On y trouve d’abord un petit traité de psychologie de la forme se transformant en manuel de résolution d’un puzzle (un ensemble, c’est-à-dire une forme, une structure) qui sera repris 270 pages plus loin, une petit traité qui est en vérité un art d’écrire « La vie mode d’emploi ».
On découvre ensuite un mort dont la vengeance lui survit, côtoyant la veuve d’un archéologue raté ayant cherché une cité aussi illusoire que légendaire et des pratiquants d’une secte méditant sur la recette de mousseline à la fraise dont Perec nous donne la recette.
Il n’y a personne au troisième droite : voilà déjà une pièce vide, un motif qu’on retrouvera en fin du roman. Suit une description du Tarande en français ancien par Gélon le Sarmate et d’un bahut sculpté par son propriétaire, donnant lieu à l’une des premières ekphrasis du roman, etc.
C’est bien connu, la prolifération d’objets, la multiplication de personnages, la profusion d’histoires sont l’une des caractéristiques de ce livre que Perec a sous-titré « Romans » au pluriel.
Dans l’Atlas de littérature potentielle (page 386), Perec indique que « En 1972, le projet qui allait devenir « La vie mode d’emploi » se décomposait en trois ébauches indépendantes, aussi floues l’une que l’autre. » Il détaille ensuite quelques unes des structures mathématiques sur lesquelles son roman est construit.
Son imagination semble augmentée par ce cahier des charges oulipien complexe qui structure l’œuvre, qui se présente comme énigme par la référence aux puzzles ; on est en droit d’imaginer que la présence du nom Rorschash est peut-être une allusion au test d’évaluation éponyme (même si ça ne s’écrit pas tout-à-fait pareil à une lettre près), qui dans sa passation et son interprétation s’attache, comme Perec dans son livre, de manière obsessionnelle aux détails.
La propension aux digressions et aux transformations du texte peut faire penser à Sterne et à Potocki mais on n’y voit pas de filiation : Perec ne se contente pas de mettre à mal le roman classique, il construit un monde, élabore tout un univers bien ancré dans la critique sociale de son époque et nous livre du romanesque débridé et inventif malgré les contraintes volontaires d’écriture : en le lisant, on se moque donc des règles de la polygraphie du cavalier, de la pseudo-quenine d’ordre 10 ou du bi-carré latin orthogonal et on apprécie une lecture dans laquelle on se laisse entraîner dans mille et une histoires et fantaisies, drames et mini-épopées, biographies et catalogues, descriptions et rêveries…
Quand Perec écrit : « On en déduira quelque chose qui est sans doute l’ultime vérité du puzzle : en dépit des apparences, ce n’est pas un jeu solitaire: chaque geste que fait le poseur de puzzle, le faiseur de puzzle l’a fait avant lui ; chaque pièce qu’il prend et reprend, qu’il examine, qu’il caresse, chaque combinaison qu’il essaye et essaye encore, chaque tâtonnement, chaque intuition, chaque espoir, chaque découragement, ont été décidés, calculés, étudiés par l’autre« , on ne peut s’empêcher de penser qu’il nous parle de lui et de son lecteur.
Le lecteur se demande quelle est la signification de ces digressions permanentes, qui semblent se multiplier au fur et à mesure que le roman avance. Ne peut-on les interpréter comme une fuite en avant, un évitement systématique de la narration linéaire et de son aboutissement ? Mais alors, qu’est-ce que Perec repousse ? Peut-être est-ce ce fameux paragraphe final mettant en scène Bartlebooth devant le dernier puzzle, une scène reliée à la biographie de Perec (la lettre W) : un moment à la fois poignant et terrifiant.
Le lieu de la dernière pièce vide du puzzle est un trou, une béance, un puits sans fond. La vie serait ce puzzle dont le dernier espace à combler ne correspondrait pas à la dernière pièce tenue en main.
On pourrait trouver là un sens au titre du livre : la vie ne se déploie que lorsqu’on peut la raconter, il n’y a vie que lorsqu’il y a narration. En cela, on pourrait relier cette œuvre avec la pensée de certains philosophes du XXème siècle (Paul Ricoeur) ou du suivant (Judith Butler).
Ce livre, à propos duquel on lit souvent que c’est le chef-d’œuvre de Perec, semble reprendre, résumer, concentrer de manière cohérente et magistrale l’ensemble des recherches entamées dans ses livres précédents.
Mais l’auteur a le génie de ne pas se laisser abuser par son propre jeu, comme c’est le cas pour son personnage Bartlebooth qui s’autodétruit dans un jeu sans fin dont il a oublié les règles. Perec maîtrise la mise et l’enjeu, pour écrire une œuvre romanesque majeure du XXème siècle, marquée par la perte et l’absence.
