Ernaux 1992

Ernaux, Annie - Passion simple 1992 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – Passion simple 1992 – Folio Gallimard

Annie Ernaux nous surprend encore et frappe fort avec ce court récit d’une passion amoureuse et sexuelle écrit après deux livres consacrés à son père et à sa mère.


« Il m’a semblé que l’écriture devait tendre à cela, cette impression que provoque la scène de l’acte sexuel, cette angoisse et cette stupeur, une suspension du jugement moral. »


Ernaux décrit l’obsession, la focalisation, l’obnubilation sur sa passion simple (mais est-elle aussi simple que cela ?) et la concentration du texte (77 pages en Folio) est une forme à l’image du contenu.


En creux se dessine l’aliénation liée à l’exclusivité de cette passion, dans laquelle Annie Ernaux indique qu’elle n’est « plus que du temps passant à travers moi. », une aliénation dans laquelle « s’épuise un capital de désir », et qui exclut une lecture seulement romantique de son livre.


De l’aliénation à la réification, il n’y a qu’un pas et Ernaux se décrivant comme un objet d’amour devient aussi un objet : et ce n’est pas seulement la séparation qui la fera sortir de l’impasse, mais l’écriture.
Mais encore une fois, elle décrit une expérience ayant une valeur nous concernant tous, « l’absolu de la passion et aussi son universalité », une expérience dans laquelle on mesure le temps autrement. Pas si simple donc…

Je ne sais pas si cela a été fait, mais il me semble qu’une lecture comparée entre ce livre et « L’amant » de Marguerite Duras pourrait avoir un intérêt… À suivre.  

Ernaux, Annie – Passion simple 1992 – Folio Gallimard
 


 

Ernaux 1987

Ernaux, Annie - Une femme 1987 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – Une femme 1987 – Folio Gallimard

Après avoir évoqué son père dans « La place », Annie Ernaux parle de sa mère dans ce cinquième livre, le second de la veine autosociobiographique. Là aussi, l’écriture énonce son propre projet : « Je vais continuer d’écrire sur ma mère. Elle est la seule femme qui ait vraiment compté pour moi et elle était démente depuis deux ans. » et plus loin, elle précise : « Ce que j’espère écrire de plus juste se situe sans doute à la jointure du familial et du social, du mythe et de l’histoire. Mon projet est littéraire, puisqu’il s’agit de chercher une vérité sur ma mère qui ne peut être atteinte que par des mots. » mais le projet global d’écriture semble vouloir se radicaliser : « … je souhaite rester, d’une certaine façon, au-dessous de la littérature. »
Tout est dans ce « une certaine façon » car en vérité, Annie Ernaux réussit encore une fois, grâce à la précision de son style (« il n’y aura jamais aucun autre récit possible, avec d’autres mots, un autre ordre des phrases »), à nous intéresser et nous émouvoir avec une histoire individuelle capable de nous toucher tous. 

Ernaux, Annie – Une femme 1987 – Folio Gallimard
 
 

Ernaux 1984

Ernaux, Annie - La place 1984 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – La place 1984 – Folio Gallimard

Annie Ernaux annonce clairement son projet : « Je voulais dire, écrire au sujet de mon père, sa vie, et cette distance venue à l’adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n’a pas de nom. Comme de l’amour séparé. »
Elle précise à la page suivante : « Aucune poésie du souvenir, pas de dérision jubilante. L’écriture plate me vient naturellement… »

Il ne faut pas s’y tromper : ce qu’elle nomme écriture plate est un impressionnant travail sur le style, sa précision allant avec la concision au moment où elle aborde l’écriture autosociobiographique après trois premiers livres qui étaient des romans. Annie Ernaux ne cesse de questionner son écriture : « Voie étroite, en écrivant, entre la réhabilitation d’un mode de vie considéré comme inférieur, et la dénonciation de l’aliénation qui l’accompagne. »

Elle réussit à trouver l’expression juste pour décrire tout ce qui l’a éloigné de son père, offrant néanmoins un bel hommage émouvant à celui-ci.

Prix Renaudot 1984. 114 pages en Folio.  

