Ulysse. Joyce – Épisodes 7,8,9.

James Joyce. Ulysse. Les Belles Lettres 2026

Partie II
Épisode 7

Dans cet épisode, c’est comme si on lisait des articles de journaux. Des articles de journaux un peu bizarres, mais c’est du Joyce.
Le texte nous fait prendre le tram de manière très vivante ; on entend les bruits de la ville, on voit les mille et un personnages qui s’agitent à leurs occupations ; l’activité économique de Dublin se déploie de manière très bruyante.

La prose de Joyce se fait presque harmonie imitative pour traduire cette agitation :  « Grossbooted draymen rolled barrels dullthudding out of Prince’s stores and bumped them up on the brewery float. On the brewery float bumped dullthudding barrels rolled by grossbooted drame out of Prince’s stores. »
Dans l’édition de la Pléiade, traduction de Morel et Gilbert revue par Larbaud, le passage est traduit ainsi :
« Hors des Entrepôts Prince, des haquetiers aux brodequins balourds boulaient de sourds barils et les faisaient rebondir sur le haquet de la brasserie. Sur le haquet de la brasserie rebondissaient de sourds barils boulés par les haquetiers aux brodequins balourds hors des Entrepôts Prince. »
Dans la traduction Gribinski, on lit : « Haut bottés, les conducteurs de charrettes roulaient les barriques des brasseries avec un bruit sourd hors des entrepôts de Prince et les chargeaient. »

Bloom, lui, est arrivé à son travail au journal. On se retrouve dans les locaux du quotidien Freeman’s Journal and National Press, dans le centre de Dublin, non loin de la statue d’O’Connell, en bordure de la Grande avenue du même nom ; la conversation continuera un moment dans les bureaux du Télégramme du soir, tout près.

Dans ce chapitre se mélangent l’activité laborieuse du journal, les contenus des articles et les discours des différents visiteurs. Incidemment, le savon que Bloom a acheté à la pharmacie dans un chapitre précédent fait encore des siennes dans ses poches. On s’amuse aussi de l’ironie que déploie Joyce à l’égard des différents discours proférés par les visiteurs parmi lesquels se trouvent toujours Simon Dedalus, le père de Stephen. Joyce s’en donne à cœur joie pour ce qui est de l’entrelacement des discours : c’est comme s’il voulait nous faire toucher du doigt le vide des paroles proférées. Les sauts du sens, les coq-à-l’âne, les contrastes, les interruptions et entrecroisements constituent la poésie de ce texte, en rendent la lecture énigmatique et excitante. Alors que Simon Dedalus et Bloom lui-même sont sortis, la conversation continue (avec Myles Crawford, le directeur du journal, O’Madden Burke, Lenehan, J. J. O’Molloy…), assez obscure au début, et c’est alors que Stephen Dedalus apparaît.

Celui-ci, on s’en souvient, vient porter l’article que son directeur d’école, Deasy, souhaite faire publier. Les uns et les autres semblent parler pour ne rien dire, ça ne les empêche pas de citer Dante et Shakespeare. C’est toujours aussi brillant, mais on ne comprend pas tout. Joyce en profite pour glisser le titre de l’un de ses livres précédents, Gens de Dublin.

Épisode 8

On est toujours dans les pensées de Bloom qui se dirige en direction du sud vers le pont O’Connell ; des pensées qui vont et viennent comme les vagues sur la plage, ou bien comme les contractions de l’intestin, nous disent les écrits savants: c’est qu’il est midi et que Leopold cherche un lieu où se restaurer.

On en a maintenant l’habitude, les rêveries se mélangent dans le texte ; à propos d’un prospectus qu’on vient de lui donner, à propos de la religion, de la famille Dedalus, sur la condition des femmes ; des pensées érotiques s’insinuent dans ce flot désordonné et d’autres, appelées par les petits évènements qui croisent son chemin.

« Et si je me jetais ? » : une brève tentation, une pensée furtive apparaît alors qu’il est sur le pont O’Connell au-dessus de la Liffey ; mais il préfère se réfugier dans la poésie de Shakespeare et acheter des pommes pour nourrir les mouettes, et la traduction de Morel donne :  « Si je piquais une tête ?  ».

