), dont elle avait préfacé le recueil « Tu vis où tu meurs » traduit par Sabine Huynh, recueil qu’il faut avoir à proximité pour lire ce livre.
C’est un outil remarquable pour approfondir la lecture de cette œuvre originale commencée comme une psychothérapie, continuée comme une lutte et contenant les prémisses des combats féministes à venir.
Godi explore ainsi les liens de cette écriture avec l’expérience psychiatrique et psychanalytique de Sexton, les liens de l’œuvre avec l’expérience de la dépression suicidaire mais aussi avec la place que pouvait tenir une femme rebelle dans la société américaine des années cinquante. L’écriture devient ainsi un contenant psychique de la folie, mais aussi un lieu langagier de lutte pour la vie et de reconstruction de soi.
Il est montré dans ce livre que la poésie de Sexton n’est pas que l’écriture de la pathologie et de la vulnérabilité et des mises à l’épreuve du corps féminin, mais qu’elle est aussi exploration d’un « être-femme » progressivement redécouvert, préfigurant les mouvement de libération des femmes des années 70. (p. 194)
La poésie de Sexton est puissante et fascinante, les commentaires et études de Patricia Godi sont instructifs et passionnants.

Un prochain volume de poésies de Anne Sexton va bientôt paraître aux éditions des femmes, d’autres suivront en 2024.


A DIT LA POÉTESSE À SON ANALYSTE

Mon affaire, ce sont les mots. Les mots sont comme des étiquettes,
ou des pièces de monnaie, ou mieux, un essaim d’abeilles.
J’avoue que seules les sources des choses arrivent à me briser ;
comme si les mots étaient comptés telles des abeilles mortes dans le grenier,
détachées de leurs yeux jaunes et de leurs ailes sèches.
Je dois toujours oublier comment un mot est capable d’en choisir
un autre, d’en façonner un autre, jusqu’à ce que j’aie
quelque chose que j’aurais pu dire…
mais sans l’avoir fait.

Votre affaire, c’est de surveiller mes mots. Mais moi
je n’admets rien. Je travaille avec ce que j’ai de mieux, par exemple,
quand je parviens à écrire l’éloge d’une machine à sous,
cette nuit-là dans le Nevada : en racontant comment le jackpot magique
est arrivé alors que trois cloches claquetaient sur l’écran de la chance.
Mais si vous disiez de cette chose qu’elle n’existe pas,
alors je perdrais mes moyens, en me rappelant la drôle de sensation
dans mes mains, ridicules et encombrées par tout
l’argent de la crédulité.

Traduction Sabine Huynh

Un prochain volume de poésies de Anne Sexton va bientôt paraître aux éditions des femmes, d’autres suivront en 2024.   


  
 

The silence of the sea

Coleridge, Samuel Taylor - La ballade du vieux marin - Éditions Publienet 2018
Coleridge, Samuel Taylor – La ballade du vieux marin – Éditions Publienet 2018

Le poème le plus célèbre de Coleridge est probablement l’hallucination la plus étrange et puissante du romantisme américain.
Pourquoi un fêtard renonce-t-il à aller à la noce, s’arrêtant fasciné dès les premiers mots du vieux marin par son récit fantastique et lugubre (« Sidéré, il écoute comme un petit enfant ») ?
Parce qu’il est à l’image de nous-mêmes, lecteurs captés par cette poésie narrative d’une grande densité, emplie d’images ténébreuses d’une grande force imaginative et symbolique : la mer pourrissante, l’inconnue tristesse, l’albatros pendentif, le vaisseau fantôme, le soleil strié de barreaux, les marins fantômes, la tempête, le choeur de séraphins, etc.
Cette édition bilingue avec la traduction de Patrick Calais est accompagnée d’une postface instructive de Michel Volkovitch et des illustrations de Gustave Doré. Du beau travail. 

Coleridge, Samuel Taylor – La ballade du vieux marin – Éditions Publienet 2018
  
 

Vallée du désir

Michon, Pierre - La Grande Beune - Folio Gallimard 2006
Michon, Pierre – La Grande Beune – Folio Gallimard 2006

La vallée de la Beune n’est pas une fiction : le cours d’eau chemine à l’ouest des Eyzies depuis les environs de Saint-Geniès, pour se jeter dans la Vézère au pied de la statue de Cro-Magnon. Le ruisseau passe au pied de l’un des sites les plus spectaculaires de la région, le château de Commarque, faisant face à celui de Laussel. Pour les cinéphiles, on voit ce lieu dans les dernières scènes du film « Les duellistes » (1977) de Ridley Scott, lors du dernier duel entre Harvey Keitel et Keith Carradine (le tout dernier plan, lui, montre la vallée de la Dordogne à la Roque-Gageac).

