Ernaux 2011

Ernaux, Annie - L'autre fille 2011 - Folio Gallimard 
Ernaux, Annie – L’autre fille 2011 – Folio Gallimard 

Ce court texte évoque la mémoire de la sœur d’Annie Ernaux, décédée à l’âge de six ans avant la naissance de l’auteure, et dont celle-ci n’a appris l’existence qu’à l’âge de dix ans. Il apparaît dans la forme comme une annexe à son précédent livre (Les années) dont il reprend le style d’écriture.
Annie Ernaux fait d’abord « le récit du récit », c’est-à-dire du moment où elle apprend l’existence de cette sœur morte et où elle entend les paroles de sa mère indiquant : « Elle était plus gentille que celle-là », et l’on comprend à quel point cette expérience a été traumatique. Elle déploie donc son écriture pour tenter de donner un sens à tout cela, en tutoyant la disparue : « Est-ce que je t’écris pour te ressusciter et te tuer à nouveau ? »

Mais ce n’est pas tout : à ce double traumatisme s’ajoute la répétition du récit, pendant son enfance, que Annie Ernaux a failli mourir du tétanos à l’âge de cinq ans. La rencontre des deux récits est bien une histoire de langage, et c’est par l’écriture que Annie Ernaux donne du sens à ce trauma, dans un troisième récit à valeur cathartique et réparatrice. Mais l’auteur va plus loin en écrivant : « Je n’écris pas parce que tu es morte. Tu es morte pour que j’écrive, ça fait une grande différence. » et semble ainsi mettre toute cette expérience à l’origine de son œuvre. Et ça n’est pas sans émotion, celle du lecteur, que le texte nous mène au degré supérieur du pouvoir de la littérature : celui de la reconnaissance. 

Ernaux, Annie – L’autre fille 2011 – Folio Gallimard 
  
 

Ernaux 2008

Ernaux, Annie - Les années - 2008 - nrf Gallimard
Ernaux, Annie – Les années – 2008 – nrf Gallimard

Le titre fait  évidemment penser à Virginia Woolf et le travail sur la mémoire et le souvenir rappelle que l’on a déjà trouvé fréquemment dans les livres précédents d’Ernaux la référence à Proust. De manière impressionnante, l’auteure pratique ici un déploiement, un épanouissement de son style habituel et de ses thématiques pour nous offrir « une forme nouvelle d’autobiographie, impersonnelle et collective. »
Ce projet d’écriture est cohérent dans son œuvre, inscrit ici le désir autosociobiographique qui irrigue tous ses livres depuis 1974 dans une ambition littéraire nouvelle qui fait que cet ouvrage est probablement son chef-d’œuvre.
En décrivant de vielles photographies, le langage familial et de son entourage, des comportements, des slogans ou des expressions oubliés…, l’auteure se fait la gardienne d’une époque et d’un certain milieu social alors que la première phrase écrite est : « Toutes les images disparaîtront. » et la dernière est : « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».
Ce déploiement temporel et spatial de son écriture passe en revue les décennies et c’est une formidable boîte à souvenirs qui déroule ses pages et par petites touches reprend les thèmes principaux de son œuvre : le vécu de la transfuge de classe, les inégalités, les formes de la domination et de la soumission, l’aliénation du mariage, la surveillance sociale du corps féminin, etc. Une très belle machine à remonter le temps, avec laquelle Annie Ernaux invente la critique sociale mélancolique et nous émeut profondément. 

Ernaux, Annie – Les années – 2008 – nrf Gallimard
    
 

Ernaux 2005

Ernaux, Annie ; Marie, Marc - L'usage de la photo 2005 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie ; Marie, Marc – L’usage de la photo 2005 – Folio Gallimard

Le livre surprend dans la production de Annie Ernaux : un ensemble de textes d’après photos, écrit à deux mains avec le photographe Marc Marie, avec lequel elle vivait à ce moment-là. Mais la cohérence du projet se dévoile dans l’avancée de la lecture : les photos sont celles du désordre de l’amour, le texte est celui du désordre de la mort, car il rend compte du cancer du sein vécu par Annie Ernaux à cette époque.
L’érotisme et la mort sont placés sous l’exergue d’une citation de Georges Bataille, ce qui apparaît tout à fait logique après la lecture des deux livres précédents d’Ernaux. L’auteure écrit : « J’ai cherché une forme littéraire qui contiendrait toute ma vie. Elle n’existait pas encore ».

Voilà qui semble annoncer son livre suivant, « Les années ». 