Le relire au terme provisoire d’un atelier-lecture-Perec nous ayant entraîné dans les profondeurs de son œuvre (avec lui et d’autres auteurs), c’est comme une récompense, une cerise sur le gâteau…
Espace Perec 1978 (La Vie mode d’emploi)
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L’atelier-lecture-Perec a consisté en une exploration systématique de son œuvre pendant plusieurs semaines, donnant lieu à une série de notes de lecture publiées sur mon blog « Les notes de sonneur ». C’est une manière de lire que je pratique de temps en temps, la dernière fois, c’était à propos de Virginia Woolf, avant avec Annie Ernaux. Cet atelier n’est pas définitivement clos, des pages pourront être modifiées, d’autres créées au fil des lectures et relectures…
On a lu pour cet atelier-lecture Perec :
Perec, Georges – Les Choses – Pocket 1965
Perec, Georges – Quel petit vélo au fond de la cour ? – 1966
Perec, Georges – Un homme qui dort –1967 – Folio Gallimard N°2197
Perec, Georges – La Disparition – 1969 – L’Imaginaire Gallimard N°215
Perec, Georges – Les Revenentes – 1972 – Julliard 1997
Perec, Georges – La boutique obscure – 1973 – L’Imaginaire Gallimard 2021
Perec, Georges – Espèces d’espaces – 1974 – Seuil La librairie du XXIème siècle – 2022
Perec, Georges – W ou le souvenir d’enfance – 1975 – L’Imaginaire Gallimard N°293
Perec, Georges – Je me souviens – 1978 – Le Livre de Poche 2013
Perec, Georges – La vie mode d’emploi – 1978 – Le Livre de Poche N°5341
Perec, Georges – La clôture et autres poèmes – 1978 – Édition de la Pléiade Vol.II
Perec, Georges – Un cabinet d’amateur – 1979 – Points Seuil N° P865
Perec, Georges – L’éternité – 1981 – Édition de la Pléiade vol.II
Perec, Georges – Tentative d’épuisement d’un lieu parisien – 1983 – C. Bourgois 2024
Perec, Georges – 53 jours – 1989 – P.O.L. 1989
Perec, Georges – L’infra-ordinaire – 1989 – Seuil, La librairie du XXIème siècle 1989
Perec, Georges – Je suis né – 1990 – Seuil, La librairie du XXème siècle 1990
Perec, Georges – Cantatrix sopranica L. – 1991 – Points Essais N°577
Perec, Georges – Le voyage d’hiver – 1993 – Seuil, La librairie du XXIème siècle 1993
Perec, Georges – Ellis Island – 1995 – P.O.L. 2019
Perec, Georges – Penser/Classer – 2003 – Points Seuil Essais N°760
Perec, Georges – L’art et la manière d’aborder son chef de service… – 2008 – Points 2010
Perec, Georges – Le Condottière – 2012 – Points Seuil 2012
Perec, Georges – Œuvres, tomes I et II – Bibliothèque de la Pléiade 2017
Perec, Georges – Lieux – 2022 – Seuil, La librairie du XXIème siècle 2022
Perec, Georges & al. – La littérature potentielle – 1973 – Folio Gallimard N° 95
Perec, Georges & al. – Atlas de littérature potentielle – 1981 – Folio Gallimard N° 109
Perec, Georges – Traduction de « Le naufrage du stade Odradek » de Harry Mathews – POL 1989
Bens, Jacques & Perec, Georges – 50 choses qu’il ne faudrait tout de même pas oublier de faire avant de mourir – L’Oeil ébloui 01/53 – Coll. Perec 53 – 2024
Bodin-Hullin, Thierry – Trajet Perec – L’Oeil ébloui 02/53 – Coll. Perec 53 – 2024
Bon, François – L’espace commence ainsi – L’Oeil ébloui 03/53 – Coll. Perec 53 – 2024
Yokna – Permutation – L’Oeil ébloui 04/53 – Coll. Perec 53 – 2024
Claro, Christophe – Une seule lettre vous manque – L’oeil ébloui 05/53 – Coll. Perec 53 – 2024
Savelli, Anne – Lier les lieux élargir l’espace – L’œil ébloui 06/53 – Coll. Perec 53 – 2024
Crenn, Antonin – Terminus provisoire – L’oeil ébloui 08/53 – Coll. Perec 53 – 2024
Getzler, Pierre – Place Saint-sulpice les 18 & 19 octobre 1974 – L’Oeil ébloui 08/53 – Coll. Perec 53 – 2025
Coiffier, Sophie – L’éternité comme un jeu de taquin – L’Oeil ébloui 09/53 – Coll. Perec 53 – 2025
Bailly, Jean-Louis – Le timbre à un franc – L’Oeil ébloui 10/53 – Coll. Perec 53 – 2025
Bellos, David – Georges Perec, une vie dans les mots – Seuil biographie 2022
Documents audio-visuels consultés :
Film « En remontant la rue Vilin » de Robert Bober, 1992 :
https://youtu.be/8HfvFHQ-j6s?si=jrWkqk6sNhlhkJbv
Film « Les lieux d’une fugue », 1978 sur Ubuweb :
https://ubu.com/film/perec_fugue.html
Film « Récits d’Ellis Island » 1980, de Georges Perec & Robert Bober. En deux parties :
Traces : https://ubu.com/film/perec_traces.html
Mémoires : https://ubu.com/film/perec_memories.html
François Bon, « Quarante ans après sa mort, Georges Perec écrit encore » :
https://youtu.be/uNErRGv4ImE?si=5o_IKEkgF_d9AGvm
Perec sur Ubuweb : https://ubu.com/film/perec.html
ELLIS –
Short film by J.R. :
https://youtu.be/CSSmeL67npU?si=labdc0o-n1DWZjRG
« Lieux »
en version numérique : https://lieux-georges-perec.seuil.com


