Joseph et ses frères 2 – 1934

Joseph et ses frères 2 - 1934

Peut-on entendre pleurer dans le désert, peut-on y entendre les plaintes venues du fond des âges, y sentir sur la peau le souffle des pulsions archaïques venues du tréfonds de l’inconscient ?

Pour évoquer le jeune Joseph, Thomas Mann paraît envisager une psychologie de l’adolescent avant de se diriger plutôt vers une réflexion sur le concept de beauté : on retrouve donc dès le début du récit sa manière d’étirer le temps de la narration en donnant de l’ampleur au simple rapport des faits, en faisant de son texte le lieu d’une réflexion philosophique, ou anthropologique, philologique, etc.

Philologique, oui : « La sphère tourne et nul ne pourra jamais déterminer la véritable origine d’une histoire… » Le fait de fréquemment questionner les sources de ses récits semble être pour Thomas Mann une manière de s’approcher de la vérité du roman, de l’essence de l’art romanesque en lien avec la connaissance (revoir ce qu’en dit Hermann Broch dans « Création littéraire et connaissance – 1955 »).

Joseph est beau, il a dix-sept ans et il est très sérieux : ce deuxième volume de la quadrilogie se centre donc sur lui après que Thomas Mann nous aura conté les « Histoires de Jacob » dans le premier, jusqu’à la naissance de Joseph et la mort de Rachel sa mère, sans oublier les épisodes célèbres comme celui de L’Échelle de Jacob, celui de Jacob et Esaü, du puits ou celui de l’exil.

Mann donne certes de l’épaisseur réflexive à ses romans, mais il n’oublie pas de nous raconter des histoires qui nous concernent même si elles viennent du lointain passé. Il nous parle de l’hubris des êtres, de leurs envies et de leurs jalousies, de l’amour et de la haine, de leur génie, des rapports entre père et fils, entre frères. Il le fait alors qu’il est en exil à cause de la montée du nazisme et l’on ne peut s’empêcher de faire une double lecture de son récit, cherchant des échos du vécu de l’auteur dans son livre. Ceux-ci ne sont pas dans l’anecdote, mais dans le rapport au langage : c’est comme si Mann avait déjà conscience des caractéristiques du langage totalitaire pour lui opposer son art subtil et nuancé de romancier.

Joseph devient « le songeur », celui qui rêve et interprète les rêves. Des rêves littéraires pour lesquels il est peu question de condensation ou de déplacement (de figurabilité oui), mais d’imagination au royaume des dieux. « Les histoires descendent vers la sphère inférieure, tout de même qu’un dieu se fait homme ; elles s’embourgeoisent et deviennent terrestres, sans pour cela cesser de se dérouler sur le plan céleste aussi, ni de pouvoir être contées sous la forme qu’elles revêtent là-haut ». Le romancier peut-il être Dieu pour le lecteur ?

Le narcissisme du fils, l’aveuglement du père, le voile maternel, l’humiliation des frères nous ramèneront au fonds du puits. Il faut lever la tête pour voir la lumière.




« Ainsi donc le mot permet de lutter pour retarder la vérité en marche. Rien de pareil n’est possible quand c’est le signe qui est en jeu. Sa cruauté condensée n’admet ni fiction ni atermoiement. Il exclut toute équivoque et n’a pas besoin qu’on lui confère une réalité, étant la réalité même. Le signe est tangible, il ne condescend pas à vous ménager en se donnant l’apparence incompréhensible, il ne vous laisse aucune échappatoire. Il vous force à imaginer, dans votre propre tête, ce que vous rejetteriez comme une folie si vous l’entendiez exprimer par des mots ; ainsi vous oblige-t-il, soit à vous croire insensé, soit à admettre la vérité. Dans le mot comme dans le signe, le direct et l’indirect s’enchevêtrent diversement et l’on ne saurait décider lequel des deux est le plus directement brutal. Le signe est muet, pour l’unique raison qu’étant la chose signifiée, il n’a pas besoin de s’exprimer pour être compris. En silence, il vous jette à la renverse. » p.233

