Errances géopoétiques

En relisant l’œuvre de Kenneth White, je ne peux m’empêcher de faire des rapprochements entre son concept de nomadisme intellectuel et celui d’errance (ou dérive) chez les situationnistes, de même qu’entre sa « géopoétique » et la psychogéographie des situationnistes et de Debord : des idées apparues à peu près à la même époque.  Peut-être existe-t-il une étude comparative à ce sujet (on pense aussi à des rapprochements possibles avec l’œuvre d’Augiéras) …  Quoiqu’il en soit, pour ce qu’il en est du grand air frais du large, c’est chez Kenneth White qu’on le trouvera, notamment dans ce « Plateau de l’albatros », errance littéraire entre philosophie, poésie et science, avec des relectures passionnantes d’Ovide et de Thoreau, de Cendrars et – de manière plus inattendue – de Katzanzakis, Humboldt, Renan, Caillois… On fait même un bout de chemin avec Lapérouse, et le livre se termine en compagnie de Hölderlin, ce qui n’est pas fait pour nous déplaire…  En vieux chinois, le terme pour « intellectuel » est : l’homme du vent et de l’éclair. On y est…  

White, Kenneth – Le plateau de l’albatros – Le mot et le reste 2018
  
 

White, Kenneth - Le plateau de l'albatros - Le mot et le reste 2018
White, Kenneth – Le plateau de l’albatros – Le mot et le reste 2018

Haine des balafons

Monémembo, Tierno - Saharienne Indigo - Seuil 2022
Monémembo, Tierno – Saharienne Indigo – Seuil 2022

Le roman est construit selon une double narration entre Conakry et Paris, entre l’avant et l’après. Avec l’apparence du thriller, Monénembo nous propose de beaux portraits de femmes s’échappant (ou pas) de la Guinée contemporaine, de la domination masculine et de la violence sociale, dans un pays où l’harmattan est aussi le vent de l’ histoire. La narratrice nous rappelle donc que : « Hitler, Staline, Sékou Touré, Franco, Pinochet et Pol Pot ne sont ni des chiens, ni des cochons, ni des hyènes, ni des poux, ni des ours blancs, ni des araignées. Ce sont des hommes, ce sont nos frères de sang. C’est vous et moi ! ».  

Monémembo, Tierno – Saharienne Indigo – Seuil 2022
  
 

Ça déménage

Rolin, Olivier - Vider les lieux - nrf Gallimard 2022
Rolin, Olivier – Vider les lieux – nrf Gallimard 2022

L’auteur déménage, au sens propre et pas de n’importe quel endroit : depuis la rue de l’Odéon. Cela est l’occasion de rappels du passé mythique (pour les lettrés) de cette rue, entre « La maison des amis des livres » et « Shakespeare et Cie », entre Sylvia Beach et Adrienne Monnier, et Joyce bien sûr. Mais ce départ est aussi l’ouverture d’une boîte de Pandore, celle de la mémoire liée à chaque objet, à chaque livre, car Rolin déménage aussi une bibliothèque bien achalandée : on voyage ainsi en Afrique avec le père de l’écrivain, en Asie avec ses traductrices, en Russie avec le souvenir de ses lectures de Chalamov et de Tchekov, à Buenos-Aires avec Ernesto Sàbato, à Pékin avec… Proust, etc. Mais cela va plus loin : on se rend compte au milieu du livre que la pensée de la mort est discrètement présente : l’écrivain-voyageur a plus de 70 ans, celui qui possède une bibliothèque sait qu’il va mourir, car il sait qu’il ne pourra pas tout lire… On a donc là un beau livre mélancolique et même  émouvant par moments (les pages sur Tchekhov…), très bien écrit, porteur d’une belle confiance dans la littérature. 