« On ne met de grands mots sur les choses ordinaires que parce qu’ils sonnent bien. » 

Sur l’avenue Westmoreland, Bloom repense à Molly et à sa fille Milly, se souvient d’une soirée de concert après laquelle il était allé chercher sa femme : « Je me souviens de notre retour à la maison, nous avons attisé le feu et fait frire des morceaux de selle de mouton pour le dîner, avec son chutney préféré. Et du rhum chaud épicé. Je pouvais la voir depuis l’âtre, dans la chambre à coucher, dégrafer le busc de son corset. La blancheur. »

Mais les pensées de Bloom sont vite interrompues par une rencontre amusante avec Mme Breen, qui lui apprend que Mme Purefoy est à l’hôpital, ce qui éveille la compassion de Leopold et des réflexions sur comment on pourrait rendre les accouchements moins douloureux pour les femmes. Ce sont des pensées politiques qui occupent son esprit alors qu’il contourne Trinity College. Dégoûté par ce qu’il voit dans Duke Street, il préfère se diriger vers Grafton Street pour se trouver une nourriture plus légère : pensant à la nourriture végétarienne, il se préoccupe soudain du sort des animaux que l’on abat pour l’alimentation humaine ; il se contentera donc aujourd’hui d’un sandwich au fromage et d’un verre de vin… Toujours dans ce même quartier au sud-ouest de Trinity College, Bloom aide un aveugle à trouver son chemin.

Voilà. Dans ce chapitre, on a parcouru environ mille deux cents mètres en compagnie de Bloom, depuis les bureaux de son journal jusqu’à la Bibliothèque Nationale à Kildare Street, un trajet qui nous apprit que Leopold est un brave type, se préoccupant des autres et faisant attention à lui-même. Un portrait rassurant, qui vaut bien mieux que ce que les autres disent de lui.

Épisode 9

Il est quatorze heures et Bloom est arrivé à la Bibliothèque Nationale, mais il disparaît dans les rayons pour laisser à nouveau la place, dans le récit, à Stephen Dedalus et trois autres étudiants, dont l’un est son colocataire de la Tour Martello, Buck Mulligan, en grande discussion à propos de Shakespeare, dans laquelle, pour ce que l’on en comprend, semble s’opposer idéalisme (« L’art doit nous révéler des représentations, des essences spirituelles libres de formes. ») et matérialisme ; une discussion dans laquelle on a la surprise, entre autres, de retrouver Mallarmé, Villiers de L’Isle-Adam, d’entendre une allusion à Freud et une autre à Dante, mais aussi – et ça n’est pas une surprise – de retrouver l’ironie de Joyce.

« Shakespeare ? Il me semble connaître ce nom. » – Un sourire ensoleillé volette sur ses traits relâchés. Et dans un lumineux éclat de sa mémoire : « Mais bien sûr ! c’est le type qui écrit comme Synge ! »

Stephen va plus loin que la thèse apparue au début du roman, dès l’épisode I : « il prouve par a + b que le petit-fils d’Hamlet est le grand-père de Shakespeare et que lui-même est le fantôme de son propre père » et aborde le thème de la mort d’Hamnet, fils de Shakespeare. De Hamnet à Hamlet, l’enfant devenu prince a renoncé à la haine et peut prendre sous son aile la souffrance de Shakespeare.

Les hypothèses concernant Shakespeare, sa filiation et ses relations, formulées par Stephen, font reculer l’étudiant Russel, qui rechigne à des investigations privées dans la vie d’un grand homme pour expliquer son œuvre (le débat entre Proust et Sainte-Beuve ?)… Stephen reste radical, mais Joyce laisse entendre un doute sur sa sincérité : Dedalus croit-il vraiment en ses hypothèses ?

« Un homme de génie ne commet pas d’erreurs. Ses erreurs sont volontaires et sont les portails de la découverte. » Une clé, parmi d’autres, pour lire Joyce lui-même ?

