Bonne année de Leopardi

Bonne année de lecture

Leopardi, Giacomo - Pensées - Éditions Allia 2023

Meilleurs vœux de Giacomo :  « On a souvent répété que plus les vertus véritables s’affaiblissent dans un État, plus se développent les vertus de façade. Il semble que les lettres soient sujettes au même processus quand on voit à notre époque disparaître, je n’ose pas dire la pratique du style, mais la simple mémoire de ses vertus, et s’accroître de jour en jour la qualité de l’impression. Aucun livre classique ne fut jadis imprimé avec l’élégance qu’arborent aujourd’hui les journaux et le moindre commérage politique fait pour durer un seul jour. En revanche on n’entend plus rien à l’art d’écrire et c’est à peine si l’on en prononce encore le nom. A mon sens, il n’est point aujourd’hui d’honnête homme qui, à ouvrir un livre moderne, ne soit pris de pitié devant du papier et des caractères si beaux, employés à reproduire tant de mots détestables et de pensées inutiles. » Giacomo Leopardi (1798-1837)

Leopardi, Giacomo – Pensées – Éditions Allia 2023


 

Derniers feux

Dernier livre d’un poète qui sait que c’est son ultime publication, ce texte n’en est pas moins empli de soleil, de lumière et de couleurs. Exactement ce qu’il nous faut en ce moment.

Philippe Jaccottet  Jaccottet, Philippe - Le dernier livre de Madrigaux - nrf Gallimard 2021
Philippe Jaccottet  Jaccottet, Philippe – Le dernier livre de Madrigaux – nrf Gallimard 2021

En écoutant Claudio Monteverdi

On croirait, quand il chante, qu’il appelle une ombre
qu’il aurait entrevue un jour dans la forêt
et qu’il faudrait, fût-ce au prix de son âme, retenir :
c’est par urgence que sa voix prend feu.

Alors, à sa lumière d’incendie, on aperçoit
un pré nocturne, humide, et la forêt par-delà
où il avait surpris cette ombre tendre,
ou beaucoup mieux et plus tendre qu’une ombre :

il n’y a plus que chênes et violettes, maintenant.

La voix qui a illuminé la distance retombe.

Je ne sais pas s’il a franchi le pré.

Philippe Jaccottet  

Philippe Jaccottet  Jaccottet, Philippe – Le dernier livre de Madrigaux – nrf Gallimard 2021


  
 

Nuances

Carrère, Emmanuel -V13 - POL 2022
Carrère, Emmanuel -V13 – POL 2022

Une qualité parmi d’autres qui fait de nous des êtres civilisés, c’est la nuance. C’est ce que semblent nous dire ces livres qui rendent compte des grands procès contemporains du terrorisme : les textes de Yannick Haënel concernant les attentats de Charlie Hebdo, ce texte d’Emmanuel Carrère concernant les attentats de Paris du 13 novembre 2015. Carrère réussit son texte d’écrivain en adaptant son écriture pour nous offrir un récit fort à placer sur l’étagère des écrits du malheur du monde, bien trop volumineuse.

Pas pour des cadeaux de Noël, mais des livres-témoins indispensables, qui sont, à leur manière, comme des prolongements des textes de l’humanisme de la renaissance. 

Carrère, Emmanuel -V13 – POL 2022
  
 

Roth 1986

La structure narrative complexe du roman surprend le lecteur à la moitié du livre. Mais surtout, le récit, qui pratique la mise en abyme permet à l’écrivain, dans un roman d’analyse probablement sous l’influence de Henry James, d’interroger de manière dense sa judéité, mais aussi sa masculinité, et de façon plus ample les chocs de culture, de générations, de sexe.

C’est admirable d’intelligence et d’humanité et constitue probablement l’un des meilleurs romans de Philip Roth.  

