Société secrète

Sollers, Philippe - Le cœur absolu - nrf Gallimard 1987
Sollers, Philippe – Le cœur absolu – nrf Gallimard 1987

Pour clore (peut-être) un été avec Dante (entre autres), replongée dans ce roman de Sollers datant de 1987, dans lequel L’Alighieri est très présent. Relire Sollers, c’est prendre la mesure d’une œuvre géniale qui depuis 60 ans à sa place à part dans l’histoire de la littérature française, au-dessus et à côté de la mêlée. Dans ce livre, le récit, la narration (une mise en abyme où le narrateur est un écrivain qui rédige le livre que vous, lecteur ou lectrice, êtes en train de lire), les personnages sont consistants, ont de l’épaisseur : ils deviendront de plus en plus évanescents dans les romans plus récents. La liberté, l’exception sont le propos et les entraves, les réductions sont traquées sans faiblir et sans donner de leçons, l’ensemble étant souvent accompagné d’un humour désopilant dans un style enlevé, molto vivace, en bonne compagnie : des femmes, bien sûr, mais aussi Bach, Mozart, Dante, Casanova et Venise et une bouteille de vin de Bordeaux. Tout va bien… 

Sollers, Philippe – Le cœur absolu – nrf Gallimard 1987
 
 

Sollers chantre de Dante

Ces entretiens entre Sollers et Benoît Chantre, j’étais passé à côté lors de la première lecture, les trouvant trop difficiles à lire. Cette fois-ci, et après un été passé avec Dante, cette lecture me passionne et je lis le crayon à la main. Sollers note à juste titre : « On ne va pas pouvoir s’arrêter avec Dante ; il faudra toujours le relire ». Ce dialogue de haute volée est une lecture de Dante qui convoque l’histoire de la philosophie, de l’art, la littérature et la peinture, la théologie ainsi que la critique sociale : ça étincelle et ça part dans tous les sens, il faut donc adapter sa lecture en conséquence. Comme souvent avec Sollers, cette relecture de la Divine Comédie est l’occasion de mettre en œuvre sa « Guerre du goût », c’est à dire de faire la critique de notre monde contemporain tout en faisant le passeur en littérature, et c’est toujours aussi savoureux. L’exception, la singularité dans l’expérience des limites sont ici la règle. Rimbaud, Baudelaire, Joyce, Heidegger, Picasso et bien d’autres répondent à l’appel de Dante, ou de Sollers, allez savoir… Fascinant et brillant vont en bateau. 

« On ne va pas pouvoir s’arrêter avec Dante ; il faudra toujours le relire »

Sollers, Philippe – La Divine Comédie – Desclée de Brouwer 2000
 
 

Sollers, Philippe - La Divine Comédie - Desclée de Brouwer 2000
Sollers, Philippe – La Divine Comédie – Desclée de Brouwer 2000

Sherlock Dante

Barbero, Alessandro - La vraie vie de Dante - Flammarion 2021
Barbero, Alessandro – La vraie vie de Dante – Flammarion 2021

Dans ce livre, à réserver plutôt aux Dantophiles, Barbero nous entraîne dans une enquête minutieuse à travers des sources fragmentaires et toujours sujettes à interprétation, pour décrire l’homme Dante, loin de l’image du poète éthéré, mais plutôt en homme d’affaires et d’argent, en professionnel de la communication politique, en père de famille, en intellectuel surdoué, en guerrier, en exilé éprouvant la honte… Barbero décrit aussi la vie à Florence en cette fin du moyen-âge et c’est passionnant et étonnant. Même le lecteur familier de l’œuvre de l’Alighieri apprendra par mal de choses dans cette biographie. Il est vrai qu’avec Dante, on en apprend tous les jours. 

Barbero, Alessandro – La vraie vie de Dante – Flammarion 2021
 
 

Traversée des signes

Sollers, Philippe - L'écriture et l'expérience des limites - Essais Points Seuil
Sollers, Philippe – L’écriture et l’expérience des limites – Essais Points Seuil

Je ressors ce livre fameux pour relire l’un des textes qu’il contient, « Dante et la traversée de l’écriture (1965) ». Cet essai a été important pour la réception de Dante en France ainsi que dans l’œuvre de Sollers : dans une belle écriture à la fois savante et poétique, celui-ci détaille sa lecture de la Divine Comédie ainsi qu’une analyse précise de la Vita Nova. Ça n’est pas toujours facile à lire mais le lecteur est grandement récompensé de ses efforts : ce livre est un coup de maître toujours actuel, la lecture de Dante y est accompagnée brillamment par celles de Sade, Lautréamont, Artaud, Bataille. 