Thomas Mann – Joseph et ses frères 2 – Le jeune Joseph – L’imaginaire Gallimard N°68 – Traduction Louise Servicen 


Pierres
 

Joseph et ses frères vol.1 – 1933

Les histoires de Jacob - Thomas Mann

Les fils et filles du désert, accompagnés des dieux incompréhensibles, suivent leur destin dans un récit à l’ampleur inégalée. C’est le temps comme puits insondable qui est mis en avant au début du roman, alors que ce sont les profondeurs de l’histoire de l’humanité qui sont explorées dans ce récit, qui commence donc par une métaphore en lien avec l’infini. Plus on s’enfonce dans le passé, plus il est indéchiffrable.

Pourtant, avec « Les histoires de Jacob », Thomas Mann se lance pour quatre tomes dans le récit de l’existence de « Joseph et ses frères », le prophète de la bible et du coran. Il se demande « où chercher les premières assises de la civilisation humaine » et choisit de commencer avec l’histoire du fils de Jacob et Rachel.

Logiquement arrive l’interrogation sur les origines de l’écriture et de la parole. L’écrivain pourrait se demander d’où lui vient son art si complexe de romancier, mais ses réflexions semblent plus larges alors qu’il écrit sa tétralogie au moment de la montée du nazisme : c’est comme s’il avait besoin d’assurer les bases de la culture face aux destructions du fascisme, de rechercher les origines de la vie et de la pensée face au déploiement de la pulsion de mort, en questionnant l’origine des récits du déluge ou de la tour de Babel.

Le premier chapitre du premier volume de cette tétralogie publiée de 1933 à 1942 s’intitule donc « La descente aux enfers », mais l’auteur ne semble pas laisser toute espérance à l’entrée, il croit aux pouvoirs du langage et du roman et nous entraîne avec génie dans les abysses de la culture humaine.

Les interrogations géographiques concernant la localisation du paradis sont ainsi vertigineuses et illusoires, révèlent la profondeur incommensurable du puits abyssal de l’histoire humaine mais elles existent néanmoins dans le livre, dans la prose poétique dense et intellectuelle de Thomas Mann qui, si elle trouve ses sources dans l’histoire biblique, l’anthropologie et l’archéologie, la philologie et la théologie, n’en reste pas moins un texte d’écrivain romancier.

L’art du romancier va donc très loin quand, par exemple, il transforme une exploration de la notion de péché en véritable analyse psychologique de Dieu, un dieu du souci et de l’anxiété qui implique le nomadisme de ses sujets et renvoie à l’exil de l’auteur du livre. Le récit de la vie de Joseph, présenté d’abord comme un jeune fou de la lune assis au bord des profondeurs, peut alors se déployer en se centrant d’abord sur son père Jacob, âgé de soixante-sept ans au début de ce premier volume.

Le puits n’est pas seulement une métaphore, il est aussi le lieu auprès duquel les relations père fils se déploient dans une concentration de l’écriture qui étire le temps. Associé à la profondeur et au passé, il est aussi une représentation de l’enfer, que visitera Joseph et dont il ressortira pour le pardon.

Le père et le fils dialoguent au bord, à la margelle. Ils sont à la marge, ils font l’expérience des limites du langage, ils sont à la frontière entre raison et folie, au bord du précipice.

Les limites du moi sont floues, ne sont pas enfermées dans le corps. Un même nom peut renvoyer à deux personnes, une même personne peut avoir plusieurs noms. Le nom de Dieu reste imprononçable, se perd dans le souffle court d’une phrase inachevée.

Le lecteur fait lui aussi l’expérience du franchissement et de l’incertain, alors que Mann ne cesse d’interroger la fiabilité des sources de ses récits et tente ainsi de mettre en lumière l’essence de la vérité. Celle-ci peut s’approcher grâce au langage qui fait loi, en commençant par y mettre les formes : « … la prééminence apparente accordée aux belles formes, ainsi que le généreux gaspillage de temps qu’elle comporte, est un luxe, sur quoi est fondée la dignité humaine : il contraint la nature à se plier aux lois de la politesse, à se dépasser. » Une leçon pour notre époque ?