Roth, Philip – La contrevie 1986 – Folio Gallimard
 
 

Roth, Philip - La contrevie 1986 - Folio Gallimard
Roth, Philip – La contrevie 1986 – Folio Gallimard

Biély 1928

Biély, André - Petersbourg 1928 - Classiques slaves Éditions l'Âge d'homme
Biély, André – Petersbourg 1928 – Classiques slaves Éditions l’Âge d’homme

Il y a une bombe dans un baluchon, prête à être armée, une boîte de sardines qui ressemble plus à une boîte de Pandore ; il y a aussi un héros qui se promène sur les quais déguisé en domino rouge et son père comme victime désignée pour un attentat, traqué par des révolutionnaires ; il y a aussi de la neige et du brouillard sur les ponts de la Neva, ainsi que des rêves qui viennent troubler la réalité.
Dans ce grand roman russe du début du XXe siècle, Andréi Biély (1880-1934) déploie un style à la fois fantaisiste, distancié et facétieux mais aussi très poétique et onirique, quelque part entre Boulgakov et les grands stylistes de l’époque, dans un récit étonnant dans lequel le personnage principal est la ville de Saint Petersbourg à un moment d’ébullition révolutionnaire, à une époque où Stravinsky n’avait pas encore quitté la ville, composant ses premières œuvres sous l’œil intéressé de son maître Rimsky-Korsakov et sous le regard goguenard et admiratif de Glazounov ; une période pendant laquelle Freud inventait la psychanalyse à Vienne après avoir développé sa science des rêves, quelques années avant que le manifeste du surréalisme ne remplace celui du parti communiste… Peut-être que tout cela est relié, allez savoir.
Oui, un grand roman russe.

Biély, André – Petersbourg 1928 – Classiques slaves Éditions l’Âge d’homme
 
 

Ernaux 2022 (Seule et libre)

Ernaux, Annie - Le jeune homme 2022 - nrf Gallimard

Un court texte (26 pages) comme une synthèse des thèmes abordés par Ernaux : les liens entre le désir et l’écriture, le regard des autres sur l’amour hors normes, la question de la place sociale du transfuge de classe, la liberté d’être transfuge de génération et les retours de la mémoire qui affleurent. L’amour, la mémoire et le temps diffusent dans un texte à l’écriture à la fois légère et dense. Simplement beau. 

Avec cette note se termine ma lecture de tous les livres de Annie Ernaux dans l’ordre chronologique : une petite aventure de lecture que je recommande. Elle permet de mieux comprendre l’importance et la profondeur de cette œuvre majeure de notre temps, et de voir comment chaque livre est nécessaire et cohérent avec l’ensemble. Du grand art. Á suivre probablement le discours du Nobel. On verra ça… 

Ernaux, Annie – Le jeune homme 2022 – nrf Gallimard


 

Ernaux 2020

Annie Ernaux Hôtel Casanova
Annie Ernaux
Hôtel Casanova

Voici douze courts textes aux thèmes variés : l’amour physique et sa dimension de compassion ; la puissance du langage des récits et histoires ; la disparition d’un proche ; la littérature et la politique ; le changement de classe sociale ; l’écriture de Cesare Pavese ; Mosco uavant la chute du mur, Leipzig après la réunification ; la mémoire et le temps ; la mort de Pierre Bourdieu ; les rapports de l’écriture avec le monde réel.

Une bonne introduction à l’œuvre de Annie Ernaux. 

Ernaux, Annie – Hôtel Casanova 2020 – Folio Gallimard
  
 

Ernaux 2016

« Ni soumission ni consentement, seulement l’effarement du réel »

Ernaux, Annie - Mémoire de fille 2016 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – Mémoire de fille 2016 – Folio Gallimard

Ce livre, Annie Ernaux a eu beaucoup de mal à l’écrire, elle a longtemps tourné autour de l’évènement qu’il raconte, a mis cinquante cinq ans avant de pouvoir affronter « la violence du commencement » de sa rédaction et dans cet ouvrage, le récit du vécu traumatique n’arrive pas avant la page 43, celui d’une première relation sexuelle entièrement sous emprise de la sauvagerie masculine, une relation qui ne lui laisse plus que les mots incrédulité, stupeur, ébriété et des ressentis de mépris, d’humiliation et de honte.