Sollers, Philippe – L’écriture et l’expérience des limites – Essais Points Seuil
 
 

Vie amoureuse

Dante Alighieri - Vita Nova - nrf Gallimard 1974
Dante Alighieri – Vita Nova – nrf Gallimard 1974

Dans ce petit livre écrit avant la Divine Comédie, le génie moderne de Dante éclate déjà à chaque page. Morceaux de prose et sonnets sont mêlés, les uns commentant les autres. L’Alighieri y raconte sa rencontre avec Béatrice : mais cela va beaucoup plus loin. Il cherche les mots, questionne la langue et se dirige doucement vers la rédaction de son grand œuvre. Dante trouve ainsi la béatitude dans les paroles qui louent sa dame, le lecteur trouve la béatitude dans ce sommet du dolce still nuovo

Dante Alighieri – Vita Nova – nrf Gallimard 1974
  
 

Évanescences

Marie Cosnay. Des métamorphoses. Cheyne éditeur 2012

« Je peux tout accepter, la rupture des liaisons logiques, historiques », est-il indiqué dès la deuxième phrase. Le lecteur doit lui aussi accepter d’adapter sa lecture devant cette prose poétique où tout se transforme, que ce soient les personnages – évanescents et changeants – ou le fil narratif soumis à la logique onirique plus qu’à la linéarité. Ces glissements permanents du sens déterminent probablement les limites de l’exercice, dans lequel le narrateur et même le lecteur échappent à la fixité. Mais l’ensemble a sa cohérence poétique qui lui donne une force qui entraîne la lecture jusqu’au bout de ce texte de 78 pages.

Marie Cosnay. Des métamorphoses. Cheyne éditeur 2012

D’Orphée à Achille : Les Métamorphoses (Ovide) livres X,XI,XII. Nous éditeur 2011

Les Métamorphoses d’Ovide (Nouvelle traduction). Le livre de poche 2020


 

Ce sont les mots

« L’eau était si claire que l’on pouvait y lire un livre » 

Anne Sexton
Tu vis ou tu meurs

La poésie puissante de Anne Sexton (1928-1974) n’est pas sans rappeler celle de Sylvia Plath, et pas seulement parce que les deux femmes se connaissaient et avaient des similitudes biographiques (lutte contre la dépression, lutte autour de leur condition féminine de l’époque, suicide), mais surtout parce que ces textes sont forts, impressionnent le lecteur par l’intrication du quotidien commun et du tragique, par la volonté de vivre grâce aux mots. 

« Mon affaire, ce sont les mots » écrit-elle. Cela devient aussi l’affaire du lecteur, dans le vertige des phrases d’Anne comme dans celles de Sylvia. Bien sûr, on ne doit pas oublier de dire que ces textes précurseurs permettent de mieux comprendre les luttes féministes contemporaines, mais on ne peut pas les réduire à cette seule dimension : c’est avant tout pour leur impressionnante force poétique qu’on les met en valeur ici. 

Sabine Huynh est la traductrice de ces textes : on peut, sur l’internet, l’entendre lire l’un des poèmes essentiels de ce livre, celui écrit par Anne à propos de la mort de Sylvia. 

——————— LA MORT DE SYLVIA pour Sylvia Plath 

Sylvia, Sylvia, avec une boîte terne de pierres et de cuillères, avec deux gamins, deux météores errant dans la petite salle de jeux, avec tes dents mordant le drap, mordant la poutre et la prière muette, (Sylvia, Sylvia où es-tu partie après m’avoir écrit du Devonshire sur la culture des patates et l’élevage des abeilles?) en quoi croyais-tu, comment diable t’es-tu mise là-dedans? Voleuse! – comment as-tu pu ramper, y ramper seule jusqu’à la mort que je désirais tant depuis des lustres, la mort que nous avions dit avoir surmonté toutes les deux celle que nous portions sur nos seins maigres, celle dont nous parlions si souvent après avoir bu trois vermouths de trop à Boston, la mort qui parlait de psys et de cures, la mort qui parlait comme des épouses complotent, la mort à laquelle nous trinquions, les raisons puis les actes discrets? (À Boston la mortelle course en taxi, oui encore la mort, cette course pour rentrer avec notre mec.) Ô Sylvia, je me souviens du batteur endormi qui scandait sa vieille histoire sur nos yeux, combien nous voulions qu’il vienne, ce sadique, cet efféminé new-yorkais, faire son travail nécessaire, une fenêtre dans un mur ou une piaule, et depuis cette fois-là il attendait sous notre cœur, notre placard, et je vois maintenant que nous l’avons rangé année après année, vieilles suicidées, et je sais en apprenant ta mort, quel goût terrible elle a, un goût de sel. (Et moi, moi aussi. Et maintenant, Sylvia, toi encore avec la mort encore, cette course pour rentrer avec notre mec.) Et je dirai juste, mes bras tendus vers ce lieu de pierre, qu’est-ce que ta mort sinon une vieillerie qui nous appartient, un grain de beauté tombé de l’un de tes poèmes? (Ô mon amie, quand la lune est mauvaise, et que le roi est parti, et que la reine est à bout, l’ivrogne se doit de chanter!) Ô ma toute petite mère, toi aussi! Ô ma drôle de duchesse! Ô ma chose blonde! 17 février 1963