Thomas Mann – Jacob et ses frères – Les histoires de Jacob – L’Imaginaire Gallimard N°67

Jacques Réattu, Public domain, via Wikimedia Commons
                                     Jacques Réattu (1760-1833) – Le rêve de Jacob

Le roman de Thomas Mann

Tóibín Magicien

Ce roman biographique de Colm Tóibín nous plonge tout de suite dans l’ambiance mondaine et industrieuse, austère et protestante de Lübeck en 1891 au sein d’une famille d’exception, celle de l’écrivain Thomas Mann. La mère de Thomas Mann est une femme peu à sa place dans cette cité austère du nord de l’Europe où tout le monde s’observe ; le père a la mauvaise idée de mourir dès le premier chapitre et de rater sa sortie en laissant un testament écœurant ; Thomas a quinze ans, il commence à s’intéresser à la littérature, comme son grand frère Heinrich. Il va lui falloir s’exiler de sa cité et de sa famille pour pouvoir commencer sa vie d’écrivain et sa vie d’homme. Il commence par le faire en revenant symboliquement à Lübeck avec son grand roman « Les Buddenbrook » (1901) qui retrace en partie son vécu familial. Dans le chapitre « Venise 1911 », Tóibín retrace quelques faits en lien avec l’écriture par Mann de son livre « La mort à Venise » : le séjour de la famille Mann dans cette ville ; l’annonce à ce moment-là de la mort de Gustave Mahler ; la mort par suicide de l’une des sœurs de Thomas ; la rencontre d’une famille polonaise dans laquelle évolue un jeune adolescent qui sera le modèle de Tadzio… Le chapitre est aussi l’occasion pour Colm Tóibín de déployer son art d’écrivain dans de très belles pages décrivant un concert dirigé par Gustav Mahler : la rencontre de deux maîtres – l’écrivain et le musicien – préfigurant celle qui viendra plus tard en 1947 entre Thomas Mann et Arnold Schoënberg dans le roman « Le docteur Faustus ». Sans ralentir, Tóibín enchaîne avec le séjour de Katia, le femme de Mann, au sanatorium de Davos, expérience qui entraînera l’écrivain dans la rédaction de son chef-d’œuvre « La montagne magique » (1924). Tóibín décrit plus loin une scène pendant laquelle Thomas Mann lit des extraits de son roman « Le docteur Faustus » à ses proches : cela lui permet d’expliquer comment Mann s’inspirait de sa vie et y trouvait des modèles pour créer ses personnages. Le livre est un beau pavé de 600 pages, mais il faut bien cela pour romancer la vie de l’auteur des « Buddenbrook » et de « La montagne magique ». Il se lit facilement grâce au style élégant de l’écriture de Tóibín et à la fluidité de la narration. On prend un vrai plaisir à suivre ce récit subtil de la vie de Thomas Mann et à y retrouver les sources et l’atmosphère de ses fabuleux romans, à la lecture desquels on revient toujours. Tóibín retrace avec grâce l’histoire de Thomas Mann et de sa famille sans idéaliser l’écrivain, ainsi qu’une partie de l’histoire intellectuelle de l’époque : un vrai magicien.


Le magicien – Colm Tóibín – Grasset 2022

Lübeck - Garitzko, Public domain, via Wikimedia Commons


 

