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Ponge, Francis - Cahier de l'Herne - L'Herne 1986
Ponge, Francis – Cahier de l’Herne – L’Herne 1986

Ce numéro des Cahiers de L’Herne, bien que datant de 1986, reste un livre précieux pour découvrir ou approfondir la lecture de l’œuvre de Francis Ponge. Dans les textes de Ponge qui parsèment ce Cahier, il y a ces billets publiés dans le « Progrès de Lyon » en 1942 qui, bien qu’en marge de la production littéraire de l’auteur, en sont une image introductive pleine d’humour et d’humanité. On peut compléter cette lecture avec le livre que Sollers avait consacré à Ponge, en 1963 je crois…
De beaux objets pour ouvrir la porte d’une œuvre majeure de la littérature française du XXe siècle. 

Ponge, Francis – Cahier de l’Herne – L’Herne 1986
   

Dérober Rimbaud

Thomas, Henri - Une saison volée - nrf Gallimard
Thomas, Henri – Une saison volée – nrf Gallimard

Le protagoniste, de retour d’Amérique, est à Paris, dans l’île Saint-Louis, où il se met à s’occuper d’un vieil arménien : cet aspect humaniste de ce roman de 1986 (donc écrit à la fin de la vie de l’auteur) nous surprend un peu par rapport à d’autres romans lus de Henri Thomas, mais nous plaît beaucoup. Il y a aussi une société plus ou moins secrète d’individus ayant joué des rôles peu reluisants pendant la guerre donnant un air modianesque au roman, et un manuscrit de Rimbaud rendant fou les personnages et l’écriture dans la dernière partie du livre. C’est donc un roman surprenant et déconcertant. 

Thomas, Henri – Une saison volée – nrf Gallimard
 
 

Les ondes des chats

Thomas, Henri - John Perkins suivi de Un scrupule - Gallimard
Thomas, Henri – John Perkins suivi de Un scrupule – Gallimard

Colère entre John (alcool) et Paddy (short noir à galons rouges). Mais John ne peut pas partir
La mort de Jim, l’ami guitariste, et il y a les oiseaux, le chien et des chats qui dégagent des ondes mystérieuses
Jamais John n’a frappé Paddy, mais il casse les meubles
Fracas
Le professeur Godwin qui regarde parfois par sa fenêtre habite en face
Les bureaux de l’outillage électronique et des souvenirs de Dijon et de la fille du notaire…

On est dans la région de Concord Massachusetts non loin de l’étang de Walden cher à Henri David Thoreau, et dans un roman ayant obtenu le prix Médicis en 1960, un roman étonnant avec deux fins distinctes, un procédé d’écriture analogique des hésitations du héros.
Encore un bon livre de l’oublié Henri Thomas.  

Thomas, Henri – John Perkins suivi de Un scrupule – Gallimard
 
 

Ombres de Londres

Thomas, Henri - La nuit de Londres - L'Imaginaire Gallimard
Thomas, Henri – La nuit de Londres – L’Imaginaire Gallimard

Le narrateur errant dans la nuit explore l’expérience du vide dont il fait son observatoire, essayant de comprendre la foule londonienne. Les événements sont avant tout textuels dans ce roman datant de 1956, dans lequel on goûte avec délectation (« on goûte avec délectation », quel poncif d’expression !) cette prose d’un auteur rangé sur l’étagère des oubliés, un lieu recelant pourtant des trésors. Si l’on omet le dernier chapitre, qui ramène le texte vers le classicisme, les pages précédentes, dans leur style d’écriture, semblent annoncer le nouveau roman.

Henri Thomas (1912-1993) est donc à ressortir de l’ombre. Certains de ses romans se lisent dans la collection L’imaginaire Gallimard, qui regorge de pépites (« regorge de pépites », quel lieu commun encore) littéraires. On y va. 

Thomas, Henri – La nuit de Londres – L’Imaginaire Gallimard
 
 

Répétition au bal (truc de lecture)

Marguerite Duras Le ravissement de Lol V. Stein
Marguerite Duras
Le ravissement de Lol V. Stein

Parfois, lors de la lecture d’un texte d’un auteur qui a du style, il faut s’y reprendre à deux fois pour y entrer, en relisant le premier chapitre.
Une fois installé dans le rythme, on ne lâche plus le livre. Magie de la littérature. 

Ah oui, j’oubliais : le Duras, c’est aussi un bon vin du Sud-Ouest (joli château en haut d’une colline, surplombant les vignes). 