Une apparition fantomatique de Leopold dans une pièce à côté (une silhouette dans un corridor souhaitant consulter le Progrès de Kilkenny) donne l’occasion de propos antisémites de la part de Mulligan, mais Stephen reprend à nouveau son discours savant sur Shakespeare, un vrai feu d’artifice qui est aussi l’explosion du style de Joyce dans ce chapitre, qui pourrait bien être une préfiguration de Finnegans Wake, tant les procédés d’écriture y sont variés et surprenants : mots-valises (honorificabilitudinitatibus), ruptures syntaxiques et du sens, brassage de toute la culture européenne (jusqu’à l’Épipsychidion de Socratididion), utilisation de plusieurs langues, jeux de mots et loufoquerie, technique du courant de conscience, mots polysémiques, densité extrême du propos… « What the hell are you driving at ? »

Où diable nous emmènes-tu, James Joyce ?

À la fin du chapitre, Stephen et Bloom se croisent pour la deuxième fois sans se rencontrer.

Bibliothèque Nationale D’Irlande. Dublin. Kildare Street

YvonneM, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons

Ulysse, Joyce – Partie II, épisodes 4, 5, 6.

James Joyce. Ulysse. Les Belles Lettres 2026

Partie II
Épisode 4

Il est à nouveau huit heures du matin (retour en arrière dans le temps, donc) et on fait enfin connaissance avec Leopold Bloom, personnage central de l’odyssée dublinoise dont la première caractéristique descriptive mise en avant est le goût de Bloom pour les rognons de mouton grillés. Il habite au 7 Eccles Street, devenue depuis l’adresse la plus célèbre de Dublin : il prépare le petit déjeuner pour sa femme encore couchée et s’occupe du chat. Le style de Joyce nous entraîne à nouveau dans les pensées de son personnage, mais avec Leopold, tout est beaucoup plus terre-à-terre, quotidien. Au départ, l’ironique odyssée consiste donc à aller chercher des rognons de veau à la boucherie du coin.

Bloom est un homme ordinaire, tranquille, se préoccupant de sa femme et de ses besoins domestiques ; ses préparatifs pour partir à l’aventure consistent essentiellement à retrouver sa clé et son chapeau. Marchant sur Dorset Street vers le nord-est, il part faire les courses et s’imagine en train de voyager, il rêve de potentielles aventures en appuyant ses songes sur les minuscules évènements ayant lieu dans son environnement proche. On apprend que son travail est de placer des annonces publicitaires, que sa femme est Molly (Marion) et qu’il a une fille nommée Milly (Millicent), et qu’il hésite sur le choix du boucher pour son achat de rognons, tout en se demandant quel est le prix de la bière brune. Dans les pensées fuyantes de Bloom apparaissent deux mots : « Oui. Oui. » qui semblent préfigurer le fabuleux acquiescement final du roman. Mais n’allons pas trop vite, il s’agit pour l’instant de terminer de préparer le petit déjeuner, ébouillanter la théière pour sa femme, lui donner une lettre reçue que celle-ci glisse rapidement sous son oreiller, lire une lettre de sa fille, faire griller le rognon de mouton… et expliquer à sa femme ce qu’est la métempsycose, rien que ça. Il est donc logique (la logique gastrique du chapitre) qu’après tout cela, on accompagne Bloom allant lire son journal aux toilettes, Joyce nous gratifiant ainsi d’un passage devenu célèbre dans son roman, qu’on peut lire comme une brillante provocation ou bien comme une déclaration ironique de l’art poétique qui sera développé dans ce roman.