Rolin, Olivier – Vider les lieux – nrf Gallimard 2022
 
 

Terres démocratiques

Pynchon, Thomas - Vinland - Points Seuil 
Pynchon, Thomas – Vinland – Points Seuil 

Des personnages errant dans une empreinte géante ressemblant à celle de Godzilla, une bande son cinématographique allant de « Psychose » à « Ghostbusters » en passant par « 2001 Odyssée de l’espace », une secte thanatoïde, etc, l’imagination de Pynchon semble sans limites et toujours aussi déjantée. La date de 1984 à partir de laquelle ont lieu les retours en arrière successifs du récit semble placer le roman sous le signe de George Orwell : l’époque hippie dont-il s’agit est aussi celle des tendances fascisantes du régime de Nixon et de ses sombres officines. Pynchon ausculte les noirceurs de la démocratie américaine, l’autoritarisme étatique et paternel étant opposé au désir libertaire des femmes : cela en fait un roman d’actualité, au moment où l’obscurantisme et la surveillance généralisée font retour comme un refoulé inévitable. Sauvera-t-on la République Populaire du Rock-and-roll ? (Des senteurs de marijeanne s’échappent des pages du livre…). 

Pynchon, Thomas – Vinland – Points Seuil 
  

Jeune ange en danger

Valéry, Paul - La Jeune Parque - nrf Gallimard 1974
Valéry, Paul – La Jeune Parque – nrf Gallimard 1974

« Qui pleure là ? » est la question initiale. 

Qui est-elle cette jeune Parque dont le nom même la situe entre la vie et la mort ? 

Quel est ce texte, dans lequel les influences de Rimbaud et Mallarmé sont évidentes, où apparaît le thyrse baudelairien et où les alexandrins ont des couleurs raciniennes ? 

Entre intellectualité et sensualité, cérébralité et émotion, Valéry nous envoûte toujours autant, parce qu’il « s’occupe en profondeur à éliminer la bestialité. » 

Un beau programme pour notre époque.

Valéry, Paul – La Jeune Parque – nrf Gallimard 1974


 

Le charme du possible

Valéry, Paul - Poésies - nrf Gallimard 1966
Valéry, Paul – Poésies – nrf Gallimard 1966

Voilà une poétique de chercheur en littérature. Néo-classique sûrement, comme l’a été Stravinsky dans les années 1940 : pour voir comment ça fonctionne. 

Voici donc des vers savants, connaissant le grec, le latin et les règles de la versification classique, ainsi que les subtilités de la pensée antique : cela n’empêche pas d’y trouver des beautés fulgurantes, des lieux communs et platitudes aussi. Une poésie comme la mer valéryenne, toujours recommencée… 

En recherche d’une poésie pure, l’œuvre de Valéry est géniale dans ses imperfections. Descendu de son piédestal, le poète devient plus proche du lecteur, sa poésie plus limpide et émouvante.

Valéry, Paul – Poésies – nrf Gallimard 1966

Bloc ici-bas chu (désastre obscur)

Pynchon, Thomas - L'arc-en-ciel de la gravité - Points Seuil 2010
Pynchon, Thomas – L’arc-en-ciel de la gravité – Points Seuil 2010

C’est un pavé (1105 pages dans l’édition de poche), un livre-monde proposant une expérience de lecture inédite s’adressant probablement aux lecteurs expérimentés. 

On est à Londres en 1944, sous les bombardements et parmi les officines d’espionnage, plus tard à Peenemünde et à Berlin : si l’ambiance fait penser à certains romans de Céline, l’écriture post-moderne trouve plutôt sa filiation chez James Joyce (auquel il est fait allusion p. 378), dans un style qui trouve sa voix originale du côté des ruptures incessantes du fil narratif et de la profusion des personnages et des situations : un texte explosif à plus d’un titre, un John Le Carré sous acide susceptible de briser en mille morceaux le lecteur lui-même (mais pas autant que Finnegans Wake de Joyce). 

Slothrop, le héros ithyphallique de ce délire sous les bombes, se promène dans l’Europe d’après-guerre déguisé en Rocketman et en cochon rose et apprends à jouer de la cornemuse. L’arc-en-ciel de la gravité, c’est probablement la parabole, l’arc que constitue le trajet des fusées V1 et V2 entre Peenemünde et Londres. Le mot parabole a aussi un autre sens en littérature… 

Un grand livre dans l’histoire de la littérature américaine. Pour les Indiana Jones de la lecture qui voudraient se lancer dans l’aventure, les articles de Wikipedia intitulés « Thomas Pynchon », « L’arc-en-ciel de la gravité » et « Littérature post-moderne » constituent une bonne préparation à cette lecture.

