Etty Hillesum – Journal & lettres

Etty Hillesum – Une vie bouleversée – Points Seuil
Etty Hillesum – Une vie bouleversée – Points Seuil

« …n’y aurait-il plus qu’un seul Allemand respectable, qu’il serait digne d’être défendu contre toute la horde des barbares, et que son existence vous enlèverait le droit de déverser votre haine sur un peuple entier. » 15 mars 1941

En une phrase, Etty Hillesum disqualifie toute possibilité de racisme, de xénophobie et de haine de l’autre, en montrant l’inanité de ce mode de pensée qui s’appuie sur la généralisation : il suffit de remplacer le mot « Allemand » par n’importe quelle nationalité. La date à laquelle est rédigée la phrase lui donne évidemment d’autres profondeurs et significations.

«…rien n’est pire que cette haine globale, indifférenciée. C’est une maladie de l’âme. La haine n’est pas dans ma nature. »

Ce chemin du refus de la haine n’est pas le plus facile, n’est pas sans conflits intérieurs et travaille le langage et le corps. L’excès de la haine est facile, est comme une tendance première ; voir au-delà des apparences est un effort plus complexe à mettre en œuvre, qui demande la suspension du jugement et d’aller chercher de l’aide dans les livres, par exemple chez Lermontov ou chez Rilke.

Hetty semble ne pas subir sa relation avec S., son soi-disant thérapeute plus âgé qu’elle : néanmoins, ce qu’elle en décrit ressemble à des abus de la domination masculine. Si elle peut s’en détacher, cela n’est pas seulement par la force du raisonnement, mais en dépensant son énergie physique et psychique pour accéder à l’autonomie.

C’est une jeune femme libre et intelligente, qui a 27 ans lorsqu’elle commence à rédiger son journal à Amsterdam en 1941, en plein dans le déferlement nazi, et qui mourra deux ans plus tard à Auschwitz.

Ses questionnements existentiels finissent par rencontrer l’instance qu’elle nomme Dieu. En attendant, avant l’heure, elle esquisse une pensée féministe potentiellement puissante : « Peut-être la vraie, l’authentique émancipation féminine n’a-t-elle pas encore commencé. Nous ne sommes pas tout à fait encore des êtres humains, nous sommes des femelles. Encore ligotées et entravées par des traditions séculaires. Encore à naître à l’humanité véritable ; il y a là une tâche exaltante pour la femme. »

Cette intellectuelle ne dédaigne pas de parler du corps, de son corps et de ses exigences : sexualité, règles, nourriture, désirs, refus de la maternité sont des thèmes étroitement liés avec ses pensées philosophiques, ne sont pas séparés de ce que l’on nomme un peu rapidement son mysticisme.

Ayant déjà vécu la Première Guerre mondiale, elle peut évoquer, à propos de la seconde, le ridicule des passions et conflits idéologiques qui l’alimentent et deviennent des lieux communs. La guerre est bien l’échec du langage et ses justifications ne sont que répétitions mortifères.

« Pour moi, au fond, la réalité n’est pas du tout réelle et c’est pourquoi je suis incapable de passer aux actes – parce que je n’en saisis jamais le poids ni la portée. Un seul vers de Rilke a plus de réalité pour moi qu’un déménagement. Je n’ai qu’à passer toute ma vie assise à un bureau. Pourtant, je ne crois pas non plus être une rêveuse imbécile. Je m’intéresse terriblement à la réalité, mais à condition de l’observer de mon bureau, non d’y vivre et d’y agir. Pour comprendre les hommes et les idées, il faut connaître aussi le monde réel, le cadre dans lequel tout vit et se développe. »

Face à la Gestapo, elle n’a pas peur, elle a plutôt envie de comprendre et de soigner, et elle incrimine le système « qui utilise des types comme ça. » Elle affirme de plus en plus qu’elle est incapable de haïr qui que ce soit, mais lorsqu’elle dit : « Quand on a une vie intérieure, peu importe, sans doute, de quel côté des grilles d’un camp on se trouve. », elle n’est pas dupe et sait que la vie va devenir très dure.

Son monde intérieur devient un refuge contre les menaces extérieures qui s’aggravent. Elle pense à son avenir d’écrivain, mais ne s’enferme pas face à un monde dont elle pressent qu’il pourrait bien la détruire. « Je connais l’air traqué des gens, l’accumulation de la souffrance humaine, je connais les persécutions, l’oppression, l’arbitraire, la haine impuissante et tout ce sadisme. Je connais tout cela et je continue à regarder au fond des yeux le moindre fragment de réalité qui s’impose à moi. »

Etty liste dans son journal les mesures anti-juives au fur et à mesure de leur apparition : l’étau se resserre, le danger se rapproche, la tristesse et le découragement grandissent, le travail intellectuel est sa bouée de sauvetage. Elle propose des analyses dignes de la psychologie sociale pour justifier son refus de la haine et de la position de l’humiliée et développe une pensée oscillant entre acceptation et révolte, entre perception claire, mais non résignée de son sort à venir et refus de se laisser diminuer.

On ne discutera pas ici de la légitimité des mots « mystique chrétienne » qui lui ont été attribués après sa mort : les mystiques et les chrétiens ont sans doute de bonnes raisons pour la qualifier ainsi selon leurs critères. Notons seulement l’ironie de l’enfermement réducteur post-mortem par les mots de cette jeune femme rebelle et libre, qui n’en demandait probablement pas tant.

Memorial Center Camp Westerbork, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons
Plaque du train effectuant la navette Westerbork-Auschwitz