Louÿs, Pierre – (1870-1925) – Les Chansons de Bilitis – nrf Poésie/Gallimard 1990
Relecture
de ce trésor de la littérature de la fin du XIXème siècle, un délice de
mystification littéraire, dont on conseille de compléter la lecture en
écoutant sa mise en musique par Debussy dans l’enregistrement réalisé
avec la voix de Delphine Seyrig lisant le texte : une merveille…
Louÿs, Pierre – (1870-1925) – Les Chansons de Bilitis – nrf Poésie/Gallimard 1990
Debussy, Claude – Les Chansons de Bilitis CD – The Nash Ensemble – Delphine Seyrig récitante – EMI
Pynchon, Thomas – Vente à la criée du lot 49 – Points Seuil 2013
La
suite des phrases, avec ses micro-digressions permanentes, semble
dilater le temps.
La lecture, le fil narratif semblent suivre le trajet
du courant électrique dans un circuit imprimé auquel il est fait
allusion au début du roman, trajet électrique qui arrive toujours à son
but même s’il dissémine ses multiples branches dans tout le réseau.
On ne s’étonne donc pas qu’un personnage indique : « Notre beauté réside dans cette aptitude à la circonvolution. »
Ce deuxième roman de Pynchon est plus accessible que « V », sa première œuvre, parce qu’il est plus court et que la ligne narrative y est moins tourmentée : mais rassurez-vous, le fil du récit est néanmoins le lieu de chemins de traverse qui raviront le lecteur hardi, et ce deuxième livre est tout aussi dérangé que le premier.
Pynchon, Thomas – Vente à la criée du lot 49 – Points Seuil 2013
Ça
commence par une virée apocalyptique dans un bar de Norfolk qui semble
donner le ton et le style de la suite du roman. Métaphore et métonymie
vont en bateau ; comme dans le rêve freudien, condensation et
déplacement (dé)sorganisent le rêve, à moins qu’il ne s ‘agisse d’un
cauchemar, ou d’un trip sous acide, allez savoir.
Évidemment, viennent à
l’esprit du lecteur, dans le désordre, le Tristram Shandy de Sterne, le
Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki ou les premiers essais
romanesques de Joyce. On n’est donc pas dans un récit narratif plat et
linéaire, dans lequel continuent de se complaire bon nombre d’auteurs
contemporains, mais dans un texte qui demande l’adaptation de la
lecture, comme c’est le cas pour les grands romans qui inventent leur
propre langage poétique (Proust, Joyce…), ou ceux qui déconstruisent
la narration.
La lettre V, c’est un peu comme le McGuffin dans les films d’Hitchkock :
un signifiant aux multiples signifiés, une lettre volée en quelque
sorte. Tout ça est moins difficile à lire qu’il n’y paraît, demande un
peu d’attention et d’accepter de se laisser mener vers l’inattendu et de
ne pas tout comprendre : les efforts de lecture seront récompensés par
une expérience inouïe, excitante et dépaysante.
On peut ainsi passer un peu de temps avec des aviateurs pendant la guerre mondiale puis assister de manière détaillée à une opération de chirurgie esthétique, et quelques pages plus loin se retrouver à chasser les alligators dans les égouts de New York, pour se retrouver un peu plus loin comme dans un roman d’espionnage de Graham Greene en 1899 à Florence : pas le temps de s’ennuyer… Un livre pour lecteurs de labyrinthes post-modernes.
Agamben, Giorgio – Quand la maison brûle – Bibliothèque Rivages 2021
Agamben
en feu
Pourquoi des poètes en temps de détresse, questionnait Hölderlin.
Agamben – qui a beaucoup écrit sur le poète allemand – repose la
question devant la maison qui brûle (notre monde en déshérence) en
indiquant que c’est le témoignage qui devient la tâche incontournable de
la pensée, autrement dit le fait de continuer à parler le dialecte de
la philosophie et de la poésie.
Dans ce très beau texte, Agamben nous indique comment laisser notre
langage dans l’ouvert, comment faire l’expérience du jaillissement de la
parole.
À l’heure où l’on confond en permanence opinion et vérité dans
le brouillard des fausses informations, Agamben nous invite à tout faire
avec précision et soin. Pour le lecteur, il s’agira sans doute de
choisir avec soin ses lectures.
J’aime ce livre. Cela est une opinion.
La vérité, elle, est plus
complexe, quelque part entre poésie et philosophie.
Agamben, Giorgio – Quand la maison brûle – Bibliothèque Rivages 2021
Roth, Philip – Pastorale américaine – Folio Gallimard 2001
On retrouve dans ce récit des éléments communs à d’autres romans de Roth : le narrateur Zuckerman l’écrivain à Newark et le quartier de Weekahic.
On y retrouve aussi des thèmes chers à l’écrivain américain : l’importance du corps ; santé et maladie, puissance et vulnérabilité, jeunesse et vieillesse ; la famille, l’identité juive, le racisme ; le superficiel, les lieux communs, les apparences opposés à la mélancolie, la douleur, le désarroi, le deuil ; les destins individuels dans l’histoire américaine ; l’histoire, la mémoire.
L’humour, contrairement à d’autres romans de Roth, est ici quasiment
absent : la critique sociale y gagne en férocité, le livre étant une
description sans concessions de la déliquescence de la société
américaine et de ses valeurs, et donc une critique de nos sociétés
occidentales.