Oiseaux rebelles

Jaenada 2024

Les lecteurs des textes de Guy Debord et des situationnistes, ainsi que ceux de Modiano (l’un n’empêche pas l’autre) ont déjà entendu parler du bar « Chez Moineau », qui accueillait la jeune génération perdue au 22 rue du Four à Paris : c’était dans le Quartier Latin au début des années cinquante. Jaenada décrit en détail les parcours de ces enfants égarés et en particulier celui de Jacqueline, morte défenestrée en 1953 à l’âge de 20 ans. L’écrivain retrace un portrait émouvant de ces jeunes détruits par les conséquences des deux guerres mondiales ainsi que par les institutions de l’enfermement : famille, police, psychiatrie, domination masculine, services sociaux…
Comme on avait pu le découvrir dans son récit « La serpe (2018) », Jaenada prend les chemins de traverse avec humour, non seulement avec ses digressions habituelles, mais aussi en se mettant en scène dans ses recherches et son écriture, ainsi qu’en relatant un tour de France de villes en villes et d’hôtels en hôtels, voyage entamé au début de ses recherches.
Son livre nous replonge donc avec précision dans une ambiance, une époque, un milieu social disparus. L’auteur nous fait partager son émotion face à ces parcours brisés, nous montre les conséquences funestes des guerres et des insuffisances d’une époque, et nous fait découvrir les prémisses archéologiques de mai 68.
Tout cela dans un seul livre bien plaisant à parcourir, un livre qui du point de vue spatio-temporel fonctionne par oppositions : les premières lignes décrivent l’horizontale de la perspective de la longue plage de Malo-les-bains à Dunkerque à marée basse, horizontale qui va se déployer dans le voyage jusqu’à la plage d’Hendaye, et s’oppose à la verticale de la chute brève de Jacqueline depuis un troisième étage. Si l’on était malicieux, on pourrait rajouter la verticale de la descente des nombreux whiskys bus par l’auteur lors de son périple. 

Du point de vue temporel s’opposent le temps long du voyage et de la minutie de la recherche à celui, très bref (1,46 seconde) de la chute d’un corps dans une arrière-cour parisienne. Il est donc logique que ce livre si bien construit se termine avec le mot « vertige ». 

Philippe Jaenada – La désinvolture est une bien belle chose – Mialet Barrault 2024

Paris Rue du Four

L’amour au subjonctif

Il faut ne jamais avoir connu le sentiment amoureux – ou n’avoir jamais lu Proust, c’est pareil – pour ne pas comprendre les intermittences du cœur et les égarements de l’esprit, les mille et une tergiversations de la flamme qui sont l’objet du roman de Crébillon fils (1707-1777).

Déclarations, hésitations, tromperies, jalousies, incompréhensions et tensions, flatteries et flâneries : elles sont d’abord ici un fait de langage, la trame d’un discours qui prouve que la passion amoureuse a un lien direct avec l’imparfait du subjonctif. La sensualité de ce texte se rencontre donc d’abord dans les douceurs de la rythmique et des sonorités, de la syntaxe et du lexique de cette fabuleuse langue française du XVIIIᵉ siècle, à laquelle il faut revenir régulièrement si l’on veut apprécier les plaisirs de toute littérature francophone. La construction même de l’ouvrage a ses séductions, semblant culminer en son milieu dans une mise en abyme, une scène de commentaire d’un roman dans le roman. L’ensemble n’est pas dépourvu d’humour et d’ironie, ce qui met un peu de distance face à toutes ces circonvolutions : «  – Voilà sans contredit, s’écria-t-elle, une belle phrase ! Elle est d’une élégance, d’une obscurité et d’une longueur admirables ! Il faut, pour se rendre si inintelligible, furieusement travailler d’esprit. »

Ce livre est comme une référence non pas indépassable mais indispensable.

On y revient donc, et on n’en revient pas…

Powys 1919

Powys 1919

Le troisième livre de John Cowper Powys (1872-1963) a l’apparence classique d’un roman d’amour du XIXe siècle et peut apparaître mineur dans la production du maître gallois.
On y découvre néanmoins un art subtil de l’analyse psychologique approfondie des personnages, relié à la description minutieuse et précise des paysages et des lieux de vie en société, cette manière de relier espace psychique et espace géographique déjà découverte dans les autres romans de Powys et qui en constitue l’une des originalités.
L’écrivain explore d’abord « le remuement des eaux que le divin Éros agite, avant que n’apparaissent le désir, la jalousie, la responsabilité et le soupçon qui gâtent et défigurent tout. », ce silence plus parlant que tous les mots dans une atmosphère dans laquelle les échos de la guerre se font entendre même dans les disputes des enfants.
L’animosité entre les deux héros se déplace d’abord vers une sorte de querelle entre les anciens et les modernes qui permet à Powys de situer son art d’écrivain du côté de l’ironie et d’une modernité postérieure au modèle XIXe de départ, avec un art affiné du dialogue.