Ernaux, Annie ; Marie, Marc – L’usage de la photo 2005 – Folio Gallimard
  
 

Ernaux 2002

Ernaux, Annie - L'Occupation 2002 - nrf Gallimard
Ernaux, Annie – L’Occupation 2002 – nrf Gallimard

Ce texte bref (76 pages en Folio) vient juste après celui très long concernant la passion amoureuse, comme un complément, dédié cette fois-ci uniquement à la jalousie. Mais jalousie est-il le mot pour décrire cette folie obsessionnelle dans laquelle elle entre après avoir appris que l’homme qu’elle a quitté est maintenant avec une autre femme ?
Avec son style si particulier fait de concision et de précision, Ernaux décrit cette déréliction, cette focalisation mentale, dans ses effets concrets, et ce qui aurait du être un mauvais roman stéréotypé devient un texte bref fascinant, comme écrit au scalpel. Elle trouve donc les mots pour dire cette pathologie dans laquelle elle devient une « caisse de résonance de toutes les douleurs » et le geste d’écrire devient un exorcisme, une tentative cathartique de sortie de l’emprise, de repasser du statut d’objet à celui de sujet. C’est alors le lecteur ou la lectrice de ce texte impudique qui est renvoyé à sa propre obsession, celle de la lecture d’une publication dont la vérité a été associée à la mort dès la première ligne. 

Ernaux, Annie – L’Occupation 2002 – nrf Gallimard
 
 

Ernaux 2001

Ernaux, Annie - Se perdre 2001 - Folio Gallimard

Dans ce livre plus épais que les précédents (376 pages en Folio), Annie Ernaux évoque à nouveau la passion amoureuse déjà abordée dans « Passion simple ». Elle indique que l’écriture de son journal « était une façon de supporter l’attente du prochain rendez-vous, de redoubler la jouissance des rencontres » et qu’elle s’est aperçue « qu’il y avait dans ces pages une vérité autre que celle contenue dans Passion simple ». Le projet d’écriture ainsi défini, on sait qu’on va lire un récit placé sous le signe du don, dans lequel l’amant est « un principe, merveilleux et terrifiant, de désir, de mort et d’écriture. » Il faut bien entendre ces mots, Annie Ernaux nous faisant entrer dans ce texte dans une effroyable danse de désir et de « terreur sans nom », d’amour et de mort, d’attente et de satisfaction. On pense à la notion de dépense telle que développée par Georges Bataille : entre désir et néantisation de l’autre, entre intensité absolue et violence, les frontières s’effacent entre éros et thanatos sans avoir peur du stéréotype. Et on comprend que chez Annie Ernaux, l’écriture et la passion amoureuse sont indissociables, que l’une ne va pas sans l’autre, que ce qu’on est en train de lire n’est pas le simple récit d’un amour, mais qu’il en est une partie insécable, témoin entre plénitude et aliénation. Une autre référence permet de bien comprendre l’importance du langage, de l’écriture dans ce vécu passionnel et irrationnel, référence apparaissant sous formes d’allusions dans le texte même d’Ernaux, celle de Marcel Proust, référence déjà apparue discrètement dans les ouvrages précédents mais semblant s’affirmer de manière plus fréquente ici.

Ernaux, Annie – Se perdre 2001 – Folio Gallimard


 

Ernaux 2000 bis

Ernaux, Annie - La vie extérieure 2000 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – La vie extérieure 2000 – Folio Gallimard

« Le récit est un besoin d’exister » écrit Annie Ernaux à la page 11 de ce livre fait de tranches de vie brèves, de « traces de temps et d’histoire ». On pourrait renverser la citation en pensant à nos existences ayant besoin de se raconter, telles que pensées par la philosophie du « Care », du prendre soin (Édith Butler. Le récit de soi) ou celle de Paul Ricoeur (Temps et récit. Soi-même comme un autre).
C’est que Annie Ernaux prend soin de nous, lecteurs, puisqu’elle raconte nos petites histoires quotidiennes et banales, comme pour se reposer des aspects terribles de son précédent livre (L’Événement). Mais il ne faut pas s’y tromper on a là un travail d’écrivain qui trouve les mots justes pour parler du mal-être contemporain, des inégalités sociales et des injustices, de la misère économique et culturelle, des dominants et des dominés, du temps qui passe…

Des fragments de vie et d’écriture puissants. 

Ernaux, Annie – La vie extérieure 2000 – Folio Gallimard


  
 

Ernaux 2000

Ernaux, Annie - L'évènement 2000 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – L’évènement 2000 – Folio Gallimard

L’Événement. on le sait, est un avortement vécu par Annie Ernaux en 1963. Comme à son habitude, Ernaux inclut dans son texte son projet d’écriture : elle propose la forme du récit, souhaitant « descendre dans chaque image » jusqu’à ce qu’elle ait la sensation physique de la rejoindre afin de pouvoir dire « c’est ça », pour affronter cet événement inoubliable.
La décision prise modifie le temps et le langage et la grossesse non désirée est mise en lien avec la thématique sociale : « J’établissais confusément un lien entre ma classe sociale d’origine et ce qui m’arrivait. »
On comprend encore mieux le propos lorsque l’auteure écrit : « D’avoir vécu une chose, qu’elle qu’elle soit, donne le droit imprescriptible de l’écrire. Il n’y a pas de vérité inférieure. Et si je ne vais pas au bout de la relation de cette expérience, je contribue à obscurcir la réalité des femmes et je me range du côté de la domination masculine du monde. »