Pynchon, Thomas – L’arc-en-ciel de la gravité – Points Seuil 2010


 

L’ego pensant

Valéry, Paul - Monsieur Teste - L'Imaginaire Gallimard 1978
Valéry, Paul – Monsieur Teste – L’Imaginaire Gallimard 1978

Peut-être que la tentation du clivage entre l’esprit et le corps est commune à tous. Ce texte à l’incipit célèbre est dans la liste des écrits lus et relus : cette fois-ci m’y apparaît la sensualité de l’écriture poétique de Valéry, qu’on n’attendait pas forcément dans ce livre dédié au solipsisme intellectuel. Si la bêtise n’est pas son fort, il a oublié d’être seulement un pur esprit pour être aussi un poète. Un poète intelligent. 

On sent bien que Valéry se confond avec son narrateur, mais aussi qu’il s’identifie avec Monsieur Teste, sa création miroir, l’un des personnages les plus étonnants de la littérature du XXème siècle. Quand Valéry écrit : « Nous approchions de la nuée. Des noms s’illuminaient. Le ciel s’emplissait de météores politiques et littéraires. Les surprises crépitaient. Les doux bêlaient, les aigres miaulaient, les gras mugissaient, les maigres rugissaient. Les partis, les écoles, les salons, les cafés, tout se faisait entendre. On était assourdi par le cliquetis d’un duel dont les épées étaient des éclairs, et bien des pauvretés se propageaient jusqu’aux extrémités du monde avec la vitesse de la lumière. », on a l’impression qu’il parle, dans son style parfait, de notre monde contemporain. 

 Je complète cette relecture par la lecture du « Paul Valéry » de Hubert Fabureau (1905-1951), un livre datant de 1937 trouvé chez un libraire d’ouvrages anciens, que je déguste comme on apprécie un vieux film en noir et blanc : l’auteur, un oublié qui n’a même pas les honneurs d’une page Wikipedia ni ceux de la base de données bibliographiques Electre, y développe une lecture instructive et détaillée du « « Monsieur Teste » » de Paul Valéry, une critique formidablement bien écrite avec en prime une page étonnante de pastiche de Huysmans…

Valéry, Paul – Monsieur Teste – L’Imaginaire Gallimard 1978


 

Eaux glacées & chaud au cœur

Schoendoerffer, Pierre - Le Crabe-Tambour - Le Livre de Poche 1978
Schoendoerffer, Pierre – Le Crabe-Tambour – Le Livre de Poche 1978

Schoendoerffer publie le roman en 1976 et réalise le film un an plus tard. 

Je lis son livre pour la première fois après avoir revu le film pour la énième fois, et je ne suis pas déçu : c’est un très beau récit sur la mort, la mer et l’amitié – un vrai roman très bien écrit qui est aussi, à travers la description du personnage principal insaisissable, un récit d’aventures intégré dans l’histoire coloniale française.

Schoendoerffer, Pierre – Le Crabe-Tambour – Le Livre de Poche 1978

 

Lettres vives

Truffaut, François - Correspondance avec des écrivains 1948-1984 - Gallimard 2022
Truffaut, François – Correspondance avec des écrivains 1948-1984 – Gallimard 2022

On se demande si ce genre de livre est encore lisible et compréhensible de nos jours, tant les modes de communication ont changé : une correspondance ! 

À l’heure où même les téléphonages (comme disait Proust) étaient toute une histoire, et où les échanges obligeaient à prendre en compte la distance spatiale et temporelle. 

Une époque où l’on envoyait encore des télégrammes (successeurs des pneumatiques et ancêtres des sms ?). 

Ce beau livre permet de retrouver le rebelle Truffaut et nous plonge de belle manière dans une partie de l’histoire culturelle de son temps, avec du beau monde (Cocteau, Ray Bradbury, Henry Miller…) et parfois des surprises (Louise de Vilmorin ! Lucien Rebatet ! ) Bien édité avec en prime une très belle photo de couverture.

Truffaut, François – Correspondance avec des écrivains 1948-1984 – Gallimard 2022