Au fil des chapitres, le récit oppose l’inconstance au désir, l’art à la vie, les conventions sociales à la vérité des sentiments, les contraintes matérielles à la liberté…
Voilà donc un roman étonnant, désuet par certains aspects, notamment dans la mécanique tourmentée des intrigues amoureuses, assez convenue ; mais moderne formellement, dans sa manière ironique et sensuelle de décortiquer finement la psychologie de ses personnages dans un style analytique d’écriture somptueux coloré d’étrangeté ; et un roman dans lequel ce sont les femmes qui sont les plus fortes.

« La douceur de l’antique pelouse sous l’arbre immémorial, la passion du vent puissant dans le lieu désolé, l’écroulement de la vague marine sous les murs mélancoliques du port, la retraite de l’armée vaincue, le soulèvement de la multitude opprimée, le tonnerre qu’en ses ailes porte l’ange destructeur, la « voix faible encore » de l’esprit créateur qui sombrement songe à la fondation de mondes nouveaux, tout cela en lui s’éleva cependant qu’il la regardait, tout cela déjà se trouvait dans les gestes de ses bras tendus, dans le bond et la chute, dans le sculptural équilibre de ses membres divinement pâles. » p. 228



John Cowper Powys – Comme je l’entends (1919) – Seuil 1989

Traduit de l’anglais par Robert Pépin –

ISBN 2020105489




Dialogue des vivants

Speroni 1542

Le « Dialogue des langues » (1542) de l’italien Sperone Speroni (1500-1588) est l’une des sources les plus importantes de Joachim du Bellay pour sa rédaction de la « Défense et illustration de la langue française (1549) » ; on trouve aussi des traces d’autres textes du padouan dans la fabuleuse « Délie » (1544) de Maurice Scève et dans Rabelais : voilà des chemins qui nous ont amené à cet écrit.

Speroni défend l’usage de la langue vulgaire italienne face au latin et au grec prédominants : en cela, il est continuateur de Dante, Pétrarque, Boccace, Pietro Bembo et bien d’autres. Les écrivains et humanistes français vont vite écrire en parallèle à cette filiation italienne pour transposer cette défense de la langue vulgaire vers le français (cf. Longeon 1989).

Dans ces dialogues, Speroni opte pour une forme originale, opposant des argumentaires sans privilégier l’un ou l’autre. Il met en scène l’humaniste Pietro Bembo (1471-1547) – un auteur lui aussi présent dans la collection des Belles Lettres – qui défend le toscan face à Lazzaro Bonamico (1477-1552) qui défend le grec et le latin.

Le Courtisan, l’Écolier… sont d’autres interlocuteurs qui permettent à Speroni de faire vivre dans ces dialogues diverses conceptions du langage ayant cours à son époque, témoignant ainsi de la richesse et de la vivacité de la vie intellectuelle du moment. Naviguant entre philosophie et rhétorique avec scepticisme, il déploie des manières de penser dans une forme qui se nomme littérature.

C’est toujours un vrai plaisir de lecture d’ouvrir un livre des Éditions Les Belles Lettres : le plaisir de lire des textes rares et pourtant importants, celui de se confronter à des manières de penser et d’écrire qui nous sont devenues étrangères et qui pourtant gardent un air de familiarité en ce qu’elles sont des références de notre culture littéraire et philosophique.

Autre plaisir devenant rare, celui de déchiffrer des pensées argumentées qui elles aussi nous sont devenues lointaines et qui restent néanmoins des exemples pour notre époque qui s’éloigne de la recherche de la vérité.

Bembo laisse Lazzaro développer son amour du latin et son mépris de la langue toscane avant de développer ses idées : la discussion prend ainsi un air de dialogue socratique, teintée d’humour grâce au personnage faussement benêt du courtisan. Speroni oppose des idées argumentées dans ses dialogues sans, du moins en apparence, en privilégier l’une ou l’autre : il laisse son lecteur penser par lui-même.