Ernaux indique avoir le sentiment d’expérimenter les limites de l’écriture avec ce livre, mais elle écrit pour « désenfouir les choses » et se situe dans une littérature qui cherche et ne se contente pas de représenter. Elle peut donc décrire les conséquences de ce vécu traumatique dans son esprit et dans son corps.
Le livre de Simone de Beauvoir, « Le deuxième sexe », lu en 1959 lui permet d’entrevoir la lumière, en mettant du sens sur le réel, celui de la domination des hommes et de l’aliénation des femmes, même si « avoir reçu les clés pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l’effacer. »
Annie Ernaux nous éclaire sur les choix qu’on croit faire en toute liberté, et commence à faire d’elle-même « un être littéraire, quelqu’un qui vit les choses comme si elles devaient être écrites un jour. »  

Ernaux, Annie – Mémoire de fille 2016 – Folio Gallimard
 
 

Ernaux 2014

Ernaux, Annie - Regarde les lumières mon amour 2014 - Folio Gallimard
Ernaux, Annie – Regarde les lumières mon amour 2014 – Folio Gallimard

Ce livre semble faire trilogie avec « Journal du dehors (1993) » et « La vie extérieure (2000) », ces ouvrages dans lesquels Annie Ernaux se fait socio-ethnologue du quotidien, se livrant à « la capture impressionniste des choses et des gens, des atmosphères », dans un lieu, le supermarché, considéré comme un espace « dont on ne mesure pas l’importance sur notre relation aux autres, notre façon de faire société avec nos contemporains au XXIe siècle. »
Le supermarché est un lieu qui suscite des pensées, fixe en souvenir des sensations et des émotions, et son observation permet à Annie Ernaux de montrer ce qui construit le social contemporain à travers ses manifestations concrètes : la consommation genrée et la domination masculine, l’aliénation et la réification liées à la consommation de masse, les inégalités sociales et la pauvreté, le cynisme de l’exploitation mondialisée, l’humiliation et le contrôle social.
L’auteure observe tout cela avec bienveillance et un humanisme tendre dans son journal, ce qui lui permet de mettre en avant, de « distinguer des objets, des individus, des mécanismes et leur conférer valeur d’existence. »
Avec Annie Ernaux, le lecteur se sent lui aussi avoir une valeur d’existence. Merci madame. 

Ernaux, Annie – Regarde les lumières mon amour 2014 – Folio Gallimard
  
 

Ernaux 2011 (& 2022)

Ernaux, Annie - L'atelier noir 2011 - L'Imaginaire Gallimard
Ernaux, Annie – L’atelier noir 2011 – L’Imaginaire Gallimard

Voici un journal d’écriture publié en 2011 et réédité et augmenté en 2022, décrivant la genèse des œuvres d’Annie Ernaux de 1983 à 2015.

« Pour le transfuge ou l’exilé, rien ne va de soi dans la vie sociale, non plus dans l’écriture. »

Ce journal est donc un parcours d’hésitation, une plongée dans l’atelier de la création littéraire, qui sera sans doute plus facilement lisible si vous connaissez déjà bien l’œuvre d’Ernaux, mais n’en sera pas moins passionnant et instructif. Ce livre permet de mieux comprendre le projet global d’écriture de l’auteure qui nous dit : « je suis spectatrice de moi-même pour des raisons de déchirure sociale. »

Elle nous livre des informations sur ses choix de techniques d’écriture et sur les livres d’autres écrivains, ce qui est parfois surprenant, et elle nous rappelle que : « C’est toujours le sentiment violent qui me fait écrire. »

On ne s’en plaindra pas. 

Ernaux, Annie – L’atelier noir 2011 – L’Imaginaire Gallimard