Duras, Marguerite – Le Ravissement de Lol V. Stein – Folio Gallimard 1976
 
 

Géographie du style

Gracq, Julien - Nœuds de vie - Éditions José Corti 2021
Gracq, Julien – Nœuds de vie – Éditions José Corti 2021

Dans le monde de Julien Gracq, la route est un ruban précaire, la province respire de façon lente et balsamique, et le vert est un appel à l’enlisement, à l’imprégnation et l’auteur prophétise avant l’heure le retour de la terreur des âges obscurs et la perte de la solidité de la terre. On se glisse à nouveau avec délectation dans le style si particulier de l’écrivain géographe comme on se glisse le soir en hiver sous un édredon, et on n’a plus envie d’en sortir, et on ne s’y endort pas, vite secoué par les notations féroces et jubilatoires concernant le monde des lettres ou la vie sociale. Un effet retrouvé chez peu d’écrivains : Proust, Flaubert, Stendhal. Qui d’autre ? Exagère-je ? 

Gracq, Julien – Nœuds de vie – Éditions José Corti 2021
 
 

Amours bleu Klein

Millet, Catherine - Commencements - Flammarion 2022

Avec la publication de ces « Commencements », Catherine Millet consolide la construction d’une œuvre autobiographique magistrale, commencée avec « La vie sexuelle de Catherine M. » en 2001, continuée avec « Jour de souffrance » en 2008 et « Une enfance de rêve » en 2014.

Le récit autobiographique se fait ici épique, racontant les débuts de l’autrice dans le monde de l’art contemporain français entre 1964 et 1972 : on y croise le futur galeriste Daniel Templon, l’écrivain Jacques Henric, le sculpteur César et bien d’autres grands noms du milieu artistique de l’époque, la narration témoignant aussi des évolutions de la société française des années 60.
C’est passionnant, se lit d’une traite et on y apprend beaucoup de choses. Et on comprend que cette somme autobiographique est un « work in progress », et que  probablement d’autres livres viendront après.

Millet, Catherine – Commencements – Flammarion 2022

Enfance formica

Millet, Catherine - Une enfance de rêve - Flammarion 2014

« La vie d’un tout jeune enfant est littéralement cernée par la peur, elle circonscrit l’espace qu’il habite. » et plus loin :  « Plus tard, ce sont des paroles, dont l’enfant ignore que ce sont des métaphores, ou des hyperboles, qui l’effraient ». 

Cette enfance dans les années 50, au titre ironique, Catherine Millet ne fait pas que la raconter, elle l’analyse de manière détaillée, ce qui donne une belle prose fluide prenant par moments des airs proustiens. 

L’autrice construit ainsi, à côté de son œuvre de critique de l’art contemporain, une série autobiographique originale déclinée dans plusieurs livres (La vie sexuelle de Catherine M. ; Jour de souffrance ; Commencements), dans lesquels à chaque fois elle trouve un mode d’expression adapté au propos et à l’époque. On aime beaucoup.

Millet, Catherine – Une enfance de rêve – Flammarion 2014


 

À la fenêtre

Millet, Catherine - Jour de souffrance - Flammarion 2008
Millet, Catherine – Jour de souffrance – Flammarion 2008

Je relis « Jour de souffrance » avant de mettre le nez dans le nouvel opus de Millet (Commencements, 2022) : 2008, quatorze ans déjà, j’avais aimé ce livre et c’est toujours le cas à la relecture. Pour sa belle langue classique, mais aussi parce que Catherine Millet, à travers la fenêtre ajourée d’un rapport au corps de l’ordre du clivage non pathologique, parle surtout d’amour et de liberté. Elle ne donne rien en modèle à suivre, préfère explorer littérairement « les paradoxes dont s’arrange notre conscience pour nous permettre de vivre nos propres contradictions », ainsi que les pensées et affects qui emprisonnent, ce qui fait que le lecteur (ou la lectrice je suppose) peut se sentir proche d’elle sans avoir tout-à-fait les mêmes expériences. Un très beau texte, qui met le corps au centre de l’expérience littéraire. 

Millet, Catherine – Jour de souffrance – Flammarion 2008
 
 

Herméneutique en noir et blanc

« L’idée du fil qu’on tire et qui dévoile, l’idée du fil qu’on tisse et qui construit, sont deux idées simples, voire simplistes, parmi mes préférées ». 

Jeanney, Christine - La nuit de Rachel Cooper - Éditions Publienet 2022
Jeanney, Christine – La nuit de Rachel Cooper – Éditions Publienet 2022

C. Jeanney tisse donc dans de courts chapitres et une écriture où la poésie affleure progressivement, une sorte de commentaire détaillé du film « La nuit du chasseur » de Charles Laughton (1955). Mais c’est plus qu’une simple redite : les reprises et amplifications sont en recherche de sens, constituent une herméneutique poétique. Bref, ce livre fait littérature, le langage y est l’outil de compréhension et de rêverie. J’avais apprécié d’autres livres de Christine Jeanney édités en numérique (33 dialogues bouchés ; Signes cliques ; Lotus Seven ; Voir B. et autour). C’est l’occasion de signaler ici le beau travail effectué par les éditions Publienet, que ce soit dans la réédition des classiques et de traductions, ou dans l’édition d’auteurs contemporains, en numérique et maintenant sur papier. C’est dit. 

Jeanney, Christine – La nuit de Rachel Cooper – Éditions Publienet 2022