Retour sur un triple meurtre

Jeanne Favret-Saada participait déjà au séminaire de Michel Foucault en 1972 ayant donné lieu à la publication du livre : « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… » en 1973, un travail collectif auquel avaient participé Blandine Barret-Kriegel, Robert Castel et d’autres encore…

Favret-Saada revient sur cette aventure intellectuelle en se centrant sur le mémoire rédigé par Pierre Rivière, en prenant en compte les avancées de l’anthropologie moderne n’éludant pas l’histoire de la domination patriarcale, ainsi que l’étude généalogique de la famille Rivière.

Favret-Saada écarte vertement diverses interprétations se basant sur la théorie psychanalytique de la psychose en montrant les insuffisances des analyses du texte de Pierre Rivière, les méconnaissances de son contexte historique et sociologique et la non prise en compte de l’histoire familiale de l’individu parricide.

De même, elle réfute des critiques anthropologiques de « Moi, Pierre Rivière… » en montrant le manque de sérieux des sources utilisées par leurs auteurs, ainsi que le manque d’intérêt des érudits de l’époque envers les paysans du bocage. Favret-Saada montre aussi la légèreté des spécialistes de l’autobiographie dans leur critique du mémoire de Rivière et indique la seule méthode possible, celle du commentaire historique, qui permet de mettre en avant les spécificités de l’écrit de Rivière : qualités de l’écriture malgré l’ignorance de l’orthographe et des règles de grammaire et de présentation, contexte de la rédaction.

Cela amène Favret-Saada à proposer une nouvelle transcription du texte de Pierre Rivière différente de celle de 1973, la prise en compte du contexte scolaire de l’époque permettant d’éviter certaines erreurs d’interprétation.

Elle montre ainsi que Rivière suit dans sa rédaction une règle stricte de progression du drame familial, qu’il fait un lien de cause à effet entre l’histoire de ses parents et son action meurtrière, et qu’il laisse dans l’ombre des questions qui pourraient expliquer son geste.

Favret-Saada s’attache donc à reprendre le récit de ce triple meurtre en le resituant dans le contexte institutionnel de l’époque et dans l’histoire des droits et devoirs des époux, pour en faire un commentaire systématique et explicatif mettant en évidence combien le couple marital Rivière était hors norme, marqué par la fureur destructrice de la mère, la passivité mortifère du père et un environnement juridique peu fiable, l’ensemble aboutissant à « l’effondrement de la puissance maritale ».  

Pour finir, Jeanne Favret-Saada rappelle le contexte juridique matrimonial en œuvre à l’époque depuis le XIIe siècle : « l’injonction faite à tous les citoyens d’avoir à épouser afin de perpétuer l’état de société et d’assurer la puissance de l’état ; le mariage conçu comme la libre adhésion de deux êtres foncièrement inégaux à un contrat civil qui, contrairement à tous les autres, serait irrévocable ; et des droits et devoirs résolument asymétriques pour chacun des époux. »

Cela implique une impossibilité d’envisager des liens nouveaux entre les sexes, l’inféodation à des normes sociales, culturelles, juridiques, économiques auxquelles Victoire Rivière a dès le départ, juste après ses noces, refusé de se soumettre : un refus précoce, radical et persistant auquel répondra l’incapacité du père à se faire respecter, une situation discordante et exceptionnelle que Jeanne Favret-Saada ne peut dissocier de la politique du genre pratiquée dans ce milieu social à cette époque. L’anthropologue restitue donc ce drame dans une époque radicalement patriarcale comme étant une tragédie de l’inégalité de genre : elle montre l’aspect masculiniste des discours et de l’action meurtrière de Pierre Rivière, et donne une dimension de révolte contre les abus du patriarcat aux comportements furieux de Victoire Rivière, une révolte contre « l’ordre normal des choses ».

Jeanne Favret-Saada nous offre ainsi en 2026 un livre passionnant et étonnant, revenant sur un travail collectif publié 53 ans auparavant, défendant ce travail en démontant fermement les critiques qui avaient été faites à son sujet, et, par une analyse serrée du mémoire de Pierre Rivière. le resituant dans son époque, en arrive à des conclusions jusqu’à présent contre-intuitives, inattendues et convaincantes.

Jeanne Favret-Saada. L’impossible famille Rivière. Retour sur un triple meurtre en 1835. nrf Gallimard 2026. ISBN 978-2-07-312203-2

Michel Foucault & al. Moi, Pierre Rivière. Gallimard Folio Histoire