Ernaux, Annie – La place 1984 – Folio Gallimard
 
 

Ernaux 1981

Ernaux, Annie - La femme gelée 1981 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – La femme gelée 1981 – Folio Gallimard

Troisième livre autobiographique dans lequel Ernaux reste dans la forme classique du roman. Toujours avec courage et bien avant l’ère post-metoo, elle décrit entre autres choses la charge mentale et l’inégalité des tâches dans le couple. Il faut citer la très belle première phrase du livre qui le résume bien : « Femmes fragiles et vaporeuses, fées aux mains douces, petits souffles de la maison qui font naître silencieusement l’ordre et la beauté, femmes sans voix, soumises, j’ai beau chercher, je n’en vois pas beaucoup dans le paysage de mon enfance. »
Nous, on apprécie l’ordre et la beauté du texte d’une auteure insoumise, qui n’a pas encore trouvé dans ce troisième roman la voix qui la rendra célèbre, mais propose déjà un texte fort et courageux narré – au début du roman – au moment où elle n’a « pas encore honte de ne pas être la fille de gens normaux » et alors qu’on ne lui a pas encore inculqué « cette idée que les petites filles sont des êtres doux et faibles, inférieurs aux garçons. »
Les comportements, les mots, les injonctions à la soumission, la surveillance permanente du corps sont décrits précisément, tous ces événements de langage et du quotidien qui l’amèneront à devenir – elle le découvrira dans le mariage – la femme gelée.

Un beau livre au propos toujours actuel. 

Ernaux, Annie – La femme gelée 1981 – Folio Gallimard
  
 

Ernaux 1977

Ernaux, Annie - Ce qu'ils disent ou rien - nrf Gallimard
Ernaux, Annie – Ce qu’ils disent ou rien – nrf Gallimard

L’héroïne de quinze ans s’éloigne de sa classe sociale, de ses parents ouvriers dont elle dit « Il faut que je sois ce qu’ils disent, pas ce qu’ils sont ». Mais quand elle découvre la littérature : « Je ne me suis pas sortie du bouquin de la journée… et je ne comprenais pas comment des mots pouvaient me faire autant d’effet ».

L’expérience de la découverte d’un autre monde social est ici filtrée et compliquée par les troubles de l’adolescence. La confrontation à l’humiliation et à la violence symbolique paraît plus nuancée que dans le précédent roman de Annie Ernaux, elle n’en est pas moins cruelle, et l’auteure réussit la chronique attachante d’une adolescence au temps du Général. 

Ernaux, Annie – Ce qu’ils disent ou rien – nrf Gallimard
  
 

Ernaux 1974 (faux trésors)

Ernaux, Annie. Les armoires vides. Folio Gallimard
Ernaux, Annie. Les armoires vides. Folio Gallimard

Ernaux commence fort avec une scène difficile dès le début de son premier roman, et questionne dès le départ la littérature en se demandant pourquoi il n’y a rien dans les livres qu’elle étudie  pour une jeune fille de vingt ans sortant de chez la faiseuse d’anges : « Il n’y a rien pour moi là-dedans sur ma situation, pas un passage pour décrire ce que je sens maintenant ». Elle répond en posant quelques bases de son œuvre à venir : l’abord sans fards de questions féminines intimes, le questionnement du langage du transfuge de classe et les questions de pouvoir et de domination, la possibilité de toucher l’universel à partir de l’histoire individuelle…
La violence des mots sert à commencer ici « l’ethnographie de la violence symbolique » qui sera le sujet de ses livres à venir, un abord littéraire de ce qui sera théorisé par la sociologie de Bourdieu.
Relire ce texte fort alors qu’on connaît la suite est fort intéressant, l’autrice gardant encore la forme de la fiction et du roman dans ce premier livre, commençant un questionnement sur la langue qui mettra plusieurs livres pour trouver la forme qui sera la base des œuvres suivantes.
Le début épatant d’une œuvre majeure. À suivre… 

Ernaux, Annie. Les armoires vides. Folio Gallimard 
 
 

Brouillard dans le brouillon

Céline, Louis-Ferdinand - Londres - nrf Gallimard 2022
Céline, Louis-Ferdinand – Londres – nrf Gallimard 2022

Deuxième inédit de Céline après « Guerre » dont j’ai déjà parlé sur sonneur.fr, Louis-Ferdinand flirte encore avec l’abject et l’ignominie dans ce « Londres » dont l’histoire se déroule dans les bas-fonds de la prostitution vers 1916. Certes l’ignoble n’atteint pas les degrés infâmes des essais antisémites (à supposer qu’on puisse donner ici une mesure des degrés de l’ignoble, ce qui n’est pas évident), mais le moins qu’on puisse dire est que les obsessions de l’auteur (même s’il ne faut pas confondre les dits des personnages et ceux de l’écrivain) ne sont pas en phase avec l’ère post-metoo. Ce livre pour céliniens connaisseurs et lecteurs avertis constitue néanmoins un document important dans la réévaluation actuelle de l’œuvre du Dr Destouches, ainsi que comme témoignage du processus d’écriture, cet ouvrage étant manifestement un travail en cours. Il en est ainsi avec le paradoxe Céline : le lecteur qui apprécie les deux chefs-d’œuvre que sont « Voyage au bout de la nuit » et « Mort à crédit » et aime ses romans d’après guerre, et veut approfondir sa connaissance de l’œuvre devra aussi affronter des écrits débordant les limites de la littérature jusqu’à l’illisible, sans pouvoir résoudre le paradoxe. 