Des idées argumentées ? Penser par soi-même ? C’était une autre époque… Une époque qui inventait l’imprimerie en même temps que l’inquisition continuait de fonctionner. Le texte de Speroni nous rappelle ainsi que la maîtrise de la langue peut être l’un des attributs du pouvoir.

« Bembo. Certes non ; reste que c’est la faconde qui est la seule ou la principale cause qui opère en nous de si admirables effets. Et que cela soit vrai, lisez Virgile en vulgaire, Homère en latin, Boccace autrement qu’en toscan, ils n’opéreront pas de tels miracles. Donc messire Lazzaro dit vrai, lorsqu’il place dans les langues la cause de ces effets ; pour autant, ses raisons ne prouvent pas que l’on ne doive point apprendre d’autre langue que la latine et la grecque. Parce que si notre vulgaire n’est pas à ce jour pourvu d’aussi nobles auteurs, il n’est certainement pas impossible qu’il en compte tôt ou tard d’à peine moins excellents que Virgile et Homère, qui soient, veux-je dire, à la langue ce que ceux-là sont à la grecque et à la latine. » p.8

Sperone Speroni – Dialogue des langues – Les Belles Lettres 2009 – Bibliothèque italienne 

Speroni 1542

(Re)Naissances du français

Longeon 1989

Certes, les poètes de La Pléiade ont porté à son plus haut niveau l’exigence de l’utilisation littéraire et politique de la langue française, mais avant eux, un bon nombre d’écrivains ont défendu avec talent l’idée de promouvoir la langue vulgaire face au grec et au latin. 

Claude Longeon (1941-1989) en proposait dans son dernier livre en 1989 une anthologie qui garde tout son intérêt alors qu’on peut maintenant lire Du Bellay, Ronsard et compagnie dans un beau volume consacré aux poètes de La Pléiade dans la collection du même nom. 

Ce recueil de textes commence donc en 1487 pour se terminer en 1549 avec la publication de la célèbre « Défense et illustration de la langue française » de Du Bellay, qui dans ce contexte ressemble à une synthèse des écrits précédents. 

On y retrouve des noms bien connus des amateurs de littérature de l’époque comme ceux de Jean Lemaire de Belges, Érasme, Lefévre d’Étaples, Bonaventure des Périers, Étienne Dolet…, mais aussi des textes d’auteurs moins connus ou anonymes. 

On lit donc l’avocat Jean Lemaistre défendre en 1487 la dignité de l’utilisation du français ; le diplomate et archevêque Claude de Seyssel encourager déjà en 1509 les traductions depuis le grec et le latin vers la langue française, préfigurant ainsi un argument qui sera repris par Du Bellay quarante ans plus tard ; l’humaniste Christophe de Longueil affirme en 1510 que la langue française n’a rien à envier à l’italienne concernant l’éloquence et l’élégance et Jean Lemaire de Belges semble vouloir, en 1511, réconcilier les deux langues tout en magnifiant le français ; Érasme en 1522 et Lefèvre d’Étaples en 1523 prônent la nécessité de traduire la bible en français ; l’imprimeur Geoffroy Tory argumente la nécessité de construire une grammaire de la langue vulgaire en 1529, et ainsi de suite jusqu’à la parution de l’essai de Du Bellay en 1549. 

Ça n’est pas sans une certaine émotion que l’on découvre dans cette anthologie passionnante les différentes stratégies déployées par les écrivains et philosophes pour la promotion de la « langue vulgaire », de la langue française face à la prééminence du latin et du grec : plus tard, c’est la langue française institutionnalisée qui écrasera les langues régionales… Mais ça, c’est une autre histoire, toujours en cours. 

« Nous voulons que dorénavant tous Arrêts, ensemble toutes autres procédures, soit de nos Cours Souveraines ou autres subalternes et inférieures, soit des registres, enquêtes, contrats, commissions, sentences, testaments et autres quelconques actes et exploits de justice, ou qui en dépendent, soient prononcés et enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel français, et non autrement. » 

Article 111 de l’ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539

Premiers combats pour la langue française – Anthologie – Claude Longeon 1989 – Le Livre de Poche N° 6661

Pléiade 2024

 

Le temps de relire Sollers

Évoquer et pratiquer l’ironie voltairienne, c’est sans nul doute prendre un grand bol d’air frais, celui d’une raison heureuse défiant le spectacle morbide du monde.

