Ulysse, Joyce – Partie I, épisodes 1, 2, 3.

Partie I

Épisode 1

« Le symbole de l’art irlandais, le miroir fêlé d’une bonne. »

Voilà, c’est parti pour arpenter à nouveau (pour la troisième fois dans une lecture suivie) l’une des plus géniales aventures littéraires du XXe siècle. Ça commence au sud de la baie de Dublin, en haut de la plage de Sandycove, sur le toit de la Tour Martello, maintenant nommée Tour James Joyce. Le 16 juin 1904 à 8h00 du matin débute la longue journée de Dublin qui nous mènera à travers la ville jusqu’à trois heures dans la nuit, à travers l’histoire de l’Irlande, à travers les pensées de ses personnages principaux, mais aussi à travers la pensée en général, le texte étant plein de philosophie, de théologie, de littérature…

Tôt le matin, on fait donc connaissance avec le jeune Stephen Dedalus, un personnage qui est comme un double de James Joyce, déjà rencontré dans les romans Portrait de l’artiste en jeune homme (1916) et dans Stephen le héros. La croix formée par le miroir et le rasoir de Buck Mulligan ainsi que son latin ironique mettent tout de suite en scène la religion catholique qui va tenir une place importante dans le roman, dans ses différentes dimensions. Stephen affirme qu’il n’est pas un héros, il craint les cauchemars de Haines, le troisième colocataire de la tour.

La ville de Dublin est elle aussi mise en scène dès les premiers mots, nos héros surplombant sa baie couleur vert-morve, l’ironie étant encore à l’œuvre pour la qualifier de grecque. La traduction des Gribinski – c’était déjà le cas de celle de Morel – fait résonner les mots mer, amer et mère, Mulligan reprochant à Stephen de ne pas s’être agenouillé devant sa mère mourante, alors que celle-ci lui avait demandé de prier : Buck ne ménage pas son ami, qu’il surnomme Kinch, le traite d’atroce poète et l’accuse d’avoir tué sa mère. Les eaux amères de la baie de Sandycove prennent par moments la teinte d’un vert ombré et profond et viennent peupler les songes de Stephen et laissent affleurer l’émotion : « Non, mère. Laisse-moi être et vivre » résonne comme le bouleversant : « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? » de Freud.

La langue irlandaise est le sujet d’une ébauche de discussion avec la vielle fermière venue apporter le lait, puis, après une première allusion aux discours de Stephen sur Shakespeare (« il prouve par a+b que le petit fils d’Hamlet est le grand-père de Shakespeare et que lui-même est le fantôme de son propre père »), nos trois amis sortent de la tour pour descendre vers la plage. C’est l’occasion pour Stephen, tout en se disant libre penseur, de s’avouer serviteur de deux maîtres, un anglais et une italienne : l’Empire britannique et la Sainte Église catholique.

Épisode 2

Deux heures plus tard, nous voici dans l’école où Stephen enseigne péniblement l’histoire à des élèves peu motivés. Il se souvient d’avoir étudié chaque soir dans la bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris, loin des tentations de la ville. Il se transforme en Sphinx pour attirer l’attention de ses élèves, en leur proposant une énigme : c’est ce que fera plus tard Joyce avec ses lecteurs, en leur offrant Finnnegans Wake. L’aide apportée à l’élève Sargent est l’occasion de considérations sur l’amour d’une mère pour son enfant : chez Joyce, l’ironie laisse fréquemment la place à l’émotion.

Dans le bureau du directeur de l’école, M. Deasy, Stephen éprouve sa dépendance en recevant son salaire. Il a droit au discours conservateur de ce médiocre interlocuteur, qui ne tarde pas à montrer son antisémitisme et sa misogynie. C’est probablement un prétexte pour Joyce de faire un lien entre la situation du peuple juif et celle des Irlandais.

Épisode 3

Stephen est maintenant sur la plage de Sandymount, non loin de l’entrée du port de Dublin et le texte devient énigme poétique dans une forme laissant errer les pensées du héros (le fameux courant de conscience). « Me débrouille pas mal dans l’obscurité. Mon épée de cendres au côté. Tâtonnons avec : c’est ce qu’ils font. » C’est comme si Joyce engageait ses lecteur·ices à chercher du sens dans l’obscurité, à se laisser porter par le rythme : « Vous voyez, le rythme commence ». Commencent à apparaître des mots-valises, constitués de plusieurs mots : être dans la tête de Stephen Dedalus, c’est être transporté dans le langage poétique original de Joyce, dans ce qui fait l’essence même de la création littéraire, l’invention allant jusqu’à l’expérience des limites. Peut-être sommes-nous transportés ainsi dans le cerveau de Joyce… à moins que nous ne soyons seulement en train de nous promener sur une plage.

Il est onze heures, Stephen doit aller au journal transmettre un article de M. Deasy puis aller au Ship à midi. En attendant, il imagine une visite à son oncle et sa tante, suite de pensées agrémentée d’allusions à Oscar Wilde, Verdi, Occam, Michelet… On en apprend ainsi un peu plus sur les jeunes années de Stephen (de Joyce ?) : qu’il était pieux, lisait des livres ésotériques et s’intéressait déjà aux « épiphanies », ces moments de langage précieux et révélateurs qui prendront plus tard de l’importance dans l’œuvre de Joyce. Oui, Stephen, c’est bien Joyce : il se souvient de son séjour à Paris, du boulevard Saint-Michel, d’une critique de Gautier par Veuillot : dans ce monde où tout est langage, l’errance éprouve les limites du sens et la pensée rêveuse devient un lieu de la vérité, de pure poésie.

« J’expulse de moi cette ombre infinie, forme humaine inéluctable, je la rappelle. Serait-elle mienne, forme de mes formes, si elle n’avait pas de fin ? Qui m’observe ici ? Qui lira jamais les mots que j’écris, et où ? Des signes sur une page blanche. Quelque part, pour quelqu’un, de ta voix la plus limpide. »

Bon, en attendant, après avoir observé un chien et des ramasseurs de coques, il faut aller se soulager derrière un rocher… avant d’aller retrouver les colocataires au pub, il est bientôt midi.

Avec ces trois premiers chapitres, on est rapidement lancé dans cette odyssée irlandaise de la langue poétique et d’une journée dublinienne. Se replonger dans le roman de Joyce, même dans une traduction différente de celles lues précédemment, c’est retrouver un ton et un style devenus étrangement familiers, ainsi que des héros attachants, parce qu’ils ne sont pas des héros et qu’ils sont comme nous, errants sur la mer dans la nef des fous du langage, portés par le vent créatif de l’auteur et leurs géniales incomplétudes.

James Joyce. Ulysse. Édition bilingue. Nouvelle traduction de Michel et Michela Gribinski. Éditions Les Belles Lettres 2026. ISBN 978-2-251-45918-9