Le lieu a aussi probablement servi de modèle à Robert Merle pour son roman « Malevil ». Les grottes au pied du château étaient hantées par l’écrivain François Augiéras dans les années 60-70. Plus important pour le roman de Michon : la région est celle d’une des plus grandes concentrations au monde de sites préhistoriques.  

La vallée de la Beune est une fiction : le personnage du roman y arrive en 1961, un début qui semble discrètement placé sous l’évocation de Dante et de la Divine Comédie : une allusion à cette œuvre page 22 (l’amour qui meut les étoiles) vient confirmer cela. Une sorte d’enfer, donc, bien doux pourtant, porté par les fonds anciens d’une culture locale venant du fond des âges et surtout par les tourments du désir qui troublent le jeune personnage du roman de Michon.

L’Achéron à traverser est ici celui du passage à l’âge adulte dans un pays fait d’âges au passé archaïque et indéfini. L’accompagnateur de Dante était Virgile : ici, le jeune narrateur trouve une accompagnatrice, l’hôtesse Hélène, comparée à la Sybille de Cumes, prophétesse au langage énigmatique qu’on retrouve dans les métamorphoses d’Ovide. Le désir, lorsqu’il apparaît, éclate dans une dimension animale sans être bestiale sinon dans le fantasme, archaïque et sensuelle, transperçant de ses flèches le héros s’identifiant à un saint Sébastien local (Jean-Gabriel Perboyre). Plus loin, c’est l’univers des contes qui
entre en jeu dans l’épisode du renard dans lequel la femme convoitée devient une princesse aux airs de fée rurale.
La visite d’une grotte est comme un retour à la matrice, au sein maternel, une dernière hésitation avant d’entrer dans l’âge adulte. Ce texte court recèle plus de richesses que ne peuvent en contenir nos rêves. 

Michon, Pierre – La Grande Beune – Folio Gallimard 2006
  
 

Une plume pour oiseaux

Fortier, Dominique - Les villes de papier, une vie d'Emily Dickinson - Le Livre de Poche 2022
Fortier, Dominique – Les villes de papier, une vie d’Emily Dickinson – Le Livre de Poche 2022

Le village d’Amherst, Massachusetts, milieu du XIXe siècle : un merle se pose sur l’appui d’une fenêtre, il y a dans la bibliothèque des ouvrages qui s’abreuvent à l’eau des fleurs – car transformés en herbiers – et au-dehors les processions sur la route du cimetière. La maison est peuplée de livres et de gravures, beaucoup moins de poupées et de peluche et les merveilles hypnagogiques sont le cri de l’oiseau moqueur, la première neige et un encrier qui ne se vide jamais.
Dominique Fortier choisit l’évocation sous forme de courts chapitres et réussit ainsi à nous transporter dans l’espace et le temps près d’Émile Dickinson, donnant judicieusement une teinte poétique à sa prose qui sort ainsi de l’aspect narratif ou événementiel de la biographie sans pour autant négliger les histoires et les informations sur la vie d’Emily.

« Tous s’entendent pour dire qu’Emily Dickinson n’avait qu’une sœur, Lavinia, dite Vinnie, née deux ans après son aînée. Mais en réalité, elle a trois autres sœurs, cachées dans sa chambre : Anne, Charlotte, Emily, comme elle. Les Brontë y vivent en bonne harmonie avec le reste de la famille d’Emily : Browning, Emerson, Thoreau. » p. 128

Fortier, Dominique – Les villes de papier, une vie d’Emily Dickinson – Le Livre de Poche 2022
  
 

Le rouge-gorge d’Amherst

Dickinson, Emily - Lieu-dit éternité - Points Seuil 2022
Dickinson, Emily – Lieu-dit éternité – Points Seuil 2022

Hantée par la mort, cette poésie ? Pas tout-à-fait quand on découvre l’ironie parfois féroce avec laquelle la poète d’Amherst emballe ses poèmes dans des conclusions surprenantes, telle cette prière inattendue :
Au nom de l’Abeille –
Et du Papillon –
Et de la Brise – Amen !

