Ulysse, Joyce – Partie II, épisodes 4, 5, 6.

James Joyce. Ulysse. Les Belles Lettres 2026

Partie II
Épisode 4

Il est à nouveau huit heures du matin (retour en arrière dans le temps, donc) et on fait enfin connaissance avec Leopold Bloom, personnage central de l’odyssée dublinoise dont la première caractéristique descriptive mise en avant est le goût de Bloom pour les rognons de mouton grillés. Il habite au 7 Eccles Street, devenue depuis l’adresse la plus célèbre de Dublin : il prépare le petit déjeuner pour sa femme encore couchée et s’occupe du chat. Le style de Joyce nous entraîne à nouveau dans les pensées de son personnage, mais avec Leopold, tout est beaucoup plus terre-à-terre, quotidien. Au départ, l’ironique odyssée consiste donc à aller chercher des rognons de veau à la boucherie du coin.

Bloom est un homme ordinaire, tranquille, se préoccupant de sa femme et de ses besoins domestiques ; ses préparatifs pour partir à l’aventure consistent essentiellement à retrouver sa clé et son chapeau. Marchant sur Dorset Street vers le nord-est, il part faire les courses et s’imagine en train de voyager, il rêve de potentielles aventures en appuyant ses songes sur les minuscules évènements ayant lieu dans son environnement proche. On apprend que son travail est de placer des annonces publicitaires, que sa femme est Molly (Marion) et qu’il a une fille nommée Milly (Millicent), et qu’il hésite sur le choix du boucher pour son achat de rognons, tout en se demandant quel est le prix de la bière brune. Dans les pensées fuyantes de Bloom apparaissent deux mots : « Oui. Oui. » qui semblent préfigurer le fabuleux acquiescement final du roman. Mais n’allons pas trop vite, il s’agit pour l’instant de terminer de préparer le petit déjeuner, ébouillanter la théière pour sa femme, lui donner une lettre reçue que celle-ci glisse rapidement sous son oreiller, lire une lettre de sa fille, faire griller le rognon de mouton… et expliquer à sa femme ce qu’est la métempsycose, rien que ça. Il est donc logique (la logique gastrique du chapitre) qu’après tout cela, on accompagne Bloom allant lire son journal aux toilettes, Joyce nous gratifiant ainsi d’un passage devenu célèbre dans son roman, qu’on peut lire comme une brillante provocation ou bien comme une déclaration ironique de l’art poétique qui sera développé dans ce roman.


Épisode 5

Leopold Bloom a traversé le pont, il est en train de marcher vers l’est sur les bords de la Liffey, on sait qu’il va tourner vers le sud vers Sandymount, car il doit aller à onze heures à l’enterrement de Paddy Dignam. En attendant, il se livre à son activité favorite du moment, l’errance rêveuse, la flânerie languide alimentée de pensées sensuelles. Il s’intéresse aux évènements insignifiants de la rue, s’attarde devant la vitrine du marchand de thé, ce qui l’amène par la pensée jusqu’en Orient, il lit les affiches publicitaires ou les annonces de spectacles et ressasse ses petites histoires personnelles. Il prend le temps d’observer une femme assise dans une voiture à la sortie d’un hôtel, répond distraitement à un importun, jette un coup d’œil à son journal… Le style de Joyce est parfaitement adapté à cette randonnée onirique et implique d’adapter sa lecture à ce rythme hallucinatoire, il faut accepter de se laisser entraîner par ces vagues de sens.
L’animal passe à la poste retirer une correspondance coquine qui lui est adressée sous un faux nom, avant d’atterrir dans une église, qui est d’abord pour lui « Un endroit agréable et discret pour se retrouver à côté d’une fille. » et un lieu où laisser libre cours aux sarcasmes et à la satire. Joyce déploie là son humour tout en parlant sérieusement de théologie.
Mais notre héros grec se retrouve maintenant dans une pharmacie à Lincoln Place, derrière Trinity College : les parfums et les odeurs lui font penser à nouveau à Molly, avant de rencontrer Bantam Lyons et des difficultés de communication avec celui-ci. Il ne fait pas encore une tête d’enterrement.

Épisode 6

Il est 11 heures, il est temps de partir en fiacre depuis Sandymount vers le nord-ouest, vers le cimetière de Glasnevin. On n’est pas dans le fiacre de Mme Bovary, mais avec quatre messieurs s’en allant par Tritonville Road, Ringsend et Brunswick Street, en passant par le centre de Dublin. Simon Dedalus est présent, et il peut apercevoir son fils Stephen Dedalus lorsqu’ils passent à Watery Lane : le père en profite pour dire tout le mal qu’il pense de Buck Mulligan, l’ami de son fils ; Bloom pense à son fils Rudy, décédé, et songe à sa fille Milly. C’est le premier contact, visuel et à sens unique, entre Bloom et Stephen.
Bloom feuillette son journal et lit les annonces de la rubrique nécrologique. Après s’être rendu compte qu’il s’est assis sur le savon acheté à la pharmacie, il s’inquiète de savoir où il a rangé la lettre reçue ce matin. Il observe la ville qui défile sous ses yeux et ses pensées suivent le déroulement du trajet ou se portent sur les connaissances aperçues en chemin. Nos quatre mousquetaires semblent avoir traversé la Liffey par le pont O’Connell, puisqu’ils aperçoivent sa statue en passant. Lors des échanges entre ces messieurs ou bien dans les pensées de Bloom, on apprend incidemment que celui-ci a perdu sa mère après qu’elle se fut empoisonnée. En approche, le fiacre passe par Berkeley Street, non loin de chez Bloom et se heurte à un troupeau de bœufs qui traverse la route ; nos quatre Dalton imaginent plaisamment que le cercueil de Dignam peut se renverser et s’ouvrir sur la route : la barque de l’humour est chargée, mais on s’amuse beaucoup. Le curé se nomme le père Cercul (« Father Coffey. I knew is name was like a coffin »), la cérémonie d’enterrement deviendrait presque loufoque, si M. Dedalus n’était pris d’émotion en se souvenant que la tombe de sa femme est tout près. Le passage semble caractéristique du style de Joyce, dans lequel l’ironie ou l’humour caustique n’empêchent pas l’auteur d’aimer ses personnages et de laisser la place à l’émotion et aux autres sentiments humains, trop humains.
Une autre énigme apparaît vers la fin de la cérémonie, un treizième homme vêtu d’un mackintosh : qui est-il ? Joyce lui-même ? Sherlock Holmes ? L’inspecteur Colombo ? Le saura-t-on ? La suite au prochain épisode.

Samuel Beckett Bridge  Dublin Ireland

Giuseppe Milo, CC BY 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by/3.0, via Wikimedia Commons

Le pont Samuel Beckett n’existait évidemment pas du temps de Bloom. Il donne sur le quai arpenté par Leopold au début de l’épisode 4.