On sent bien que Annie Ernaux retarde le moment d’écrire les paragraphes terribles qui décrivent l’avortement. L’évènement narré ainsi arrive en miroir de celui raconté au début du livre, l’attente d’un diagnostic concernant la séropositivité.
L’auteure réussit à écrire la violence du monde à travers la relation des mots prononcés, des comportements, du langage utilisé à son égard, et le plus terrible est là : elle montre comment la liberté des femmes à user de leur corps est brimée par la domination masculine mais aussi par les inégalités sociales, par les vexations et la peur, et la nécessité à l’époque de transgresser la loi. À la fin de son récit, elle indique : « J’ai fini de mettre en mots ce qui m’apparaît comme une expérience humaine totale, de la vie et de la mort, du temps, de la morale et de l’interdit, de la loi, une expérience vécue d’un bout à l’autre au travers du corps. »

Elle l’a fait sans pathos ni didactisme, avec son style bien à elle, précis et concis, relatant les faits. Très fort. 

Ernaux, Annie – L’évènement 2000 – Folio Gallimard
  


 

Ernaux 1997 bis

« Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi. »

Ernaux, Annie - La honte 1997 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – La honte 1997 – Folio Gallimard

Avec cet incipit maintenant célèbre, Annie Ernaux frappe fort à nouveau en n’écrivant pas sur ce qui aurait pu être un fait-divers de 1952, mais en déroulant un récit cathartique de l’après traumatisme. Elle décrit d’abord très bien les effets psychologiques provoqués en elle par cette « terreur sans nom » éprouvée alors qu’elle n’avait pas encore douze ans.

Ainsi se précise le projet d’écriture :  « Cette scène figée depuis des années, je veux la faire bouger pour lui enlever son caractère sacré d’icône à l’intérieur de moi ». Ce qui lui importe, « c’est de retrouver les mots avec lesquels je me pensais et pensais le monde autour. » 

Curieusement, elle ressent donc le besoin d’écrire sur l’environnement géographique et social de son quartier de 1952, en se faisant ethnographe de son passé, des comportements, des codes et du langage dont elle n’avait pas conscience à 12 ans. Une fois précisés les codes et les règles qui l’enfermaient, Annie Ernaux constate que « Nulle part il n’y avait de place pour la scène du dimanche de juin. »

Elle confirme ainsi la valeur de trauma de cette scène, qui la fait entrer dans la honte, le sentiment qui inaugurera sa conscience d’appartenance à une classe sociale inférieure, prise de conscience qui sera en grande partie le creuset de son œuvre littéraire.

Ernaux, Annie – La honte 1997 – Folio Gallimard
  
 

Ernaux 1997

Ernaux, Annie - « Je ne suis pas sortie de ma nuit » 1997 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – « Je ne suis pas sortie de ma nuit » 1997 – Folio Gallimard

Voici, après « Une femme », le deuxième ouvrage que Annie Ernaux consacre à sa mère. Là-aussi, le texte décrit son propre projet d’écriture : « … je me suis mise à noter sur des bouts de papier, sans date, des propos, des comportements de ma mère qui me remplissaient de terreur. »

C’est la maladie d’Alzheimer de la mère de l’auteure qui est le sujet de texte fort, court et brut de décoffrage. Sans en rajouter, dans son style sobre, Annie Ernaux délivre un texte terrible sur la déchéance mentale et physique, cette sobriété de l’écriture permettant au lecteur l’identification à une expérience susceptible de nous toucher tous. 

Ernaux, Annie – « Je ne suis pas sortie de ma nuit » 1997 – Folio Gallimard
  
 

Ernaux 1993

Ernaux, Annie - Journal du dehors 1993 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – Journal du dehors 1993 – Folio Gallimard

Se faisant ethnographe de la ville nouvelle où elle habite depuis vingt ans, Annie Ernaux élargit la palette de son art sociobiographique scrutant les inégalités sociales et le vécu d’une transfuge de classe en observant notamment ce que cela fait au langage, dans un texte qu’elle nomme « une tentative d’atteindre la réalité d’une époque… au travers d’une collection d’instantanés de la vie quotidienne collective. » Dans une « sorte d’écriture photographique du réel » dans laquelle Annie Ernaux met beaucoup d’elle-même, elle nous offre un ethnotexte passionnant mettant en valeur les significations de gestes, comportements, paroles du quotidien qui prennent sens dans son écriture concise et précise. Les notations sont touchantes, mélancoliques, souvent comiques et parfois tragiques et nous font comprendre concrètement ce que sont les inégalités, la domination, l’humiliation, ainsi que l’aliénation liée à la consommation de masse. Ce qui fait littérature ici, en dehors du regard acéré d’Anne Ernaux, c’est le style adapté au propos, que l’auteure nomme « écriture plate » dans un précédent livre, une recherche d’un langage approprié au fait qu’elle « cherche toujours les signes de la littérature dans la réalité. » Elle retrouve ainsi dans son quotidien des traces de son passé, celui d’avant son changement de classe sociale, qui est aussi une transformation du langage. 

Ernaux, Annie – Journal du dehors 1993 – Folio Gallimard