Parler de la Terreur au moment (1989) des célébrations du bicentenaire de la Révolution française, c’est déliter un bloc d’abîme impensé et se poser en héritier de Sade et d’une liberté difficilement accessible. 

Il s’agit de s’éloigner de la religion de la mort, de déployer dans le langage tout ce qui peut s’opposer aux tendances mortifères de l’époque (la pulsion de mort, dit Freud), d’aller ou revenir vers la lumière, le grand soleil, d’admirer Fragonard plutôt que le sinistre David, et préférer Saint-Simon à Saint-Just. 

« Il s’agit de donner un maximum d’intensité et de diversité à l’activité du langage. » 

Relire un livre de Sollers datant de quarante ans, c’est replonger dans un esprit de sérieux épicé par son habituelle ironie ; c’est être confronté à une gravité toujours agrémentée de la légèreté du style ; c’est parfois être offusqué, agacé et en désaccord avec l’auteur, mais être finalement poussé du côté joyeux et lumineux de la pensée, de la vie et de l’art, dans un vif ballet érudit. 

On a donc le droit de pas partager son refus du théâtre et du cinéma, de ne pas être convaincu par les justifications de ses errements maoïstes de 1968, se perdre dans son discours avançant par sauts métonymiques, mais on est ramené, avec Sade, Artaud, Céline, Joyce, vers des hauteurs littéraires dont on ne se remet pas. 

Bref : si lui en a fini avec nous, on en a jamais fini avec Sollers.

Philippe Sollers – Improvisations – Gallimard Folio Essais N°165


L’harmonium de sa timidité

Pablo Picasso – Écrits 1935-1959 – Quarto Gallimard

Picasso Ecrits

Ce volume (magnifiquement illustré en couleurs) rassemblant les écrits de Picasso est plein de surprises. On y découvre d’abord des textes sans ponctuation faisant penser aux premiers essais de Dada et du surréalisme, mais aussi à James Joyce. 

Cette forme éclate plus loin avec des fragments de poèmes ou des phrases séparées par des tirets, et l’on comprend que l’on a devant soi la partie écrite de l’œuvre de Picasso, complémentaire de sa peinture et de sa sculpture, un ensemble de fragments écrits charriant aussi bien des éléments de la grande culture de son temps que les évènements et objets du quotidien, ou des descriptions de tableaux non encore peints.

Un point central du volume est la pièce de théâtre surréaliste « Le désir attrapé par la queue (1941) », un texte qui met en pièces toutes les conventions de l’art théâtral : une photo prise par Brassaï nous rappelle que lors de la lecture de cette œuvre le 16 juin 1944 dans l’atelier de Picasso, étaient présents Jacques Lacan, Cécile Éluard, Pierre Reverdy, Louise Leiris, Zanie Campan Aubier, Valentine Hugo, Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Jean Aubier, Michel Leiris. Un Bloomsday parisien mémorable…

On a l’impression parfois de lire ici une forme écrite analogique de l’œuvre peint, comme une transposition scripturale de ce que l’on voit dans la technique cubiste de ses tableaux. Bien entendu, cette lecture naïve n’épuise pas d’autres lectures qu’on peut faire de ces textes. 

On comprend mieux aussi pourquoi le Sollers de « Paradis » (épiphanie or myrrhe encens envers d’or de myrrhe et d’encens pris dans la couleur renversée sur place agitant sa place en surface picasso cézanne retour sur watteau demoiselles d’avignon fontainebleau sous la neige …) fait fréquemment référence à Picasso.

Ce livre est donc un concentré de XXe siècle, un nectar étonnant, sulfureux et fantaisiste, passionnant et déroutant (pardon pour cet abus cubiste d’adjectifs), dans lequel Picasso nous embarque dans une « minuscule barque faite avec des clous de girofle ».