La force des mots est ici analogique de la force de caractère de l’auteur, qui préfère noter que les oiseaux se sont envolés plutôt que de s’attarder à un bavardage mortifère.
Les oiseaux et les abeilles plutôt que la pompe funèbre : la disparition d’un être retourne ainsi à la nature. Pas de froideur là-dedans, mais retour à l’apaisement possible d’un chagrin débarrassé – par les mots du poème – de ses costumes sociaux.
Et il y a aussi le rouge-gorge pour nous dire comment s’est levé le soleil…

Dickinson, Emily – Lieu-dit éternité – Points Seuil 2022
  
 

Vin & tulipes

Khayam, Omar - Rubayat - Poésie/ Gallimard 1994
Khayam, Omar – Rubayat – Poésie/ Gallimard 1994

L’aspect parfois rabelaisien avant l’heure de ces quatrains moyenâgeux de Omar Khayam les rend très plaisants au lecteur moderne.
On peut les lire comme poèmes d’un sceptique bon vivant, comme expression d’un épicurisme tardif ou d’un stoïcisme médiéval (voir la préface d’André Velter). Sujets à interprétations diverses, ils sont tout à fait susceptibles de combler les lecteurs modernes adeptes de réjouissances littéraires. 

Après vérification, Rabelais ne semble pas y faire allusion dans ses cinq livres : aurait-il raté quelque chose ?  Allez, l’un de mes préférés :

« Ils disent tous : «  Il y aurait, il y a même un enfer ! « 
Blablabla ! Le cœur ne doit pas s’émouvoir !
Si tous ceux qui font l’amour et qui boivent sont de l’enfer,
Demain le Paradis, comme le creux de la main, est désert
. »

Khayam, Omar – Rubayat – Poésie/ Gallimard 1994
  
 

Muse inquiète

Godi, Patricia - Sylvia Plath, mourir pour vivre - Éditions Aden, Bruxelles 2006
Godi, Patricia – Sylvia Plath, mourir pour vivre – Éditions Aden, Bruxelles 2006

L’exploration de l’œuvre de Sylvia Plath ne cesse d’être pleine de surprises et de bonheurs de lecture et fait d’elle l’une de nos auteures préférées.
Cette biographie détaillée est un bel outil de voyage dans les écrits de Plath, car elle ne se contente pas de raconter la chronologie de vie, mais replace les évènements et les textes dans le contexte de l’époque, ce qui permet de mieux comprendre les comportements et les textes de Sylvia.
Elle est aussi la description du vécu exemplaire d’une intellectuelle face à la domination masculine des années 50, ce qui n’est pas sans résonances modernes, mais pas seulement : on y lit aussi le récit de la dépression face à l psychiatrie de l’époque dans ce qu’elle peut avoir de pire (les électrochocs) ou de meilleur (la psychanalyse avec Ruth Beuscher), ainsi que celui de la République des lettres du moment.
Cette recherche instructive de la spécialiste Patricia Godi (dont on a aussi envie de lire le livre qu’elle a écrit sur Anne Sexton) peut donc se lire avec profit en ayant à proximité le volume de la collection Quarto Gallimard (coordonné par P. Godi) qui contient la presque totalité de l’œuvre de Plath (poèmes, romans, nouvelles, journaux…).
Vive la lecture !  

Godi, Patricia – Sylvia Plath, mourir pour vivre – Éditions Aden, Bruxelles 2006

Plath, Sylvia – Oeuvres – Quarto Gallimard 2011
 


L’être et le mendiant


 

Elias Canetti Les voix de Marrakech
Elias Canetti
Les voix de Marrakech

Rien de ce qui est humain ne semble étranger à Elias Canetti, qui nous offre dans ce beau petit livre des descriptions de comportements qui se révèlent être une réflexion sur l’altérité, l’essence de l’être. 

Journal d’une visite à Marrakech en 1953, Canetti décrit des relations humaines éternelles, en lien avec la survie et la misère, ainsi que la domination coloniale. 

Sa description des écrivains publics de la place Jemaa El Fna est l’occasion d’une réflexion sur le langage et l’écriture, ses visites chez l’habitant lui renvoient l’image de son statut d’européen. 

Fascinant, poétique et humaniste.

Canetti, Elias – Les voix de Marrakech – Le Livre de Poche 2002