Épisode 5

Leopold Bloom a traversé le pont, il est en train de marcher vers l’est sur les bords de la Liffey, on sait qu’il va tourner vers le sud vers Sandymount, car il doit aller à onze heures à l’enterrement de Paddy Dignam. En attendant, il se livre à son activité favorite du moment, l’errance rêveuse, la flânerie languide alimentée de pensées sensuelles. Il s’intéresse aux évènements insignifiants de la rue, s’attarde devant la vitrine du marchand de thé, ce qui l’amène par la pensée jusqu’en Orient, il lit les affiches publicitaires ou les annonces de spectacles et ressasse ses petites histoires personnelles. Il prend le temps d’observer une femme assise dans une voiture à la sortie d’un hôtel, répond distraitement à un importun, jette un coup d’œil à son journal… Le style de Joyce est parfaitement adapté à cette randonnée onirique et implique d’adapter sa lecture à ce rythme hallucinatoire, il faut accepter de se laisser entraîner par ces vagues de sens.
L’animal passe à la poste retirer une correspondance coquine qui lui est adressée sous un faux nom, avant d’atterrir dans une église, qui est d’abord pour lui « Un endroit agréable et discret pour se retrouver à côté d’une fille. » et un lieu où laisser libre cours aux sarcasmes et à la satire. Joyce déploie là son humour tout en parlant sérieusement de théologie.
Mais notre héros grec se retrouve maintenant dans une pharmacie à Lincoln Place, derrière Trinity College : les parfums et les odeurs lui font penser à nouveau à Molly, avant de rencontrer Bantam Lyons et des difficultés de communication avec celui-ci. Il ne fait pas encore une tête d’enterrement.

Épisode 6

Il est 11 heures, il est temps de partir en fiacre depuis Sandymount vers le nord-ouest, vers le cimetière de Glasnevin. On n’est pas dans le fiacre de Mme Bovary, mais avec quatre messieurs s’en allant par Tritonville Road, Ringsend et Brunswick Street, en passant par le centre de Dublin. Simon Dedalus est présent, et il peut apercevoir son fils Stephen Dedalus lorsqu’ils passent à Watery Lane : le père en profite pour dire tout le mal qu’il pense de Buck Mulligan, l’ami de son fils ; Bloom pense à son fils Rudy, décédé, et songe à sa fille Milly. C’est le premier contact, visuel et à sens unique, entre Bloom et Stephen.
Bloom feuillette son journal et lit les annonces de la rubrique nécrologique. Après s’être rendu compte qu’il s’est assis sur le savon acheté à la pharmacie, il s’inquiète de savoir où il a rangé la lettre reçue ce matin. Il observe la ville qui défile sous ses yeux et ses pensées suivent le déroulement du trajet ou se portent sur les connaissances aperçues en chemin. Nos quatre mousquetaires semblent avoir traversé la Liffey par le pont O’Connell, puisqu’ils aperçoivent sa statue en passant. Lors des échanges entre ces messieurs ou bien dans les pensées de Bloom, on apprend incidemment que celui-ci a perdu sa mère après qu’elle se fut empoisonnée. En approche, le fiacre passe par Berkeley Street, non loin de chez Bloom et se heurte à un troupeau de bœufs qui traverse la route ; nos quatre Dalton imaginent plaisamment que le cercueil de Dignam peut se renverser et s’ouvrir sur la route : la barque de l’humour est chargée, mais on s’amuse beaucoup. Le curé se nomme le père Cercul (« Father Coffey. I knew is name was like a coffin »), la cérémonie d’enterrement deviendrait presque loufoque, si M. Dedalus n’était pris d’émotion en se souvenant que la tombe de sa femme est tout près. Le passage semble caractéristique du style de Joyce, dans lequel l’ironie ou l’humour caustique n’empêchent pas l’auteur d’aimer ses personnages et de laisser la place à l’émotion et aux autres sentiments humains, trop humains.
Une autre énigme apparaît vers la fin de la cérémonie, un treizième homme vêtu d’un mackintosh : qui est-il ? Joyce lui-même ? Sherlock Holmes ? L’inspecteur Colombo ? Le saura-t-on ? La suite au prochain épisode.

Samuel Beckett Bridge  Dublin Ireland

Giuseppe Milo, CC BY 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by/3.0, via Wikimedia Commons

Le pont Samuel Beckett n’existait évidemment pas du temps de Bloom. Il donne sur le quai arpenté par Leopold au début de l’épisode 4.