Le style d’écriture est dense, allant dans les détails sans perdre de vue l’ensemble : il y a comme un noyau à atteindre après avoir soulevé patiemment les différentes pelures qui l’enserrent, ce que fait Roth avec grand art. Un grand roman américain de la fin du XXe siècle.
Roth, Philip – Pastorale américaine – Folio Gallimard 2001
Joyce, James – Les bœufs du Soleil – traduction Auxeméry – Le corridor bleu 2022
Pour les cent ans de la parution de « Ulysse » de James Joyce, c’est la fête éditoriale pour les lecteurs joyciens.
Après le numéro de la revue Europe récemment consacré à Joyce, Auxeméry publie une traduction jouissive et brillante du 14ème chapitre (Les bœufs du soleil) du grand roman de Joyce, l’un des textes les plus difficiles à transposer de la littérature du XXe siècle.
Le résultat est épatant, hilarant et
excitant, et permet de se replonger avec délices dans l’atmosphère
dublinoise du 16 juin 1904. Cette traduction peut être aussi, pourquoi
pas, une bonne introduction à la découverte de ce roman pour ceux qui ne
l’on pas encore lu.
Joyce, James – Les bœufs du Soleil – traduction Auxeméry – Le corridor bleu 2022
Monnier, Adrienne – Rue de l’Odéon – Albin Michel 2009
C’est une part considérable de la littérature du XXe siècle qui est passée par la librairie d’Adrienne Monnier rue de l’Odéon de 1915 à 1951. La dame écrit bien, on croise dans ses souvenirs Apollinaire blessé, de retour du front et le front ceint d’un bandage, s’arrêtant devant la vitrine et entrant dans la librairie. Plus tard, ce sera James Joyce, dont Adrienne éditera l’« Ulysse » en compagnie de Sylvia Beach : la photographe Gisèle Freund a immortalisé l’évènement, on peut voir ça dans son livre « Trois jours avec Joyce ». Entre temps seront passés au numéro 7 de la rue de l’Odéon Léon-Paul Fargue, Saint-John Perse, Eisenstein, Ezra Pound, Hemingway, mais aussi Rilke, Beckett, Walter Benjamin, Lacan et bien d’autres… Laure Murat a bien raconté tout cela dans son livre « Passage de l’Odéon ». Parfois, quand je repasse à Paris, je m’en vais errer du côté de l’Odéon à la recherche du temps perdu et des fantômes d’Adrienne, de Sylvia et James Joyce, après avoir croisé un peu plus loin ceux de Sartre, Beauvoir et Lacan : de nos jours, les librairies luttent pour survivre…
Le lecteur, en ces temps de détresse, a parfois l’impression d’être lui-même un fantôme.
Monnier, Adrienne – Rue de l’Odéon – Albin Michel 2009 Freund, Gisèle – Trois jours avec Joyce – Denoël 2006
Agamben, Giorgio – La folie Hölderlin : chronique d’une vie habitante – Armand Collin 2022
Voilà une bonne occasion de ressortir le volume des Œuvres de Hölderlin dans la Pléiade, ce que je fais plusieurs fois par an depuis longtemps, volume qui accompagne cette lecture du livre d’Agamben comme il accompagne ma vie de lecteur. La teneur en vérité de la vie du poète est ici recherchée du côté de la chronique plus que de l’histoire et ne peut être épuisée par le discours. Le dispositif est celui d’une chronique double : page de gauche celle de l’Europe, page de droite celle d ‘Hölderlin, organisation du texte rapidement abandonnée au profit du seul récit de la vie du poète.
Agamben défend la thèse selon laquelle Hölderlin n’ était pas dans la folie dans la deuxième moitié de sa vie, mais plutôt dans la recherche d’un autre mode non logique, mais poétique, de connexion des pensées, en analysant les textes philosophiques et poétiques du souabe. Ce livre nous permet de lire où relire Hölderlin autrement : il s ‘avère être aussi une réflexion utile en ces temps de confinement de masse et de folie générale.
Puissions nous, enfermés dans nos tours comme Hölderlin, mener une vie habitante, éclairée par la poésie, par la littérature.
Agamben, Giorgio – La folie Hölderlin : chronique d’une vie habitante – Armand Collin 2022
Claro, Christophe – Sous d’autres formes nous reviendrons – Fiction et Cie Seuil 2022
Une prose poétique référencée n’excluant pas le narratif,
une errance dans l’histoire de la littérature,
un texte à la beauté réservée aux lecteurs hors commerce,
où le bûcher des vanités peut être éteint
par un lamento à cinq voix,
par des morceaux de langage incitant à ne pas oublier de mourir.
Voici venir la littérature du XXIème siècle, sans bruits mais à grands pas.
Claro, Christophe – Sous d’autres formes nous reviendrons – Fiction et Cie Seuil 2022
Hemingway, Ernest – Îles à la dérive – Folio Gallimard 2011
Les
îles à la dérive, ce sont les personnages de ce grand roman d
‘Hemingway, dans lequel on retrouve des éléments habituels de cet auteur
: le soleil et le vent qui brunissent la peau, les parties de pêche au
gros (poissons et sous-marins) dans la mer des Caraïbes, l’alcool et les
cocktails exotiques dans des bars mythiques, l’amour et le sexe, ainsi
que l’alternance entre narration claire et longs dialogues.
Avec une
certaine tendresse pour ses personnages, Hemingway nous offre de beaux
portraits d’hommes et de femmes, oscillant entre la chaleur humaine du
quotidien tropical et le tragique de la vie et de la guerre. Magnifique.
Hemingway, Ernest – Îles à la dérive – Folio Gallimard 2011