Céline, Louis-Ferdinand – Londres – nrf Gallimard 2022
  
 

Au vent mauvais

Brontë, Emily - Hurlevent (Wuthering Heigts) - Folio Classique
Brontë, Emily – Hurlevent (Wuthering Heigts) – Folio Classique

Ceux qui s’attendent à une lecture romantique seront ici déconcertés : Wuthering Heights est d’abord un livre de violence, de mort et de vengeance, au propos plus proche de Sade que de Chateaubriand, et à l’atmosphère rappelant les meilleurs romans gothiques du XIXe siècle.
Dans « La littérature et le mal », Georges Bataille y voit non seulement « l’un des plus beaux livres de tous les temps » mais aussi que, « le mal incarné dans le livre d’Emily Brontë, apparaît peut-être sous sa forme la plus parfaite ».
Il faut donc bien entendre les paroles du mal :« Je n’ai pas de pitié, je n’ai pas de pitié ! Plus je vois un ver de terre se tortiller sous ma semelle, plus j’ai envie de lui écraser les entrailles ! »
Le relire aujourd’hui, c’est redécouvrir un récit étrange, moderne, à la narration nerveuse et orageuse, avec des pages à citer en exemple dans un traité de psychiatrie concernant l’ambivalence et le clivage, l’amour et la haine, ou un traité de sociologie concernant les rapports de domination entre classes sociales et entre hommes et femmes.

Le livre est riche de plein d’autres thèmes, par exemple ceux de l’avidité et de la répétition mortifère, ou la violation des tabous anthropologiques, qui pourraient intéresser les psychanalystes. L’application avec laquelle certains personnages se dirigent vers leur destin funeste indique la tragédie grecque comme modèle sous-jacent possible.
Cette description laisse entendre que toute version abrégée destinée à la jeunesse de cette œuvre puissante est vouée à dénaturer le texte original.  

Ah oui, « Jane Eyre » de Charlotte Brontë, quoique différent, c’est pas mal non plus… 

Brontë, Emily – Hurlevent (Wuthering Heigts) – Folio Classique
 
 

Denis l’aérolithe

Podalydès, Denis - Célidan disparu - Mercure de France 2022
Podalydès, Denis – Célidan disparu – Mercure de France 2022

La référence à Michel Leiris faite par Podalydès dans son livre doit être probablement comprise comme un modèle de ces fragments autobiographiques dans lesquels l’auteur se livre avec une franchise surprenante. Son livre précédent sur le théâtre (« Les nuits d’amour sont transparentes ») était impressionnant, celui-ci autobiographique nous plaît tout autant, nous permettant d’approfondir la connaissance d’un comédien majeur de notre temps, et de partager avec lui des expériences concernant l’enfance, la famille, l’amour, la vocation, dans un mode d’écriture confirmant un vrai écrivain. 

Podalydès, Denis – Célidan disparu – Mercure de France 2022
  


 

Actéon à Cargèse

Thomas, Henri - Le promontoire - L'Imaginaire Gallimard
Thomas, Henri – Le promontoire – L’Imaginaire Gallimard

Dès le début du roman, le narrateur indique : « Mais la vérité d’une conversation ne vient pas de l’exactitude des anecdotes racontées ; elle est dans le mouvement, dans l’invention, dans l’amusement d’une parole qui peut faire apparaître bien des choses et même les plus vraies, détachées de la vie personnelle et projetées dans une réalité ouverte. » Henri Thomas semble nous donner ici comme un résumé de son roman, comme un programme d’écriture. On est en Corse du Sud, probablement au nord d’Ajaccio, non loin de Cargèse : le écrivain nous dit qu’il lui arrive quelque chose qu’il ne comprend pas. Le lecteur devine l’attirance irrémédiable que l’île provoque, et découvre une autre belle variation sur la solitude, comme celle lue dans « La nuit de Londres ».
Prix Femina 1961 (la même année, Sollers obtenait le Médicis pour « Le parc »), voici donc un beau roman mystérieux. 

Thomas, Henri – Le promontoire – L’Imaginaire Gallimard