Sexton, Anne – Tu vis ou tu meurs : Œuvres poétiques 1960-1969 –  Éditions des femmes 2022



 

(ne pas) Regarder à la dépense

Ça commence par un premier chapitre éblouissant et malicieux, une sorte d’introduction préface au roman dans laquelle Haenel brouille avec humour la frontière entre fiction et réalité, et propose sans en avoir l’air un texte post-moderne se prenant lui-même pour objet de réflexion. 

Mais cela va plus loin car la fantaisie de l’auteur nous entraîne avec facétie, en compagnie de Georges Bataille et de son ouvrage « La part maudite » (il faut le faire !) dans un lieu auquel on accède par un tunnel : on se rend compte alors que la référence à Bataille et à son concept de « dépense » n’est pas simplement décorative, mais que tout le roman en est une illustration, un commentaire, une mise en application poétique. 

Cela donne un roman subtil dans lequel est présente la critique sociale sous forme d’un démontage précis et cocasse du capitalisme, avec pour bouée de sauvetage l’amour, mais aussi l’amour des mots et de la littérature, qui nous laisse, en passant, des phrases comme : « Croyez-moi : la littérature appartient aux bienheureux. » ou bien « Lire est une manière d’établir des liens avec des choses invisibles. » 

La salle des coffres de la Banque de France y est comparée au système philosophique de Hegel, et des traces des précédents livres de Haenel parsèment le roman, le texte se fait de plus en plus poétique vers la fin de cette caresse du temps. 

La littérature appartient bien aux bienheureux.

Haenel, Yannick – Le trésorier-payeur – Gallimard 2022


 

Dante perfection

Dante Alighieri. La Divine Comédie. Gallimard Pléiade 2021
Dante Alighieri. La Divine Comédie. Gallimard Pléiade 2021

C’est parti à nouveau : calé sur la « vitesse de Dante », laissant toute espérance autre que celle d’une expérience langagière hors norme, on repart en compagnie de Virgile, après avoir traversé la forêt obscure et la porte du rêve, à la rencontre d’Homère et d’Horace, des amoureux Paolo et Francesca (qui trouvent l’amour en lisant !), des poètes occitans Bertrand de Born et Arnaut Daniel, pour finir par retrouver Béatrice et la lumière des étoiles, après un voyage terrible et éblouissant à travers l’enfer, le purgatoire et le paradis. Cette nouvelle édition bilingue reprend la fabuleuse traduction de Jacqueline Risset, accompagnée de tout l’appareil de notes habituel dans cette collection, l’ensemble étant complété par un dossier des lectures de Dante au XXème siècle : cette (re)lecture, accompagnée de celle des livres de Risset sur Dante (33 écrits sur Dante ; Dante écrivain ou l’Intelleto d’amore ; Dante une vie) a un goût de perfection : tiendrait-on là entre les mains l’un des plus beaux livres de la bibliothèque ?

Oui. (Un « oui » à lire en y mettant le ton de Molly Bloom…)
 

Dante Alighieri. La Divine Comédie. Gallimard Pléiade 2021

Jacqueline Risset :   

33 écrits sur Dante. Éditions Nous 2021                              

Dante, une vie. Flammarion 1999                              

Dante écrivain. Seuil 1982


 
 

Le paradis de Jacqueline

Risset, Jacqueline - 33 écrits sur Dante -Éditions Nous 2021
Risset, Jacqueline – 33 écrits sur Dante -Éditions Nous 2021

Ouvrage judicieux et passionnant, ce livre témoigne de la grande aventure intellectuelle qu’a été la traduction de la Divine Comédie de Dante par Jacqueline Risset (1936-2014), aventure commencée à la fin des années 60 jusqu’à la mort de l’auteure, ayant trouvé son point d’orgue avec la publication posthume de cette traduction dans la collection de la Pléiade en 2021. 

Camus écrivait qu’il faut imaginer Sisyphe heureux : Sisyphe, c’est Dante à l’orée du paradis ; c’est aussi le lecteur de Dante, qui y revient éternellement ; c’est aussi Jacqueline Risset qui rappelle avec humilité que toute traduction est amenée à être dépassée un jour ou l’autre. La sienne à encore bien du temps devant elle.

Belle lecture passionnante et instructive. Sisyphe heureux, vous dis-je.

Yo !  

Risset, Jacqueline – 33 écrits sur Dante -Éditions Nous 2021